L’auteur du présent article met, sur la problématique du nucléaire, en regard les préconisations de la Stratégie nationale bas carbone élaborée sous le pilotage du ministère de la Transition écologique et solidaire et le plan Empreinte 2050 du Parti communiste français. Matière à réflexion…
*Serge Vidal, ancien ingénieur-chercheur à EDF, est membre du comité de rédaction de Progressistes.
La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) est la feuille de route gouvernementale pour lutter contre le changement climatique et atteindre la neutralité carbone en 2050. Elle est une composante de la stratégie française énergie-climat (SFEC) et se décline dans la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Elle doit être en cohérence avec les engagements internationaux de la France. Ses éléments de planification sont révisés tous les cinq ans. Nous en sommes à la 3e période (SNBC3 et PPE3), qui 2025 devrait s’étendre jusqu’à 2035 pour la PPE.
Au moment où nous écrivons ces lignes, les décrets correspondants ne sont pas sortis et d’instances discussions sont en cours sur le niveau des ENR prévu dans la programmation. Ces décrets ont un an de retard. Toutefois, pour ce qui est du nucléaire, les grandes lignes sont connues, notamment depuis le discours de Belfort du président de la République, en février 2022. La limitation légale de la part du nucléaire dans la production d’électricité, décidée en 2015, a été abrogée par une nouvelle loi en juin 2023.

Le plan Empreinte 2050 propose, quant à lui, une planification jusqu’en 2050. Sur le nucléaire, à l’exception de la prise en compte avant 2050 du démarrage d’ASTRID, ses prévisions seront identiques entre sa première version, publiée en 2023, et sa version actualisée à venir.
Dans la SNBC3 comme dans Empreinte 2050, la neutralité carbone en 2050 passe par une électrification des usages et un recours complémentaire aux énergies renouvelables et au nucléaire. Cela dit, Empreinte 2050 envisage une réindustrialisation du pays et une plus grande prise en compte des transports aériens et maritimes et, entre autres, une plus forte ambition dans le transport ferroviaire, notamment de marchandises.
LE NOUVEAU NUCLÉAIRE PAS AVANT DIX ANS
La PPE3 prévoit une mise en service d’un premier réacteur EPR2 entre 2038 et 2040, alors qu’Empreinte 2050 considère comme possible une mise en service en 2036 avec, dans un scénario dégradé, un démarrage en 2041.
Compte tenu des objectifs politiques de baisse du nucléaire appliqués dans les années 2010, gravés dans la loi d’août 2015, un retard catastrophique a été pris vis-à-vis de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, ce qui compromet déjà la possibilité de tenir les engagements de la France pour 2030.
Aujourd’hui, il faut mettre les bouchés doubles, et cela ne sera pas possible sans une révision des politiques managériales appliquées à EDF et dans l’industrie, des relations contractuelles, la reconstitution d’une ingénierie EDF intégrée, ainsi qu’un effort global de formation. Les syndicats, favorables à l’accélération du programme nucléaire, affichent leur inquiétude quant à la réalisation du programme sans ces modifications.
LA NÉCESSITÉ D’UN PROGRAMME AMBITIEUX ET DURABLE
Le président Macron a annoncé à Belfort, en 2022, le démarrage d’un premier réacteur EPR en 2035. On a déjà pris du retard. Le premier réacteur devant être installé à Penly, en Normandie, sur un site existant. En outre, il a annoncé, le lancement de six gros réacteurs et les études de huit autres EPR, ainsi que celles de petits réacteurs modulaires (SMR), dont un premier prototype devrait être prêt en 2030.
Prenant en compte l’évolution prévisible des besoins, Empreinte 2050 envisage la mise en service d’ici à 2050 de vingt EPR2, sur des sites existants et sur un site supplémentaire en Méditerranée, et de douze SMR d’ici à 2044, le tout en lien avec le développement industriel. Empreinte 2050 prévoit la mise en service des six premiers EPR2 à Penly, Gravelines et Bugey.
De plus, pour assurer un nucléaire durable quant à l’accès au combustible et à la gestion des déchets, Empreinte 2050 prévoit de relancer le projet ASTRID pour une mise en service en 2042, à Marcoule, et une série de surgénérateurs sodium après 2050.
Compte tenu de la forte relance de l’électronucléaire dans le monde, il est crucial d’optimiser l’utilisation du combustible nucléaire qui sinon risque à manquer avant la fin du siècle. De ce fait, la gestion du recyclage actuel de l’uranium doit intégrer cette perspective. Si la SNBC évoque la perspective d’un éventuel déploiement industriel d’un parc de réacteurs à neutrons rapides (RNR) dans la seconde moitié du xxie siècle, il n’y a pas de plan concret pour le déploiement des RNR dans les documents actuels.
La prévision gouvernementale de production nucléaire s’appuie sur un scénario de RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité en France, publié en 2022, qui bridait le nucléaire à 50 % de la production électrique du fait de la loi en vigueur à l’époque, en faisant dire à EDF que l’on ne pouvait pas aller au-delà de quatorze réacteurs. Propos démenti ensuite par le P-DG de l’entreprise, qui a dit que « la filière pourrait faire ce que l’État lui demanderait, s’il lui en donnait les moyens ».
Pour faire face à la nécessaire électrification des usages et parce que c’est de bonne politique industrielle, la durée d’exploitation des réacteurs actuels doit être allongée. Initialement prévus pour un fonctionnement de 40 ans, les réacteurs nucléaires peuvent être exploités plus longtemps. Cette durée initiale était basée sur les normes de conception et des attentes réglementaires d’époque. Avec les avancées technologiques et les améliorations continues en matière de maintenance et de sécurité, de nombreux réacteurs dans le monde ont vu leur durée de vie prolongée au-delà de cette période initiale. Aux États-Unis, six réacteurs ont d’ores et déjà obtenu une autorisation de fonctionnement jusqu’à 80 ans.
La SNBC comme Empreinte 2050 prévoient que les réacteurs actuels puissent fonctionner après 50 ou 60 années d’exploitation.
La SNBC acte l’abandon des fermetures anticipées prévues par la loi de 2015 des réacteurs Bugey 2 et 3, Tricastin 1 et 2, Gravelines 1 et 2, Blayais 1 et 2, Cruas 1 et 2, Chinon B1 et B2.
Précisément, Empreinte 2050 considère qu’il faut tabler sur une durée d’exploitation d’au moins 60 ans et que, pour répondre à la hausse de la demande, le prolongement de la durée d’exploitation de trente-quatre réacteurs nucléaires historiques jusqu’à 70 ans sera nécessaire.
DE L’AMBITION POUR RÉPONDRE AUX BESOINS
Empreinte 2050 prévoit pour 2050 une capacité nucléaire installée de 83 GW et une production de 593 TWh, dont à peu près la moitié sera assurée par le nouveau nucléaire. Cette production nucléaire représenterait 55 % de la production électrique nécessaire, estimée à 1 075 TWh, le reste étant essentiellement fourni par l’éolien, le solaire et l’hydraulique.
Si les ratios prévus entre nucléaire et renouvelables sont proches dans la SNBC et Empreinte 2050, la différence porte sur l’estimation de la consommation électrique totale nécessaire.
Le niveau qui semble être considéré pour le SNBC3 correspond à un scénario haut, étudié par RTE en 2022, qui estime à 752 TWh le besoin de production nationale d’électricité en 2050.
Pour cette date, l’Académie des technologies estime le besoin électrique à 816 TWh, l’Académie des sciences à 840 TWh. L’ADEME, qui privilégie un scénario de stagnation, a tout de même étudié un scénario de forte demande, à 843 TWh. Ces prévisions supérieures à celles de RTE se justifient par la critique d’hypothèses restrictives (stock de biomasse, intermittence de l’éolien et du solaire, gain d’efficacité énergétique, carburant de synthèses, mobilité électrique…).
Rappelons qu’un éventuel surplus en capacité de production pourrait se gérer sans trop de difficultés contrairement à une pénuriequi aurait, elle, des conséquences dramatiques sur le mode de vie et l’activité économique du pays. De plus, le manque d’anticipation pourrait alors signifier l’échec de l’atteinte de la neutralité carbone.
Empreinte 2050 se situe au-dessus de toutes ces prévisions (à l’exception de celle de l’aérien, qui a identifié l’enjeu dans son secteur).
Empreinte 2050 vise à assurer la neutralité carbone tout en permettant l’amélioration de la vie de l’immense majorité de nos concitoyennes et concitoyens et la réduction des inégalités. Se déplacer mieux, être bien logés et bien chauffés, avoir accès à des produits locaux de haute qualité et durables, manger sain et à sa faim, travailler mieux et moins sans craindre le chômage, la précarité ou la pauvreté… Avec Empreinte 2050 la neutralité carbone des jours heureux est possible. Ce plan, qui n’est pas une simple prévision, s’inscrit dans la perspective d’un changement de société aussi bien en matière de justice sociale, de services publics, de solidarité internationale, que comme condition de sa réalisation en matière de maîtrise publique, de financement, de réindustrialisation et de démocratie.
CONCLUSION
D’ici à 2035, les niveaux de production nucléaire prévus dans la PPE3 et dans Empreinte 2050 ne divergent pas, car le nouveau nucléaire ne pourra arriver qu’après. Mais la SNBC3 doit afficher une ambition plus élevée pour 2050 afin que la politique industrielle, de financement et de formation se mette en ordre de route et pour permette d’éviter de nouveaux retards pénalisants. Le lancement des premiers réacteurs EPR2 doit être confirmé au plus tôt.
La relance d’ASTRID et la préparation d’une série de surgénérateurs pour la seconde moitié du siècle sont aussi indispensables pour éviter une pénurie d’uranium dramatique avant la fin du siècle.
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