Le système universitaire britannique, un contre-modèle pour l’ESR en France, Pierre Salvadori, et Geoffrey Bodenhausen*

Cet article propose une présentation de ce qui constitue pour la France le contre-modèle universitaire le plus clair, celui du Royaume-Uni, modèle dont les auteurs craignent qu’il ne continue d’être progressivement introduit en France.

*Pour la cellule pcf de l’école normale supérieure – quartier latin : Pierre Salvadori, doctorant en histoire, Geoffrey Bodenhausen, chimiste, professeur a l’ENS.

Face à la loi de programmation de la recherche (LPR) imposée à marche forcée par le gouvernement, syndicats, élus et collectifs universitaires, parant au plus pressé, se sont essentiellement concentrés sur l’analyse budgétaire. La promesse, claironnée fin 2020, de « 25 milliards d’euros supplémentaires en faveur de la recherche au cours des dix prochaines années » s’est évaporée après l’analyse sénatoriale. Une comptabilité fine montre qu’il y a dans le meilleur des cas un seul milliard d’augmentation1. En fait, la LPR n’est que la continuation des lois Pécresse (LRU, 2007) et Fioraso (2013) : la stagnation des budgets malgré la hausse du nombre d’étudiants ; la poursuite de l’autonomisation des établissements sans les moyens afférents ; la mise en concurrence des regroupements universitaires pour une place au soleil dans les classements internationaux, pourtant unanimement reconnus inaptes à l’évaluation qualitative. Ici aussi, la détérioration du service public aura pour conséquence la promotion du secteur privé, qui ne manquera pas de se positionner pour répondre aux carences ainsi créées.

Insuffisamment connu, car sa critique est souvent limitée au recrutement endogame d’Oxford et de Cambridge – lequel n’est déjà plus ce qu’il était –, le système britannique est un cas d’école de l’implantation du néolibéralisme et du new public management dans un secteur qui lui a longtemps résisté. En revenant sur ce qui s’est passé au Royaume-Uni, il nous semble permis de redouter que notre ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche n’accélère la marchandisation du savoir, en promouvant en particulier l’évaluation des universités par des étudiants consommateurs.

LA DOCTRINE DU « FAIRE-MARCHÉ »

Aux yeux de nos dirigeants, et même de certains universitaires français, les universités britanniques semblent constituer un modèle d’excellence dont l’adoption permettrait d’entrer de plain-pied dans la compétition internationale gérée par les classements pervers de Shanghai et du Times Higher Education Supplement. Or ces dernières décennies, une succession de lois ont transformé radicalement le paysage universitaire britannique en subordonnant toujours plus les établissements aux besoins de l’économie capitaliste et à la domination du marché. Désormais, comme le fait valoir l’universitaire Stefan Collini, la doctrine du marché (« The Marketisation doctrine ») est prédominante : les étudiants sont transformés en consommateurs de savoirs, et les universités en entreprises compétitives productrices de marchandise-savoir2.

Un élément qui semble enchanter la Macronie en France est l’évaluation quasi permanente de l’enseignement et de la recherche non seulement par des agences, mais aussi par les étudiants,sur le critère implicite du marché du travail et de la satisfaction des étudiants-consommateurs.

Le cas anglais a servi en quelque sorte de laboratoire à la formulation d’attentes nouvelles vis-à-vis de l’enseignement et de la recherche dans les démocraties libérales. C’est à ce modèle que les gouvernements néo libéraux, comme celui de la France, souhaitent s’adapter. L’importance de l’enseignement supérieur réside, pour le système capitaliste, dans son rôle moteur de l’innovation technique et de la transformation économique. En garantissant la qualification et l’innovation, ce système contribuerait à la croissance et à la prospérité nationale, selon les termes du rapport Browne d’octobre 20103. L’adoption des mesures prises dès 2010 par la coalition des conservateurs et des libéraux au Royaume-Uni a été justifiée par le déficit des finances publiques, dans le contexte de la crise de 2008. Ces mesures ont constitué une attaque sans précédent du fonctionnement public de l’enseignement et de la recherche. Les universités ont été progressivement remodelées en centres d’expertise appliquée et en formation professionnelle subordonnée à la stratégie d’une société.

VERS L’IMPORTATION DES MODÈLES BRITANNIQUES ET ÉTATS-UNIENS ?

Un élément qui semble enchanter la Macronie en France (même si les enseignants-chercheurs britanniques ont appris à s’en méfier) est l’évaluation quasi permanente de l’enseignement et de la recherche non seulement par des agences, mais aussi par les étudiants, sur le critère implicite du marché du travail et de la satisfaction des étudiants consommateurs. Cette doctrine ouvre la possibilité fort problématique de financer les départements universitaires en proportion de la hauteur des salaires des jeunes diplômés qui en sont issus.

En 2022, l’université de Roehampton a fermé six cursus de licences et trois de masters.

Dans un tel modèle de compétition entre universités, l’enseignement est en effet évalué principalement au regard de l’insertion professionnelle des étudiants, de la satisfaction des étudiants et du taux de réussite aux diplômes – autant d’indicateurs qui n’ont aucune pertinence pour apprécier la valeur du savoir créé et la qualité de sa transmission.

C’est cette logique qui a conduit à réduire très significativement le financement public des universités au Royaume-Uni, réduction compensée par une augmentation drastique des frais de scolarité à la charge des étudiants (essentiellement adossés à des prêts qui doivent être remboursés une fois les étudiants « insérés sur le marché du travail », sur le modèle états-unien) : en 1998, après l’époque Thatcher, les frais de scolarité annuels étaient de 1000 £, mais ils ont été relevés à 3000 £ en 2004 sous Tony Blair, puis à 9000 £ en 2010 sous David Cameron, et à 9250 £ aujourd’hui (respectivement 1500, 4350, 10800 et 11000 € par an).

CONFUSION PRIX/VALEUR DES FORMATIONS

Les étudiants sont abaissés au rôle de consommateurs : la qualité de l’enseignement est mesurée à l’aune de leur satisfaction, laquelle justifierait donc le prix qu’ils sont prêts à payer pour suivre une formation; si les étudiants consommateurs sont satisfaits, ils seront prêts à payer, sinon les universités-entreprises seront forcées d’améliorer la « qualité » de la formation (évaluée à l’aune de la seule insertion professionnelle des étudiants) pour rester compétitives sur le marché international de l’enseignement supérieur. Formellement, les universités ne sont pas contraintes de facturer aux étudiants les frais les plus élevés autorisés par la loi, mais une telle logique de marché dans laquelle Oxford et Cambridge prélèvent le maximum de 9250 £ par an implique qu’aucune autre université ne demandera moins, au risque de donner l’impression qu’elle dispense des formations au rabais qui ne satisferont pas les étudiants.

Naguère encore perturbateurs de l’ordre social, les étudiants sont maintenant perçus comme des alliés du marché : ils lui permettent de lancer une offensive contre les universités, territoires extérieurs à son emprise.

Pourtant, comme le remarque non sans malice Stefan Collini, « l’insatisfaction est constitutive de la formation de l’esprit critique ». C’est à partir de l’insatisfaction qu’on peut faire naître une autonomie intellectuelle. Si les formations universitaires permettaient simplement d’ingérer un savoir fini et capable de répondre facilement aux interrogations des étudiants et aux exigences immédiates des entreprises, il n’y aurait pas besoin de recherche. En outre, les apports d’un cours ne sont pas toujours estimés à leur juste valeur. Il n’est pas bon de se limiter à étudier des notions dont les apports sont perçus immédiatement, que ce soit en philosophie, en lettres, en mécanique quantique ou en biologie. Seule la confiance d’un professeur permet d’accéder à certains ouvrages ou articles difficiles. Tout l’esprit de l’enseignement universitaire est de pousser les étudiants à aller au-delà des cours, nécessairement incomplets et simplificateurs.

PLACER LES ÉTUDIANTS AU CENTRE ?

Le système britannique feint de placer les étudiants au cœur de la stratégie de transformation de l’université. Il est intéressant de constater le glissement de pensée chez les conservateurs dans la façon d’aborder les étudiants : historiquement, la politisation des universités qui a suivi 1968 a été perçue comme un problème. Naguère encore perturbateurs de l’ordre social, les étudiants sont maintenant perçus comme des alliés du marché : ils lui permettent de lancer une offensive contre les universités, territoires extérieurs à son emprise. Ce sont désormais les universitaires et les enseignants qui doivent se battre pour faire la démonstration de leur valeur auprès des étudiants, c’est-à-dire de leur bon « rapport qualité/prix ».

C’est la logique du consumérisme universitaire, introduite par le « cadre d’excellence de l’enseignement » (le teaching excellence framework, ou TEF), selon un mécanisme analogue à celui développé pour la recherche. La qualité de divers types d’enseignement se reflète ensuite dans des league tables semblables aux tableaux de classement de football. Les hiérarchies ainsi présentées doivent permettre aux établissements ayant les meilleurs scores de demander au pouvoir politique de leur permettre d’augmenter les frais de scolarité afin, en plus de l’absorption des coûts de formation (salaires des professeurs et du personnel, infrastructures, projets de recherche…), de dégager un profit.

Cette rhétorique de l’amélioration de la qualité ne trompe personne : il s’agit avant tout de légitimer et de couvrir des hausses significatives des frais de scolarité. On peut douter qu’on puisse évaluer la qualité d’une université par l’accumulation d’indicateurs contestables, comme la satisfaction des étudiants, leur insertion professionnelle, le taux d’échec aux examens, etc. En effet, de tels critères peuvent être très bien remplis même si l’enseignement n’est pas de bon niveau. Ces indicateurs révèlent simplement que certaines procédures d’évaluation ont été sagement suivies.

UNE GOUVERNANCE MANAGÉRIALE

Une façon d’obtenir une évaluation de la qualité des enseignements consiste à croiser les données de l’enseignement supérieur avec les données sur l’emploi et les revenus (Section 78, Small Business, Enterprise and Employment Act, 2015) : ainsi, si certaines disciplines souffrent d’un nombre insuffisant de diplômés, ces cursus entraîneront un faible taux de remboursement des prêts par leurs anciens étudiants, tandis que les futurs inscrits se verront refuser de nouveaux prêts universitaires. Il n’y a pas loin de cette logique de marché à la fermeture de cursus entiers. Ainsi l’université de Roehampton, fondée en 2004 dans le sud de Londres, a-t-elle cessé cette année d’inscrire de nouveaux étudiants en licence de littérature, théâtre, lettres classiques, philosophie, sociologie et anthropologie, ainsi qu’en master d’histoire, philosophie et lettres classiques. Ces deux dernières années, les universités de Cumbria et de Sheffield Hallam ont également fermé leurs licences de littérature anglaise.

Cette mise en marché de l’enseignement supérieur et de la recherche s’accompagne du recrutement d’un personnel de direction et d’encadrement venant directement du secteur privé.

Loin d’assurer un enseignement de qualité, le teaching excellence framework contribue à multiplier les procédures d’évaluation, à occuper des administrateurs pour vérifier que les critères soient respectés et, enfin, à donner un rôle croissant aux entreprises privées dans la formulation des programmes académiques. À cela s’ajoute le research excellence framework qui favorise l’ « impact » immédiat de la recherche appliquée au détriment de la recherche fondamentale, tout en plaçant universités et chercheurs en concurrence pour l’obtention de financements non pérennes, connus non sans humour comme soft money, ou financement fongible. Contraints de délaisser leurs activités d’enseignement pour postuler aux financements, les enseignants chercheurs se voient contraints de prodiguer un enseignement au rabais, c’est-à-dire souvent simplifié à outrance afin d’être plus susceptible de rencontrer l’approbation des étudiants consommateurs.

Cette mise en marché de l’enseignement supérieur et de la recherche s’accompagne du recrutement d’un personnel de direction et d’encadrement venant directement du secteur privé. À la différence du système plus courant en Europe continentale, où la direction des universités est fondée sur l’élection d’un recteur, lui-même universitaire, la plupart des universités britanniques sont désormais dirigées par des gestionnaires (managers) qui entourent le « vice-chancellor » (président) élu par l’ensemble du corps universitaire (hors étudiants).

En France, une circulaire du 3 octobre 2018 a précisément augmenté le quota de recteurs non docteurs, passant de 6 à 12 sur 30, afin de recruter des administrateurs souvent issus des business schools. Cambridge s’est illustrée il y a quelques années en s’attachant les services d’Anthony Odgers, ancien de la Deutsche Bank, chargé de gérer les actifs et de « développer les nouvelles activités commerciales » de l’université. Le collège le plus riche de l’université, Trinity College, a également recruté Rory Landman, ancien de la City, pour s’occuper de ses finances tout en jouissant des privilèges liés au statut de fellow, traditionnellement réservé aux docteurs ayant fait carrière dans la recherche.

La configuration actuelle de l’enseignement supérieur britannique est le fruit d’un projet politique très spécifique, mis en œuvre de façon cohérente et volontariste, à une échelle de temps assez récente. Les injonctions que l’on connaît dans notre pays, à l’imitation du modèle anglo-saxon, cherchent à se faire passer pour plus inéluctables qu’elles ne le sont : on voit ici qu’elles ne consistent ni à s’aligner sur des standards internationaux qui, hors de France, seraient uniformes et anciens, ni à suivre une tendance générale de l’évolution des systèmes universitaires que tous les acteurs du monde académique auraient déjà embrassée. Ces injonctions sont bien plutôt des tentatives visant à restreindre le débat public sur ces sujets ; elles ne doivent que nous motiver à une réplique vigoureuse, à la défense d’un véritable service public de l’enseignement supérieur.

Il faut procéder pour cela à une analyse fine des dysfonctionnements actuels tels que : la sélectivité croissante et l’accaparement des financements par quelques grands ensembles ; les recrutements universitaires locaux auxquels il faudrait opposer un modèle inspiré du Comité national du CNRS ; la méfiance envers certains diplômes universitaires faute de budget pour assurer la qualité de toutes les formations. Loin de sacrifier au discours de l’adaptation nécessaire à l’offre universitaire internationale, nous devons au contraire proposer une nouvelle architecture pour le système français, qui lui permettra de miser non sur sa conformité aux standards internationaux mais sur l’attractivité propre de son modèle fondé sur le service public de la transmission des savoirs complexes.

  1. Voir http://www.senat.fr/rap/a20-032/a20-032_mono.html
  2. Stefan Collini, Speaking of Universities, Londres, Verso Books, 2017.
  3. John Browne (Lord Browne of Madingley), Independent Review of Higher Education Funding & Student Finance, « Securing a sustainable future for higher education », 12 octobre 2010, en ligne, http://hdl.voced.edu.au/10707/50980

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