Les vagues de chaleur constituent une danger menace pour la santé de millions de travailleurs. Pour y répondre, le gouvernement a adopté le décret no 2025-482 relatif à la protection des salariés exposés à la chaleur. Inscrit dans la continuité du Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC 3), il est présenté comme un progrès. Mais, est-il à la hauteur des défis sanitaires, sociaux et environnementaux posés et par le changement climatique et par la logique économique dominante ?
*ADELINE ROULET est géographe, spécialiste des risques naturels, RAPHAËL STEIGER est syndicaliste CGT.
Ce n’est que récemment que la France s’est doté d’un cadre légal clair ne réglementait la protection contre les risques liés à la chaleur au travail. Pourtant, le réchauffement climatique place désormais cette question au cœur des préoccupations. Ces risques concernent une part croissante de la population active : on estime que sur le territoire national plus de 10 millions de salariés exercent des métiers exposés à des températures élevées. Aborder donc cette problématique est d’autant plus pressante que, selon les projections du GIEC, la France pourrait connaître dès 2050 des températures dépassant de 4 °C celles que nous connaissons, ce qui rendrait les épisodes de chaleur encore plus fréquents, prolongés et intenses.
LE DÉCRET No 2025-482
Jusqu’à présent, la question des fortes chaleurs au travail relevait essentiellement de l’obligation générale de sécurité inscrite dans le Code du travail, complétée par quelques décrets ainsi que par des recommandations de l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) ou du ministère du Travail. Cependant, aucune disposition ne prévoyait de mesures spécifiques ou automatiques, ni ne considérait explicitement la chaleur comme un risque professionnel distinct. Le décret no 2025-482 du 27 mai 2025, entré en vigueur le 1er juillet 2025, constitue donc un tournant en inscrivant officiellement la gestion du risque chaleur dans la réglementation. Il introduit des obligations précises : dès qu’une alerte de vigilance chaleur est émise par Météo France, les employeurs doivent adapter l’organisation du travail (aménagement des horaires, pauses supplémentaires), garantir un accès suffisant à de l’eau fraîche, informer les salariés sur les risques liés à la chaleur et sur les bons réflexes à adopter.
Ce décret vise donc à limiter les risques sanitaires liés à la chaleur. Lorsque le corps humain est exposé à des températures élevées, il active des mécanismes de thermorégulation afin de maintenir une température interne stable. Mais, lorsque ces mécanismes sont dépassés, divers troubles peuvent survenir, tels que la déshydratation, crampes de chaleur, troubles de la vigilance, hyponatrémie, voire hyperthermie (coup de chaleur), dont la gravité peut engager le pronostic vital.
Le risque chaleur doit désormais être intégré au document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP), obligeant ainsi les entreprises à anticiper et à planifier les mesures de prévention.
Ces obligations concernent l’ensemble des secteurs, avec une attention particulière aux activités les plus exposées, comme le BTP, l’agriculture ou encore la logistique. En effet, en plus de travailler dans des environnements difficiles, rendant complexe la mise à l’abri de la chaleur et du soleil, certaines professions sont parfois très physiques ; l’énergie liée à l’effort physique est transformée en chaleur et doit ensuite être évacuée du corps. C’est à ce moment-là que la température extérieure joue un rôle sur la santé. Si celle-ci est trop élevée, le corps peine à évacuer l’excédent thermique, ce qui peut entraîner l’apparition de pathologies.
Pour la première fois, des mesures jusque-là recommandées disposent désormais d’une base légale, ce qui devrait en faciliter l’application et le contrôle. Cependant, le décret ne prévoit toujours pas de seuil de température déclenchant automatiquement l’arrêt du travail – une revendication portée notamment par la CGT. Cela laisse donc une large marge d’interprétation aux employeurs.
UNE AVANCÉE RÉELLE… MAIS INSUFFISANTE
Même si la reconnaissance officielle du risque chaleur est une avancée non négligeable, le texte reste en deçà des besoins et des réalités du terrain. L’absence de seuil chiffré de température à partir duquel le travail devrait être interrompu rend l’obligation de maintenir une « température adaptée » juridiquement floue. En pratique, rien n’interdit encore aujourd’hui de faire travailler des salariés par 40 °C, alors que l’OMS recommande de ne pas dépasser 28 °C pour une activité physique.
Le décret ignore aussi les effets différés ou indirects de la chaleur, tels que la fatigue, les troubles de la vigilance ou les erreurs humaines, qui peuvent conduire à d’autres types d’accidents professionnels. Par ailleurs, certaines mesures initialement envisagées dans le projet de décret ont disparu dans sa version finale : les pauses rémunérées, l’obligation de ménager des zones ventilées ou encore la consultation du médecin du travail ne sont plus prévues. L’évaluation du risque repose donc essentiellement sur l’employeur, tandis que les moyens de contrôle par l’inspection du travail restent largement insuffisants.
Dans ce contexte, la logique de rentabilité continue trop souvent de primer sur la santé des salariés. Ce manque d’ambition est d’autant plus inquiétant que le réchauffement climatique va s’intensifier. Selon les projections du GIEC, la France pourrait connaître une hausse de 2 °C dès 2050 et de 4 °C à la fin du siècle, entraînant des vagues de chaleur plus longues, plus fréquentes et plus intenses. D’ici à 2100, certaines régions pourraient enregistrer régulièrement des températures supérieures à 40 °C en été, rendant indispensable une adaptation en profondeur des normes de protection et le cadre réglementaire.
DES ÉQUIPEMENTS TOUJOURS INADAPTÉS
Un autre obstacle majeur à une prévention efficace réside dans l’inadéquation des équipements de travail aux nouvelles conditions climatiques. Vêtements épais, casques non ventilés, chaussures de sécurité lourdes…, autant d’éléments conçus pour garantir la sécurité ou améliorer la productivité, mais qui deviennent problématiques en période de forte chaleur : ces équipements peuvent aggraver le risque de surchauffe corporelle et de malaises. L’inadaptation des tenues limite la capacité du corps à dissiper la chaleur, augmentant ainsi la probabilité de complications médicales liées à l’exposition prolongée à des températures élevées.
Il est donc urgent d’investir dans la recherche et le développement de tenues et de dispositifs techniques adaptés à un climat plus chaud. Sans innovations en matière d’équipement, les mesures de prévention resteront incomplètes et les travailleurs continueront de subir les effets du dérèglement climatique.
REPENSER LE TRAVAIL
Ce décret marque une étape, mais dans ce qui nous occupe il ne constitue qu’un début. Pour faire face durablement à la multiplication des vagues de chaleur, il faudra aller bien au-delà d’une simple adaptation ponctuelle. Cela implique de repenser en profondeur l’organisation du travail, de renforcer les capacités de contrôle, d’impliquer la médecine du travail dans la prévention et d’adopter une politique écologique ambitieuse.
La santé des travailleurs ne peut ni ne doit plus être subordonnée aux impératifs de productivité. Elle doit devenir un enjeu central de l’adaptation au changement climatique. Ce n’est qu’à cette condition que les promesses d’un droit du travail protecteur pourront devenir une réalité.
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