« L’énergie nucléaire peut se vanter d’une excellente maîtrise de son potentiel de danger », Tristan Kamin

Comme souvent en période électorale et dans le contexte d’annonce de nouveaux investissements dans le nucléaire civil, le débat se relance sur la sécurité des centrales, en France et dans le monde, et l’exigence de sûreté pour les populations. Pour nous éclairer sur ces sujets complexes, Progressistes est allé à la rencontre de Tristan Kamin, ingénieur en sûreté nucléaire et habitué de la vulgarisation scientifique autour des enjeux de l’électronucléaire et de l’écologie.

Entretien accordé par Tristan Kamin, ingénieur en sûreté nucléaire, et réalisé par Thomas Liechti*

Progressistes : Vous êtes ingénieur en sûreté nucléaire. Pouvez-vous nous parler de votre parcours et les tenants et aboutissants de votre métier ?

Tristan Kamin : Ma vocation initiale, après le bac, c’était l’aéronautique ; je me suis orienté vers un cursus d’ingénieur dans ce domaine. Néanmoins, au cours ma quatrième année d’études, j’ai estimé que mon CV allait être assez léger. Et donc, pour l’enrichir, j’ai cherché un double diplôme et, parmi ceux qui répondaient à mes critères, il y avait celui d’ingénieur en génie atomique. Alors… pourquoi pas ? Je m’y suis inscrit et j’y ai découvert une thématique qui m’a passionné, à la fois sur le volet des sciences et techniques et sur celui des enjeux sociétaux, économiques, politiques, et surtout écologiques.

Côté technique, j’ai tout de suite eu de l’affect pour les sujets de sûreté nucléaire, et c’est ainsi qu’une fois diplômé je suis parti sur cette voie – où je suis toujours depuis. Aujourd’hui, j’accompagne différents projets de conception de nouvelles installations nucléaires, et surtout de maintenance d’installations existantes. Je travaille à fournir un cadre et des objectifs de sûreté aux différentes études de mécanique, de procédés, de construction, etc. Objectif : maintenir des conditions de sûreté optimales pendant les travaux et au retour en service après la maintenance.

Et enfin, en parallèle et à titre personnel, je communique beaucoup, essentiellement sur les réseaux sociaux, sur l’interface entre nucléaire (voire énergie au sens large) et société, parce que ça fait partie de ce qui m’a passionné dans le domaine, en essayant de vulgariser les sujets les plus questionnés, à savoir la sûreté et les déchets.

Progressistes : Quelle est la différence entre sécurité et sûreté dans le domaine du nucléaire ? Peut-on exiger le même niveau de transparence dans ces deux domaines ?

Tr. K. : Réglementairement, la sûreté est une sous-catégorie de la sécurité, mais dans la pratique la différence que l’on fait est la suivante : la sûreté concerne la protection des personnes (employés et public) et de l’environnement contre les activités nucléaires ; la sécurité serait plutôt l’inverse, c’est-à-dire la protection des activités nucléaires contre les malveillances (terrorisme, sabotage, intrusions cybernétiques…) qui pourraient engendrer des problèmes de sûreté.

Il est donc normal de revendiquer autant de transparence que possible en matière de sûreté, puisque le public et l’environnement sont directement concernés et potentiellement impactés. En revanche, cette logique ne s’applique pas nécessairement à la sécurité, car cette question concerne les exploitants nucléaires et les autorités seulement, aussi longtemps que la sûreté n’est pas compromise.

Et l’on peut même aller plus loin : la transparence est bénéfique à la culture de sûreté (transmission de l’information, retour d’expérience, obligation d’être aussi clean que raisonnablement possible…), mais nuisible à la sécurité, car révéler des vulnérabilités structurelles ou organisationnelles servirait évidemment la cause d’une personne ou d’un groupe malveillant.

Progressistes : En quoi consiste la stratégie de « défense en profondeur » dans le domaine du nucléaire ? Comment fonctionne-t-elle ?

Tr. K. : La défense en profondeur, c’est la logique d’une forteresse vis-à-vis d’un siège : on positionne des vigies et des éclaireurs pour voir venir les problèmes de loin ; on a des douves et un pont-levis pour les tenir à l’extérieur ; on a une vaste enceinte murée pour protéger la ville, un second rempart pour protéger le château, un donjon comme dernière ligne de protection, et une poterne pour fuir en douce si toutes les défenses tombent. Si une ligne de défense vient à tomber, on accepte de laisser un peu de superflu de côté et on se concentre sur la protection d’un minimum vital toujours plus restreint.

La sûreté nucléaire est fondée sur le même principe. Face aux potentiels scénarios accidentels, on conçoit l’installation pour qu’elle soit fiable, stable, que l’on puisse facilement détecter et résorber les écarts, rester sur la route. En cas d’échec, si ce qui était un écart devient une dérive dangereuse, on a des moyens de protection pour recadrer la trajectoire. Et si la protection échoue, la sauvegarde vient assurer les strictes fonctions de sûreté, quitte à accepter des dommages sur la machine (comme un airbag, qui se contente de protéger votre nuque contre la casse, sans chercher à sauver la voiture). Et puis, enfin, prévoir que tout cela puisse échouer, que l’accident grave puisse malgré tout survenir, et être capable d’en limiter les conséquences, à plusieurs échelons différents selon la gravité.

En résumé, je dirais que la défense en profondeur consiste à tout faire pour prévenir les accidents, tout en postulant qu’ils peuvent se produire quand même, et savoir en limiter les conséquences.

Progressistes : Depuis plusieurs années, vous vulgarisez sur les réseaux sociaux, sur votre blog et, surtout, sur Twitter – où vous accumulez plus de 40 000 suiveurs – des informations liées à l’énergie électronucléaire nationale et internationale en commentant régulièrement l’actualité des interventions des acteurs de la vie politique sur le sujet. Qu’est ce qui vous a motivé à le faire ?

Tr. K. : J’ai eu deux sources de motivation. La première fut, comme je le disais, l’ensemble des enjeux climatiques, environnementaux, sociétaux… autour de l’énergie et du nucléaire, qui me passionnent. Ce sont notamment les conférences de Jean-Marc Jancovici qui, pendant mes études, m’ont fait ouvrir les yeux sur les sujets du climat (dont il serait une litote de dire qu’il m’intéressait très peu jusqu’alors) et des risques liés à l’approvisionnement en énergie. On peut être en désaccord avec lui sur bien des sujets, mais pour ce qui est d’expliquer le réchauffement climatique, ses risques et le lien avec l’énergie, il est excellent.

La seconde fut de découvrir l’ampleur de la méconnaissance du public – que je ne condamne pas du tout, c’est compliqué – sur le nucléaire, et surtout l’abondante désinformation entretenue par des organisations réputées écologistes sur le sujet (politiques, ONG…). Lorsque j’ai commencé à découvrir l’énergie nucléaire pendant mes études, je me suis naturellement demandé pourquoi la technologie dans son ensemble était tant décriée, et j’ai découvert un océan d’informations déformées, trompeuses, décontextualisées, toute une culture visant à répandre la peur pour susciter un rejet en bloc – qui n’est pas sans rappeler les infinies polémiques récentes autour d’un certain virus. C’était, de plus, en plein à l’époque de l’essor des debunks et des fact-checkers sur les réseaux sociaux et dans la presse. Comment aurais-je pu ne pas m’indigner de toute cette désinformation ?

Et, en toute bonne foi, une troisième source de motivation surgit du fait d’avoir trouvé une audience, qui grandit toujours. Parler dans le vide m’aurait probablement bien vite lassé !

Progressistes : Estimez-vous, comme l’a affirmé le candidat EELV Yannick Jadot lors du deuxième tour des primaires de son parti, que « cela fait trente ans que l’on aurait pu débattre sur le nucléaire  » mais qu’« il y a une communication de l’État et d’EDF qui a tué le débat » ?

Tr. K. : Cela fait quarante ans que l’on débat sur le nucléaire, et que c’est quasi systématiquement une querelle de chapelles. L’État, on l’a eu tour à tour très pronucléaire et très antinucléaire, ce qui a globalement fait tourner en rond le débat.

Toutefois, aujourd’hui, les alternatives promises par les opposants au nucléaire ne sont toujours pas au rendez-vous. Et il s’ajoute deux contraintes colossales : l’enjeu climatique, qui est chaque jour plus pressant, comme jamais il ne l’a été, et le fait que le parc nucléaire commence à avoir de l’âge, de sorte que son remplacement à l’horizon de dix ou vingt ans doit impérativement se décider maintenant. Donc, certes, ça fait trente ans qu’on débat… Mais sans trouver de meilleure proposition, il faut en déduire qu’un renouvellement au moins partiel du parc est incontournable – et c’est le consensus qui s’établit à l’échelle mondiale. Suffisant, non, n’en déplaisent aux opposants aux énergies renouvelables, mais incontournable, n’en déplaise à…, bon, vous avez saisi.

Ce dont il faut débattre à présent, c’est de combien de nouveaux réacteurs nous parlons, selon quel planning, avec quels moyens financiers, techniques, humains, etc. On paye déjà cher (pensons à l’EPR de Flamanville) les années de statu quo qui ont fait perdre en compétence et en moyens techniques ; on ne peut plus se payer le luxe de continuer éternellement le même cyclique débat fondé sur l’assurance que « mais si, dans x années les alternatives au nucléaire seront matures ». Il faut prendre dès à présent des décisions ambitieuses, claires et à court, moyen et long terme.

Progressistes : La sécurité et la sûreté étant des thèmes récurrents des questionnements autour du recours au nucléaire, y a-t-il une légitimité à cette attention particulière ?

Tr. K. : Le nucléaire se distingue d’autres industries par un potentiel de danger objectivement très élevé et une perception du danger encore bien plus grande, du fait de l’imaginaire populaire autour de la radioactivité. Notons toutefois que certaines industries de l’énergie – charbon, pétrole et dérivés, gaz – ont un potentiel de danger bien plus grand (pollution de l’air, réchauffement climatique…), et ce sans même avoir besoin du moindre accident.

Dans le cas du nucléaire, nous parlons plutôt de danger en cas d’accident. Rappelons qu’on entend par risque le croisement du potentiel de danger et des probabilités d’occurrence d’un accident. À ce titre, l’énergie nucléaire peut se vanter d’une excellente maîtrise de son potentiel de danger, avec seulement deux accidents graves au cours du dernier demi-siècle ; l’un intrinsèquement lié aux défaillances de gestion de l’URSS, le second plus contemporain mais dont les conséquences humaines (souvent mal connues) sont nettement plus modérées. Mieux encore, aucune de ces catastrophes ne porte sur la technologie des réacteurs à eau pressurisée, qui s’est largement imposée en France (100 % du parc actuel) et dans le monde (70 % des réacteurs actuellement en service, 80 % de ceux en construction).

En résumé, oui, il est parfaitement légitime de porter une grande attention aux enjeux de sécurité et de sûreté, surtout lorsque l’on parle de relancer plusieurs chantiers de construction de réacteurs. Mais cette attention doit être portée dans une optique de protection proportionnée aux enjeux, pas en se réfugiant dans l’effroi et l’exigence d’un « risque zéro » qui n’existe pas, que l’on parle de santé, de production d’énergie… ou même tout simplement de l’installation électrique de votre maison.

Progressistes : Estimez-vous que l’énergie et la sécurité nucléaire fassent plus l’objet de désinformations que d’autres sources d’énergie et industries ? Si oui, comment l’expliquez-vous ?

Tr. K. : Assurément. Quand j’ai demandé à mes étudiants de me citer le dernier gros accident nucléaire, tous ont évoqué celui de Fukushima-Daiichi, et à juste titre. Quand je leur ai demandé un autre accident grave mais dans l’industrie non nucléaire, j’ai naturellement eu droit à Lubrizol (j’enseigne en Normandie), à AZF et à la catastrophe de Beyrouth l’an dernier. Quand j’ai demandé des accidents plus lourds de conséquences, j’espérais entendre parler de Deep Water Horizon, de Bhopal, de Banqiao, par exemple… mais non. Ces jeunes ne les connaissaient pas.

Ce n’est qu’un exemple, mais je pense qu’il est généralisable : les accidents nucléaires marquent infiniment plus les mémoires et la mémoire collective que les autres accidents industriels. Et ce n’est pas une question de gravité ni de dates : je défie quiconque de me soutenir que l’accident de Three Mile Island est plus grave que celui de Bhopal, alors qu’il est bien plus connu.

Et lorsque l’on cumule ce biais mémoriel avec l’existence d’organisations qui, par intérêt au moins idéologique, travaillent à entretenir la peur du nucléaire et de la radioactivité, alors oui, on se retrouve tout naturellement à subir une désinformation hors norme sur la question du risque nucléaire par rapport au reste de l’industrie. Toutefois, j’ai conscience que d’autres secteurs – je pense à la santé, à l’agriculture – font également face à d’omniprésents discours de terreur, à la crédibilité tout aussi variable et incertaine.

Progressistes : Peut-on donc parler d’une balance bénéfice/risque entre l’aspect très peu polluant de l’électricité issue du nucléaire civil, et donc sa contribution quasi nulle au réchauffement climatique, et son risque pour l’environnement liés aux éventuelles difficultés du traitement des déchets et aux éventuels accidents industriels ? Si oui, de quel côté penche cette balance d’après vous ?

Tr. K. : Dans le périmètre français, et même européen, face à l’ampleur du problème climatique, la question des déchets nucléaires ne devrait, à mes yeux, avoir qu’une place négligeable dans le débat. Entendons-nous bien, le sujet n’est pas anodin, mais les déchets, aujourd’hui, on les gère très bien : réduction à la source, tri, recyclage de ce qui peut l’être, mise de côté de ce qui sera potentiellement recyclable à l’avenir, conditionnement des déchets, entreposage dans des conditions de sûreté de haut niveau… Alors, certes, ça n’est pas une solution viable à très long terme pour les déchets dits « à vie longue ». Mais en parallèle de ça, on met en place les solutions pour le long terme. À tel point que, en fait, tous les débats sur les déchets radioactifs sont des débats pour le siècle prochain… Est-ce que cela mérite d’occuper tant de place sur la scène médiatique dès que l’on parle d’écologie ?

Les risques d’accident nucléaire ont une place plus que légitime dans les discussions, mais soyons censés : nous parlons d’un risque à très faible probabilité d’occurrence, aux conséquences potentielles graves mais somme toute localisées dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres autour de son épicentre, et que l’on commence à bien savoir maîtriser. En face, le réchauffement climatique : une probabilité de 100 % si l’on ne fait rien, aux conséquences dramatiques et qui concernent le monde entier.

Pour moi, il n’existe aucune posture rationnelle dans laquelle on accepterait de réduire nos chances face au risque climatique au nom du risque nucléaire.

Lorsque les énergies fossiles appartiendront au passé et que l’emballement du thermomètre sera maîtrisé, il sera enfin temps de parler de sortie du nucléaire.

*Thomas Liechti est membre du comité de rédaction de Progressistes.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.