La peur des vaccins, un phénomène complexe ?, *PAR MICHEL LIMOUSIN

La question de la méfiance du grand public à l’égard des vaccins se pose de nouveau aujourd’hui. C’est un vrai problème de santé publique.

*MICHEL LIMOUSIN est médecin et membre du conseil scientifique de la Fondation Gabriel Péri.

Les vaccins ont constitué une grande avancée dans la lutte contre les maladies infectieuses microbiennes ou virales. On cite toujours l’exemple de la variole, qui a été complètement éradiquée. C’était une maladie mortelle ou gravement invalidante. Le vaccin était efficace, mais il n’était pas sans risque puisque dans un cas sur un million il entraînait une variole avec soit de graves séquelles neurologiques, soit la mort par encéphalite. Pourtant, ce risque était accepté car le rapport bénéfice/risque était très favorable. La variole était une maladie à contamination interhumaine spécifique terrifiante. Lorsque le dernier cas humain a été traité, l’Organisation mondiale de la santé a décidé, après un temps de latence de sécurité, d’arrêter la vaccination au niveau mondial. Espérons que quelque militaire pervers n’ait pas gardé des souches en réserve pour une éventuelle guerre biologique… D’une certaine façon, l’enjeu était collectif et non pas individuel ; c’était une mesure de santé publique obligatoire, non soumise à l’appréciation individuelle. Il y avait une adhésion large des populations à cette mesure d’ordre public. Aujourd’hui, les choses sont différentes. L’adhésion individuelle aux campagnes de vaccination ne se fait pas facilement. Il y a plusieurs raisons à cela :
1. Le progrès médical a été tel que les gens ont perdu l’expérience de ces maladies transmissibles dans les pays développés, et de ce fait ils font moins le lien avec la prévention mise en place.
2. L’individualisme s’est répandu dans la société, et chacun veut être maître de son destin. L’individu ne comprend pas que sa propre vaccination sert à protéger les autres. Pour qu’une population soit correctement protégée par la vaccination, il est communément admis par les statisticiens que 95 % des gens doivent être vaccinés. Un tel taux empêche l’agent pathogène de se propager, et par conséquent les personnes qui n’auront pas été vaccinées seront elles aussi protégées; alors dans les cas de non-vaccination il peut s’agir de personnes qui ont une contre-indication médicale justifiée, comme un déficit immunitaire, ou d’un simple dysfonctionnement du système de santé. La vaccination n’est donc pas une simple protection individuelle. On le voit bien pour la vaccination antigrippe.
3. Des erreurs de communication ont joué un rôle aggravant. Par exemple quand le ministre de la Santé Bernard Kouchner a arrêté la campagne de vaccination scolaire contre l’hépatite B de l’ensemble des enfants parce que certains avançaient dans les médias l’idée qu’il y avait un risque de développement de sclérose en plaques, la population en général, en vertu du principe de précaution, a préféré s’abstenir de vacciner les enfants contre cette mala die vraiment dangereuse. Les preuves scientifiques ont été apportées qu’il n’y avait aucun risque particulier lié à cette vaccination, mais le doute était dans les têtes.
4. L’attitude des laboratoires de production a joué un rôle négatif aussi. Ils sont totalement orientés vers le profit : c’est de plus en plus évident aux yeux de tous. Il s’en suit là aussi un doute : Est-ce qu’on me vaccine pour mon bien ou pour le profit des multinationales du médicament ? Y a-t-il un risque de compromission des décideurs publics ? Des affaires récentes sèment le trouble…
5. Enfin, de nombreux lobbies réactionnaires antiscientifiques sont à l’oeuvre, en particulier sur Internet. Certains courants pseudo-écologistes se mobilisent. Cela ajoute au désarroi de la population. Une campagne contre les sels d’aluminium présents dans les vaccins perdure; pourtant, l’ensemble des organisations de médecins (pédiatres, épidémiologistes, médecins de santé publique) se sont prononcées clairement sur ce sujet. Les adjuvants type sels d’aluminium sont utiles car ils potentialisent l’action des vaccins et permettent d’injecter moins d’extrait viraux ou bactériens. Mais le bruit de fond de la crainte continue.

Où en est-on aujourd’hui ?

Box bureau
Répartition des cas de variole recensés en France

Des maladies comme la rougeole ont fait leur réapparition, avec des morts à la clé. C’est une véritable épidémie mondiale dénoncée par l’Organisation mondiale de la santé (229000 malades en 2018, dont 136000 décès, contre 170000 cas en 2017). L’UNICEF a lancé un cri d’alarme le 2 mars 2019. Dix pays, dont le Brésil, l’Ukraine et la France, sont responsables des trois quarts environ de l’augmentation totale des cas en 2018. Si on peut le comprendre de pays insuffisamment développés ou en guerre, c’est inadmissible pour la France. En Israël, c’est la population ultra-orthodoxe qui est particulièrement touchée, car elle refuse les vaccinations délivrées dans les écoles publiques. Le dernier point de situation concernant la rougeole, qui vient d’être publié par Santé publique France, insiste sur l’existence de foyers épidémiques actifs. Depuis le 1er janvier 2019, pas moins de 244 cas ont été recensés (rappelons qu’une personne malade contamine en moyenne 15 à 20 personnes). Ils se situent en Savoie, avec 48 cas à Val- Thorens et 5 cas dans les vallées voisines; début février, l’agence régionale de santé Auvergne- Rhône-Alpes a affirmé l’existence de 18 cas identifiés depuis janvier dans cette station de ski. Les autres foyers se situent en Haute- Garonne avec 15 cas dans une communauté de gens du voyage, à La Réunion avec 36 cas déclarés depuis décembre 2018, et à Mayotte avec 14 cas déclarés depuis le 1er janvier 2019… (voir la carte ci-dessus). 91 % des cas déclarés sont survenus chez des personnes non ou mal vaccinées ; 30% des cas déclarés de rougeole ont donné lieu à une hospitalisation, dont 4 cas en réanimation. La campagne de vaccination obligatoire semble avoir porté ses fruits : le nombre de cas commencerait à décroître. Concernant les méningites à méningocoques, on observe des cas sporadiques mais toujours graves. Lorsque cela arrive, les gens se font vacciner en masse du fait du risque de contagion les collectivités scolaires : universités, écoles, etc.). Là ils ont peur et se mobilisent. Il vaudrait mieux qu’ils se fassent vacciner avant. C’est une assurance. Enfin, dernière idée farfelue à la mode : imputer la responsabilité de l’autisme au vaccin « rougeole, oreillons, rubéole » (ROR). Des études statistiques puissantes ont démontré le caractère non fondé de ces allégations, mais la rumeur est encouragée, y compris par certains « écologistes », dont un député européen.

Le vaccin contre le cancer du col de l’utérus

Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, le docteur Ghebreyesus, a appelé à agir pour éliminer le cancer du col de l’utérus. Dans la revue The Lancet Oncology, des chercheurs australiens ont fait des projections sur l’incidence de ce cancer à travers le monde, en fonction de différents scénarios de dépistage et de vaccination contre le papillomavirus humain (HPV) responsable. Si rien de plus n’est fait, il y aura 44,4 millions de cancers du col de l’utérus dans le monde dans les cinquante prochaines années (2020-2069) et 15 millions de décès dans les pays en développement ou émergents. En revanche, la situation serait bien différente dans le scénario le plus optimiste, avec un dépistage et une vaccination pour tous. Cette projection se fonde sur une augmentation très rapide de la couverture vaccinale, qui atteindrait 80-100 % d’ici à 2020 avec le vaccin large spectre. Dans ce cas de figure, le cancer du col de l’utérus pourrait être éliminé dans le monde d’ici à la fin du siècle. Pour les pays en développement, le large déploiement d’un dépistage fondé sur le test HPV deux fois dans la vie, à l’âge de 35 et 45 ans, avec une couverture de 70 % permettrait d’éviter de 12,5 à 13,4 millions de cas dans les cinquante prochaines années. Le taux de couverture vaccinale de la France est aujourd’hui l’un des plus bas en Europe (moins de 20 % de la population cible). Cette question est connue depuis plus de dix ans dans le pays, mais les gouvernements successifs n’ont rien fait : la raison est financière (de l’ordre de 140 € par dose). Chaque année, environ 1000 femmes meurent dans notre pays de ce cancer qui peut être évité. On laisse la charge de ce vaccin cher à la famille. C’est scandaleux. Une réforme publique de fixation du prix des médicaments devient là aussi urgente. Il faut ajouter à cela les fausses informations. Un médecin « lanceur d’alerte » a signalé que d’après une étude australienne le vaccin favoriserait l’apparition de cancer. Il n’en est rien. La Société française de colposcopie a repris ladite étude et montré que c’est faux, d’autant plus faux que dans ce type de vaccin il n’y a ni virus ni agents infectieux. Il faut sans cesse expliquer, convaincre. Il faut mettre en oeuvre les moyens financiers et organisationnels. Dans ces seules conditions l’obscurantisme reculera et la santé s’améliorera. C’est un combat contre l’irrationnel qu’il faut livrer.

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