Défis et risques de l’énergie nucléaire pour les transports maritimes, Sandra Brisson*

La France possède et maîtrise la propulsion nucléaire de ses sous-marins d’attaque, sous-marins lanceurs d’engins, porte-avions. Fort de ce constat, la propulsion nucléaire des bâtiments de marine marchande est parfois proposée comme solution pour réduire la dépendance aux combustibles fossiles et pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Cependant, une utilisation généralisée dans les transports maritimes civils de la propulsion nucléaire est-elle pertinente ?

*Sandra Brisson est ingénieure propulsion nucléaire.

FORMATION ET SUIVI DU PERSONNEL NAVIGUANT

Un des aspects cruciaux de la propulsion nucléaire civile est la formation du personnel naviguant. Manipuler et surveiller un réacteur nucléaire requiert des compétences spécialisées et une formation rigoureuse. Les membres d’équipage doivent être formés non seulement à l’exploitation quotidienne du réacteur, mais aussi à la gestion des situations d’urgence. Cette formation doit inclure une connaissance approfondie des principes de sûreté nucléaire, de la radioprotection et des procédures à appliquer en cas d’incident ou d’accident. En outre, la formation continue est essentielle pour maintenir un haut niveau de compétence et de préparation parmi l’équipage.

Très concrètement, être travailleur du nucléaire en France, c’est :

1. Être médicalement apte. À effet de contrôle, des tests poussés (spirométrie, par exemple) et des analyses sont régulièrement effectués : état des cristallins, prélèvements d’urine, etc.

2. Être certifié CEFRI (certificat d’entreprises pour la formation et le suivi du personnel sous rayonnement ionisant). Pour obtenir cette certification, la bonne compréhension des rayons ionisants est nécessaire, et leur dangerosité doit être comprise ; les bases de la radioprotection doivent être elles aussi acquises, avec la bonne lecture des pictogrammes spécifiques. Les accidents nucléaires sont passés en revue pour en retirer un retour d’expérience complet, des principes de définition des réacteurs nucléaires jusqu’au comportement interrogatif à garder en toutes situations, même celles qui peuvent sembler les plus banales. À la fin de cette étape, les travailleurs sont mis en situation et notés également sur leur comportement lorsqu’ils portent leur APVR (appareil de protection respiratoire), leurs gants, leur combinaison (Tyvek, Moruroa…). Les travailleurs passent enfin un examen théorique et ne peuvent travailler en zone s’ils ne le réussissent pas.

3. Avoir un suivi dosimétrique actif et passif. Les dosimètres doivent régulièrement être recueillis et analysés. Le résultat de ces analyses retourne périodiquement vers l’employeur et le travailleur de façon à s’assurer qu’à aucun moment la santé du travailleur ne soit mise en danger.

Voilà ce que sont les standards de l’industrie du nucléaire en France pour la protection des travailleurs, des installations et de l’environnement.

Le transport maritime actuel repose quasi exclusivement sur l’utilisation du fioul.

Ensuite vient la formation à la conduite de réacteur et à sa maintenance. Le conducteur ou la conductrice du bloc nucléaire joue un rôle crucial dans l’exploitation sûre du réacteur du nucléaire, supervise et contrôle le fonctionnement de l’installation pour garantir non seulement la sécurité, mais aussi sa performance. Il ou elle doit gérer les situations d’urgence, mettre en œuvre les procédures de sécurité appropriées, effectuer des rondes régulières pour inspecter l’état des équipements afin de détecter toute anomalie, réaliser des tests et des analyses pour assurer le bon fonctionnement des systèmes, documenter les opérations et maintenir les registres à jour conformément aux réglementations, et collaborer avec les techniciens et ingénieurs responsables de la conception.

Toujours en France, ce type d’emploi est accessible sous condition d’avoir une licence professionnelle en radioprotection et sécurité nucléaire, un diplôme d’ingénieur en génie nucléaire ou un master en physique nucléaire. Il faut y ajouter des certifications spécifiques comme le certificat de formation ADR, spécialisation classe 7 (matières radioactives), et bien sûr beaucoup de qualités humaines propres à la vie à bord d’un bateau.

UNE PROBLÉMATIQUE

Interrogeons-nous à présent sur les standards sociaux aujourd’hui couramment appliqués dans la marine marchande internationale et sur la rigueur de la maintenance des équipements maritimes. Sommes-nous certains de la formation continue des équipages dans les bateaux sous pavillon de complaisance ? Les normes sociales ainsi que les normes environnementales sont-elles respectées ?

Les défis techniques

La technologie de propulsion nucléaire est complexe et nécessite une expertise considérable pour être développée et mise en œuvre. Les réacteurs nucléaires doivent être conçus de manière à garantir leur sécurité et leur fiabilité, ce qui implique des coûts de recherche et de développement élevés. De plus, l’entretien et la maintenance des réacteurs nucléaires sont coûteux et nécessitent du personnel hautement qualifié. Les infrastructures de support, telles que les installations de stockage dans les ports des éléments combustibles irradiés et des outillages associés, ajoutent encore aux coûts et à la complexité. Dans les conditions d’exploitation actuelles, quel armateur acceptera de supporter ces coûts ?

Les enjeux économiques

Le coût élevé du développement, de la construction et de la maintenance des réacteurs nucléaires rend la propulsion nucléaire civile économiquement non viable. Les investissements nécessaires pour garantir la sécurité et la fiabilité des réacteurs sont énormes, et il est peu probable que les bénéfices économiques compensent ces coûts. De plus, ne négligeons pas les coûts de gestion des déchets nucléaires et de démantèlement des réacteurs en fin de vie, qui ajoutent encore à la charge financière. Le cycle du combustible doit s’appréhender dans son intégralité, en attendant la survenue de la filière des surgénérateurs qui nous permettra de le boucler.

Propulsion nucléaire pour la marine marchande… À quelles conditions?

Les préoccupations de sécurité

Lorsqu’il s’agit de propulsion nucléaire, la sécurité apparaît d’emblée comme une préoccupation majeure. Les réacteurs nucléaires et les matières radioactives sont des cibles potentielles pour des attaques terroristes et/ou des sabotages. Nous ne sommes plus sur des navires militaires dont les fonctions sont d’être furtif, de se défendre ou d’attaquer. S’agissant de marine marchande donc, des régulations internationales strictes et des mesures de contrôle seraient nécessaires pour prévenir de telles menaces ; elles ajouteront complexité et coûts supplémentaires.

CONCLUSION

En dépit des avantages potentiels de la propulsion nucléaire, les nombreux défis et risques associés à cette technologie la rendent inadaptée pour une utilisation dans les transports civils. Les risques environnementaux et pour la santé humaine, les défis techniques, les enjeux économiques et les préoccupations de sûreté sont autant de facteurs qui militent contre cette option.

Que nous reste-t-il ? Des porte-conteneurs à voile, ce serait poétique. Ou, plus prosaïquement, arrêter de consommer des biens inutiles importés de pays où les normes sociales sont plus basses qu’en Europe et relocaliser la production des biens qui nous sont nécessaires.

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