Infections à papillomavirus et cancers : un cas de suspicion sur les vaccins, Jean-Jacques Pik*

 

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Le lien entre les infections à papillomavirus (HPV) et l’augmentation des cancers du col de l’utérus sur fond de suspicion sur la vaccination, est un sujet de débat public. Qu’en est-il vraiment après analyse des différents biais statistiques et en examinant précisément les études épidémiologiques ? 

*Jean-Jacques PIK est docteur en médecine interne, centre hospitalier de Kourou.

Différentes publications attirent l’attention ces temps-ci sur l’incidence des infections à papillomavirus (HPV) et de l’augmentation, jugée paradoxale, des cancers du col de l’utérus constatée dans un certain nombre de registres issus du Royaume-Uni, de l’Australie et des pays du nord de l’Europe (voir tableau et graphiques ci-dessous).
Ces publications, qui créent une suspicion sur la vaccination, s’appuient principalement sur un livre de Nicole et Gérard Delepine, Hystérie vaccinale. Vaccin Gardasil et cancer : un paradoxe (Fauves Éditeurs, 2018). Il ne s’agit pas ici de nier les chiffres présentés par les registres – ils posent effectivement question –, mais d’interroger la présentation qui en est faite par les détracteurs de la vaccination, qui vise à une défiance largement excessive par rapport à celle-ci, à un moment où nous cherchons à limiter et à réduire le fardeau des infections humaines aux HPV. Stricto sensu, il n’y a aucune contre-vérité énoncée mais une présentation fallacieuse qui ne met pas les faits dans le bon ordre, car sous-tendue par un prérequis évident de méfiance, voire plus.
CONTEXTE HISTORIQUE ET SCIENTIFIQUE
Oui, les virus HPV contaminent la quasi-totalité de l’espèce humaine, dès l’âge des premiers rapports sexuels. L’immunité naturelle humaine permet dans une grande majorité de cas d’éliminer spontanément ces virus, de sorte qu’il n’y a pas systématiquement de pathologie, loin de là, mais la non-élimination des HPV, relativement fréquente, peut générer des lésions bénignes et malignes du col de l’utérus, de la marge anale et du pharynx. Concernant les cancers du col et de la marge anale, ils en sont le facteur de risque principal, mais non exclusif. Certains sous-types d’HPV sont beaucoup plus oncogènes que d’autres, notamment les groupes 16 et 18, qui sont retrouvés dans 70 % des cancers du col.
L’histoire naturelle de ces cancers s’étale sur 20 à 25 ans chez les personnes à immunité normale, 10 à 15 ans chez les personnes immunodéprimées.
La diminution d’incidence au cours du vieillissement est parfaitement naturelle, et ne sera jamais un argument pour ou contre la vaccination.
La vaccination contre HPV a été proposée à partir de 2004, d’abord avec des vaccins actifs contre 2 valences virales, puis 4, et 9 depuis quelques années. Les politiques nationales de vaccination ont été variables selon les pays. Aucun signal sérieux d’effets secondaires n’a été repéré, du moins pas plus que pour toute stimulation immunitaire médicamenteuse.
QUE DISENT LES ARTICLES SCIENTIFIQUES?
Si on s’en tient à une revue des bases de données Cochrane et PubMed en la matière :
1. De nombreuses publications démontrent, y compris dans les pays cités, que l’extension de la vaccination diminue la circulation des virus HPV, notamment des souches visées par la vaccination. On ne peut pas conclure encore pour ce qui concerne les autres souches. Elles ne peuvent conclure quant au cancer de l’utérus, car elles ne sont pas construites pour cela.
2. S’agissant de l’étude du Royaume-Uni, l’étude montre surtout que l’augmentation du nombre de cancers (stade 1) est liée à une modification des recommandations de dépistage cytologique, l’âge de début ayant été repoussé de 20 à 25 ans. Beaucoup de ces jeunes femmes, si elles avaient été dépistées plus tôt, auraient été classées porteuses de lésions bénignes. Aucune comparaison n’a pu être faite entre femmes vaccinées et non vaccinées.
3. L’augmentation des cas en Scandinavie est modélisée par les tableau et graphiques ci-dessous. Attention aux effets pervers de l’affichage de ces données, l’augmentation d’incidence en chiffres absolus est faible, mais évidemment plus marquée en pourcentages puisque les effectifs sont bas.
4. Concernant les données australiennes, une actualisation sur l’incidence des lésions HPV devait être mise en ligne le 6 mai 2019. Il faudra s’intéresser à ces résultats pour voir s’ils sont cohérents.
Globalement, il est hasardeux et intellectuellement malhonnête d’imputer au vaccin une augmentation d’incidence des cancers au cours des dix premières années post-vaccination alors que l’histoire naturelle de ceux-ci s’étale sur vingt ans. L’impact de la vaccination 9 valences est clairement établi sur la circulation des HPV. Sur le cancer, c’est évidemment beaucoup trop tôt pour le dire.
VACCINATION ET DÉPISTAGE
La vaccination ne dispense pas du dépistage, personne ne recommande cela. Il est bien sûr facile d’épiloguer sur le terme un peu simpliste de « vaccin anticancer », d’essence publicitaire et racoleuse. On sait toute fois que l’adhésion des femmes à un dépistage régulier n’est pas totale, et les quelques travaux qui ont pu être publiés (toujours dans les mêmes pays) montrent bien que, s’agissant de la circulation des HPV et les lésions bénignes, vaccin + dépistage est supérieur à dépistage tout seul.
Diminuer la circulation des HPV justifie certainement de proposer la vaccination aux garçons, ce d’autant qu’en fonction de leur orientation sexuelle ils y sont fortement exposés en cas de relations homosexuelles.
Mon expérience d’infectiologue dans les pays du Sud, Afrique sub-saharienne surtout, m’a appris que le dépistage y est très déficient, en l’absence presque totale de professionnels qualifiés et d’accès aux rares anatomopathologistes. La réduction de la circulation des HPV par vaccin paraît donc d’intérêt majeur dans ce contexte, parallèlement à l’urgence d’accélérer l’accès aux soins.
Enfin, l’introduction du livre l’Hystérie vaccinale reprend, hélas, la plupart des arguments habituels de l’obscurantisme anti-vaccinal, qu’il s’agisse de l’aluminium ou de l’intérêt de la vaccination contre le virus de l’hépatite B. Cela ne me rend pas enclin à lire la suite du livre, et je suis à vrai dire consterné de lire encore sous la plume de professionnels reconnus de telles affirmations gratuites. N’est pas lanceur d’alerte qui veut. En résumé, rester vigilants sur le devenir des pathologies liées aux HPV dans les années qui viennent, oui, mais tout en développant l’accès à la vaccination chez les adolescents des deux sexes.
Dans son article de juillet 2019 paru dans Progressistes1, Michel Limousin rappelle l’intérêt d’une stratégie ayant pour base la vaccination dans les pays en développement et pour la France, l’enjeu politique et économique de la prise en charge de la vaccination HPV dans le cadre d’une politique véritablement tournée vers l’amélioration de la santé par la prévention, tant vantée par tous les ministres successifs, mais en réalité jamais mise en oeuvre jusqu’à présent. Il a tout dit en peu de mots.
L’actualisation des recommandations de dépistage du cancer du col utérin en l’été 2019 par la Haute Autorité de santé va dans ce sens et place le gouvernement et l’Assurance maladie devant leurs responsabilités. En effet, le test HPV (en auto-prélèvement) devient le test de dépistage de référence pour les femmes de plus de 30 ans, au rythme d’un test tous les 5 ans ; le frottis n’intervient plus qu’en second, si le HPV est positif. S’agissant des femmes de 25 à 30 ans, le frottis garde sa première place car le test HPV a beaucoup plus de chances à cet âge d’être passagèrement positif. Il devient donc urgent de prendre en charge ce test ainsi que la vaccination. Le cancer du col de l’utérus n’est pas une menace chimérique, il affecte 3000 nouveaux cas par an en France et il est considéré comme responsable de 1100 décès par an. Pour un cancer « évitable », c’est beaucoup trop.
1. « La peur des vaccins, un phénomène complexe« , Michel Limousin,  in Progressistes N°24, Juillet 2019

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