Michel Serres, les sciences et la philosophie

Dans tout consensus, il y a quelque chose de suspect. Les hommages, parfois dithyrambiques, rendus à Michel Serres au lendemain de sa mort visent essentiellement le personnage médiatique. L’essentiel est pourtant ailleurs.

*Jean-Michel Galano est philosophe.


Michel Serres : penseur ubiquitaire, chroniqueur scientifique habitué à s’exprimer sur tous les sujets, de la physique des particules à l’anthropologie, en passant par les mathématiques, l’écologie, la géologie, et j’en passe… Chroniqueur brillant qui avait des idées sur tout, la politique, la pédagogie, l’usage des médias, les réformes à accomplir. On pouvait s’en agacer, voire dénoncer un peu de supercherie dans cette érudition profuse et ces prises de position assenées de façon trop souvent péremptoire.

On pourrait se contenter de saluer en Michel Serres un écrivain doté d’une rare originalité, avec son écriture nerveuse et rythmée, très marquée par l’oralité, ses phrases au grain serré et ses séduisantes métaphores empruntées au vocabulaire marin, qu’il affectionnait. On aurait tort toutefois. Michel Serres fut d’abord un authentique philosophe et pédagogue des sciences. Sa formation l’a conduit à un parcours singulier, marqué par l’adhésion indéfectible à une certaine conception du monde, et plus particulièrement de l’ordre du monde, conception dont il est redevable à son « vieux maître » Gottfried Wilhelm Leibniz. Conception dont il a développé jusqu’au terme ultime les potentialités.

Un parcours à la fois classique et atypique
En 1949, Michel Serres est reçu au concours de l’École navale, dont il démissionne peu après pour préparer le concours d’entrée à l’École normale supérieure. Fils de batelier et « marin d’eau douce », comme il aimait à le dire, il restera homme de la mer et navigateur toute sa vie, depuis son service militaire en tant qu’officier de marine jusqu’à ses dernières années. Sa formation de philosophe avec le type d’études classiques qui conduisent à la rue d’Ulm, il a su la mettre en perspective, voire en contrebalancer les aspects négatifs, par la pratique exigeante et rigoureuse de la navigation et de tout ce qu’elle suppose de modestie et de rigueur proprement scientifique.

Pendant plus de quinze ans, il travaille à sa thèse de doctorat, ouvrage monumental et qui continue à faire autorité, la Philosophie de Leibniz et ses modèles mathématiques. Au sortir de la guerre, s’intéresser à ce penseur allemand si souvent opposé à Descartes relevait d’un choix singulier, d’autant plus que Leibniz avait fait l’objet, au début du XXe siècle, dans l’université française d’études rigoureuses et exhaustives, celle d’Émile Boutroux notamment. Surtout, en ces années où l’existentialisme tenait le haut du pavé et malgré le prestige très réel d’un Gaston Bachelard, la philosophie des sciences restait une affaire de spécialistes.

Un lien fort entre sciences et philosophie
Serres innove. Ce qui le séduit et peut-être même le fascine dans le système leibnizien, c’est l’intérêt porté aux continuités, aux relations en réseaux, au fait que dans cette conception du monde tout se réponde. Le monde de Leibniz est à la fois infiniment varié (il n’y a pas deux choses identiques, c’est le principe des indiscernables) et intégralement connaissable (principe d’universelle intelligibilité). Le fait est que le système leibnizien se présente sous la forme d’un réseau à entrées multiples, « en étoile », dit justement Serres, d’une tabulation qu’on peut lire dans n’importe quel sens. C’est là ce qui fait sa grande différence avec le système de Descartes. Comme le dit Serres, «le monde leibnizien n’est pas uniforme, il est varié, compliqué, harmonieux seu lement en dernier ressort». Harmonieux tout de même, et c’est pourquoi, malgré toutes les apparences, ce monde est « le meilleur des mondes possibles ».

Et même si Serres souligne l’extrême attention portée par Leibniz à la biologie naissante (Leibniz est le premier à mesurer toute la portée des découvertes d’Antoni van Leeuwenhoeck), il n’y voit, il est vrai, qu’une confirmation et une illustration de son système : démarche qui subordonne quelque peu la science à la métaphysique, laquelle tout en la respectant scrupuleusement se croit fondée à en donner la vérité.

Au-delà de Leibniz, le mérite éclatant de Michel Serres aura été de montrer l’existence d’une véritable structure d’échanges entre sciences et philosophie. Le thème de la traduction (titre de l’un des Hermès) est à cet égard tout à fait décisif : les philosophies, dans ce qu’elles ont de meilleur, ne se développent pas de manière isolée, ne sont pas la création arbitraire d’un philosophe roi ou artiste ; elles sont la traduction après coup, beaucoup plus rarement l’anticipation, d’un travail effectué hors d’elles. C’est ainsi que dans la Naissance de la physique dans le texte de Lucrèce Serres clôt de façon à peu près définitive l’interminable débat sur le clinamen, cette étrange propriété qu’ont pour les épicuriens les atomes de s’écarter légèrement, dans leur chute perpétuelle, de la ligne droite pour s’agréger entre eux et constituer des corps. Cette propriété, qui substitue le hasard à la fatalité et où Marx voit une première forme de liberté, Serres montre qu’elle procède d’une observation rigoureuse des phénomènes naturels, en l’occurrence de ce qu’on nommera plus tard la mécanique des fluides. Ce faisant, au rebours de la lecture moraliste traditionnelle, il introduit l’épicurisme dans l’histoire des sciences.

Le mérite incontestable de Serres est d’avoir, notamment dans les années post-68 et quelle qu’ait pu être son amitié avec, par exemple, Michel Foucault, mis au premier plan la catégorie de vérité là où les autres ne juraient que par celle de sens. La science, que ce soit dans ses formes élaborées (les sciences dites « dures ») ou dans ses formes encore en devenir (les sciences humaines), n’est pas une idéologie. Le savoir n’est pas réductible à un vouloir. Il y a de l’intersubjectif, toujours susceptible d’être brouillé, parasité, mais qui extirpe les relations humaines du bruit et de la fureur. Telle est la transversalité : les hommes ne communiquent que par ce qu’ils ont en commun.

Force et impasse du modèle Leibnizien
Le modèle leibnizien mis en oeuvre par Michel Serres s’avère donc d’une extrême fécondité. Entre les sciences proprement dites et les sciences humaines, il pose l’existence et la nécessité d’un « passage » dont le fameux « passage du Nord-Ouest » (bien connu dans l’histoire des explorations et titre de l’un de ses meilleurs livres) lui fournira une brillante métaphore. Mais les savoirs techniques se trouvent aussi réhabilités : c’est le moment de se souvenir que Leibniz était ingénieur des mines, et par ailleurs le concepteur et réalisateur du cylindre cannelé, la première véritable machine à calculer. Mais ce que Serres privilégie de plus en plus dans la pensée de Leibniz, ce n’est pas sa très réelle inventivité technique ni la qualité de ses observations. C’est le calcul. Pour Leibniz, Dum Deus calculat, fit mundus (« le devenir du monde est un calcul divin »). Dieu est « une immense machine à calculer, capable d’amour, mais qui calcule tout, les raisons de ses décrets comme les doses de son amour » (Jacques Brunschwig). De même le monde totalement laïcisé de Michel Serres est-il pleinement rationnel, au sens où tout y a sa raison d’être, peut-être très obscure pour nous, qui ne sommes pas à une place centrale dans ce dispositif, mais rationnelle, et donc légitime en droit.

Ici s’engrène, avec une sorte de nécessité de structure, une vision conservatrice du monde. De même que pour Leibniz l’univers ne cesse de progresser vers le meilleur selon un mouvement ininterrompu, sans que les hommes aient à y prendre plus que leur part, de même pour Michel Serres si tout le réel est rationnel, du moins en droit, l’inverse n’est pas vrai : le rationnel, ce sont des modèles idéaux que nous donnent à penser les mathématiques. Ce qui reste, c’est le bruit, le parasitage, l’apparence charmante ou horrible, mais qui n’est telle que pour nous. Ce qui n’est pas intégrable par la science en l’état actuel de son développement se trouve renvoyé à l’esthétique.

Le postulat essentiel du conservatisme est toujours celui d’une harmonie naturelle sous-jacente qui transcenderait tous les désordres apparents, naturels ou humains. Là se révèle, c’est bien connu, la dureté profonde du système leibnizien : le mal n’est qu’une illusion d’optique, à nous de prendre la bonne distance et de travailler notre vision du monde. Il en va de même pour Michel Serres : les tentatives des humains pour prendre en main leur destin, pour faire de l’histoire, voire pour faire histoire, ne suscitent chez lui qu’une ironie apitoyée. Dans Genèse, après avoir expliqué que « le bruit de fond est le fond du monde », il règle leur compte aux révolutionnaires d’une phrase : « Il y a un bruit de fond dans le bruit de fond, et c’est là toute la chanson. » Ce que nous appelons prétentieusement et inconsidérément Histoire, ce n’est en fait qu’une juxtaposition d’histoires, au sens où l’on dit d’un enfant ou d’un enquiquineur qu’il « fait des histoires ». Et il y a davantage : du fait que l’action des hommes ne s’exerce efficacement qu’au niveau local, toute entreprise à dimension civilisationnelle se voit révoquée en son principe comme « violence »; « La violence est l’un des deux ou trois outils permettant illusoirement de passer du local au global. »

Et il y a davantage encore. Une thèse leibnizienne fondamentale, reprise par Michel Serres, porte sur ce qu’on appelle classiquement la composition du continu : pour Leibniz, il n’y a jamais de ruptures autres qu’apparentes, pas de commencement absolu, pas de chocs ni de fractures mais des processus dont du fait de notre finitude nous escamotons la continuité. Cette thèse métaphysique se révèle remarquablement stimulante pour la compréhension scientifique de phénomènes physiques tels que l’élasticité, l’impénétrabilité, ou encore dans la biologie naissante l’existence de micro-organismes.

Le dynamisme leibnizien se montre de ce point de vue incomparablement supérieur au mécanisme cartésien. Le continuisme leibnizien peut rendre compte des processus évolutifs qui marquent l’histoire du vivant.

Les choses se compliquent encore un peu plus quand on en arrive à l’histoire humaine. Les modèles mis en oeuvre par Serres, s’ils lui permettaient de faire l’économie de la dialectique, ne lui donnaient pas les moyens de penser conceptuellement la différence anthropologique. Ayant disqualifié, comme on l’a vu, l’histoire en tant que création humaine, Serres s’est rabattu d’une part sur les théories de René Girard (la Violence et le Sacré), d’autre part sur une méditation franchement écologiste des relations de l’homme à la nature, avec l’idée d’un droit de celle-ci (le Contrat naturel). Continuisme toujours.

La pente qui a mené Michel Serres, après un apport tout à fait salutaire et considérable, vers un statut de chroniqueur hypermédiatique doit être comprise moins comme le devenir d’un homme que comme la conséquence d’une certaine conception métaphysique et antidialectique du monde naturel et humain. On reste toujours l’homme de sa philosophie.

Un commentaire

  1. Un p’tit commentaire en passant.

    D’accord avec M Serres sur le fait que les sciences exactes ne sont pas à proprement parlé « idéologiques » … tant qu’elles sont … exactes (tout dépend de ce qu’on entend par idéologie, bien sûr). Car les sciences exactes peuvent être fausses au sens d’erronées (ex : la masse des corps n’existe pas , elle n’est que le résultat de l’interaction d’un boson de Higgs et d’une particule élémentaire) (parait-il !).
    Les sciences erronées peuvent cependant ne pas être idéologiques tant que l’erreur est involontaire (exemple ci-dessus).
    Mais parfois les théories scientifiques sont poussées idéologiquement vers l’erreur. Je prends un exemple très actuel : l’idéologie « scientifique » écologiste propose actuellement une théorie sur la vraie nature … « des arbres ». Ceux-ci nous sont maintenant présentés comme des êtres quasiment anthropomorphes dans la mesure où l’on vient de découvrir que les arbres communiquaient entre eux, par exemple pour se prévenir d’un danger. Bref, les arbres sont insidieusement présentés comme des êtres humains qui communiquent ; et donc qui peuvent souffrir comme des hommes ; et donc encore , par extension idéologique, qui doivent être traitées comme des hommes (protection des arbres). Les scientifiques qui se livrent à cet amalgame veulent faire passer une simple « interaction mécanique » réelle entre les arbres pour de la communication humaine : là il y a
    1) une erreur
    2)volontaire par idéologie (manipulation du public).

    Leibniz et Serres, me font penser un peu à Auguste Comte et son positivisme « social ». Positivisme scientifiquement erroné … involontairement (au moins dans le raccourci de l’histoire humaine, de la préhistoire à la civilisation ; et aussi dans sa prétention à régler scientifiquement les problèmes sociaux, y compris les problèmes « politiques »).

    Salutations.

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