A propos d’une mort passée inaperçue … in memoriam Michel HUG

par Yves Bréchet, Membre de l’Académie des Sciences, Jean Fluchère, ancien Directeur de la centrale du Bugey EDF

Michel Hug, ce nom ne vous évoque certainement pas grand chose. Il a pourtant été l’un des acteurs majeurs qui ont réalisé l’exploit de construire le parc électro-nucléaire français en l’espace d’une décennie : 54 tranches raccordées de 1977 à 1990. N’étant ni une star du show-biz, ni même un chanteur de rock à la mode, sa mémoire n’a été honorée nulle part. L’occasion de revenir sur ce véritable « programme Apollo » à la Française, à l’heure où notre pays peine à  conduire et finaliser de grands projets industriels équivalents. EDF et le Gouvernement nous seront reconnaissants d’avoir réparé cet oubli …

« Si tu veux savoir où tu vas, regardes d’où tu viens » (proverbe sénégalais)

Michel Hug est décédé le 19 décembre 2019, et c’est à peine si cela a été remarqué. Pourtant, ses réalisations et son expérience auraient mérité d’être rappelées à la mémoire de nos décideurs et de nos concitoyens, sinon pour inspirer de la reconnaissance, au moins pour inciter à la réflexion…

Michel Hug a été Directeur de l’Équipement à EDF de 1972 à 1982. A ce titre, il a lancé sur les rails le programme électronucléaire français, dont Pierre Messmer a dit, à la fin de sa vie, qu’il avait été pour la France l’équivalent du programme Apollo pour les Etats Unis.

Entre 1972 et 1982, Michel Hug, soutenu par Marcel Boiteux, avec un gouvernement qui avait une stratégie claire et assumée, a mis en place une organisation rigoureuse et performante en matière de délais et de coûts de construction, qui laisse aujourd’hui admiratif et reste inégalée dans le monde.

En 1972, la construction de Fessenheim était pilotée par la Région d’Équipement Clamart et celle du Bugey l’était par la Région d’Équipement Alpes-Lyon.

La situation de l’Équipement était simple : il y avait la Direction, le Service Etudes et Projets Thermiques et Nucléaires (SEPTEN), et les Régions d’Équipement, toutes dirigées par de fortes personnalités ayant une grande compétence, en particulier dans la construction de centrales thermiques et nucléaires Graphite-Gaz comme Chinon, Saint Laurent et Bugey. Leur organisation était bien structurée, mais force était de constater que chaque Région avait des pratiques de design et de construction différentes (par exemple, les systèmes électriques de la centrale de Bugey et de celle de Fessenheim étaient différents).

Lorsqu’en 1974, Michel Hug fut chargé de construire 26 tranches de 900 MW, dans le minimum de temps pour donner à la France une certaine indépendance énergétique via son parc de production électrique, tout en maîtrisant les coûts d’EDF, de son taux d’endettement et dans l’objectif d’un prix de l’électricité le plus bas pour le collectivité, rôle essentiel d’un service public, il devint indispensable de normaliser la construction.

Michel Hug, dans le souci de faire des installations standards décida qu’il n’y aurait qu’un seul architecte ensemblier, le SEPTEN, chargé du design de principe, des études de fonctionnement, d’incidents et d’accidents, des relations avec l’ASN (alors nommée SCIN1) qui, en ces époques reculées, ne considérait pas comme infâmant de travailler avec les exploitants pour résoudre les problèmes), et de l’écriture des Cahiers des Spécifications Techniques des matériels. Les anciennes Régions d’Equipement sont transformées en Centres d’Ingénierie chargés chacun d’un lot : Génie Civil, Chaudière nucléaire et circuits annexes, Parties conventionnelles, Systèmes électriques, Bâtiments des auxiliaires nucléaires, etc. Avec la mission de réaliser les plans de d’exécutions et d’adaptation aux spécificités des sites (bord de rivière en circuit ouvert, en circuit fermé sur tours aéroréfrigérantes, en bord de mer, etc.). Chaque Centre sera aussi chargé de la Direction des travaux d’aménagement d’un ou deux sites.

Les baronnies régionales des ex-Régions d’Equipement, privées de leur ancien rôle de concepteurs-réalisateurs, sont catastrophées et c’est parfaitement compréhensible. Michel Hug a une poigne de fer et y gagne une solide réputation de mauvais caractère, réputation partagée par les syndicats du personnel de la Direction de l’Equipement

Un seul service est chargé de trouver les sites de construction avec pour mission de chercher des sites suffisamment étendus pour que l’on puisse y construire la future génération, quand la génération en construction serait arrivée en fin d’exploitation. Anticipation à la Colbert, plantant les chênes de la forêt de Tronçais.

Autre atout maître : bien qu’EDF soit une entreprise publique, son directeur de l’Equipement obtint de ne pas dépendre du Code des marchés publics pour le choix de ses différents fournisseurs et sous-traitants, en validant les choix en Conseil d’Administration (dont un tiers des membres sont des représentants de l’Etat). En des périodes de passe-droits et de contrôles distraits, ç’eut été la garantie de malversations. Avec des ingénieurs et des hauts-fonctionnaires de ce calibre, ayant le sens de l’Etat et l’intégrité chevillée au corps, ce fut un garant d’efficacité. Laissant les diverses entreprises impliquées, développer leur courbe d’apprentissage sur un premier chantier des trois premiers sites du programme Tricastin-Gravelines-Dampierre, appelées par souci d’humour TaGaDa, ce qui leur a permis par la suite d’enchaîner la construction des centrales à un rythme impressionnant (7 unités en 1980 ce qui laisse rêveur). Ce qui n’interdisait pas de serrer les coûts, mais permettait à des entreprises de petite taille parfois locales mais performantes, de gagner des parts de marché. On pense à la fameuse lettre de Vauban à Louvois2 sur les commandes de l’Etat.

Construction des tranches 5 et 6 de la centrale nucléaire de Gravelines.

Ce pragmatisme concernait aussi les fournisseurs d’équipements. Un robinet manquait sur un chantier ? On la remplaçait par une d’un autre chantier, moins avancé. Le cas emblématique fut celui de l’alternateur de Tricastin 1, victime d’une avarie juste avant son couplage au réseau et remplacé en 3 mois. S’assurer de la qualité des soudures ? « Nous avions organisé des concours de soudeurs sur noir, c’est-à-dire sur de la tôle classique, puis nous avons formé les meilleurs à la soudure sur blanc, sur acier inox », se rappelait, au soir de sa vie, Michel Hug.

Il avait décidé que les délais de construction des sites exigeaient qu’aucun matériel ne soit rebuté pour non-conformité lors des arrivées pour montage. Aussi avait-il organisé avec rigueur la réalisation des matériels dans les usines des constructeurs. Il crée alors le Service de Contrôle des Fabrications (SCF) placé sous l’autorité de Yvon Bonnard (un autre qui aura une réputation de sale caractère…) qui mettra, chez chaque prestataire, les ingénieurs les plus expérimentés pour suivre la totalité du processus de fabrication. A noter que seul le combustible des 2 tranches de Fessenheim fut rebuté à son arrivée sur le site. Il avait été enrichi et fabriqué à l’étranger où le Service Contrôle de Fabrications ne pouvait pas intervenir, mais par des prestataires fournissant des classeurs complets de documents prouvant l’assurance de la qualité de chaque opération de fabrication ce qui illustre que ce n’est pas une certitude de qualité, hélas !

Enfin ce sera le service central des achats de la Direction de l’Équipement qui passera les grands contrats auprès de prestataires choisis pour leur savoir-faire. De ce fait, tous les réacteurs d’un même type furent réalisés à l’identique (jusqu’à l’éclairage, au centimètre près) : « l’effet palier » avec son impact positif sur la mise en service, l’analyse de sûreté et l’exploitation.

Le choix d’une filière unique, sous licence Westinghouse, n’a pas été un long fleuve tranquille. En sus de la filière Graphite-Gaz que portait le CEA, écartée pour des raisons économiques, la toute puissante Compagnie Générale d’Électricité plaidait pour les réacteurs à eau bouillante (sous licence General Electric). Il faudra toute la force de conviction de Michel Hug et de Marcel Boiteux pour tenir tête au gouvernement en démontrant que la France ne pouvait pas se payer le luxe de deux filières même si toutes les deux étaient à eau ordinaire. Il fallait aussi des hauts fonctionnaires dans les ministères capables de les écouter, de comprendre l’intérêt pour le pays, de peser les arguments, au lieu de benoîtement « partager le gâteau » pour éviter de décider…

Le résultat est là : grâce à son organisation, la France est le seul pays au monde à avoir raccordé au réseau électrique 54 tranches (34 de 900 MW et 20 de 1300 MW) en 13 ans de 1977 à 1990. Parallèlement, on construisait 2 tranches de 900 MW à Koeberg en Afrique du Sud pour Eskom, sur la référence de Cruas, et 2 tranches de 900 MW en Chine à Daya Bay, sur la référence de Tricastin.

Framatome s’est ensuite libérée de la licence Westinghouse pour le 1 300 MW dont la première unité sur les 20 en fonctionnement a démarré à Paluel en 1984.

La filière nucléaire française représentait 220 000 salariés et sa réputation était mondiale.

1 Le SCSIN de l’époque était bien moins pourvu en personnel que ne l’est l’ASN aujourd’hui. Pourtant, non seulement il supervisait la construction du parc mais aussi celle de Phénix et Superphénix, surveillait le fonctionnement des 6 réacteurs UNGG et de tous les réacteurs de R&D du CEA, bien plus nombreux qu’actuellement.

2 LETTRE DE VAUBAN A LOUVOIS. Belle-Isle-en-Mer, le 17 juillet 1685,Vauban se plaint vigoureusement à Louvois en lui disant que sa recherche systématique des prestataires les moins chers conduit au résultats contraires : les ouvrages prennent du retard et coûtent plus chers.

Une réflexion sur “A propos d’une mort passée inaperçue … in memoriam Michel HUG

  1. Merci messieurs pour votre commentaire après le décès de Michel Hug qui avait été Président du conseil de l’ENSEEIHT et le président de l’association Midival, qu’il avait fondée pour chercher des solutions dans le Tarn après la fermeture de la Découverte de Carmaux. C’est l’origine de l’Ecole des Mines d’Albi. Sur le nucléaire, je pourrais dire que c’est un peu dommage de mettre tant d’énergie pour chauffer les maisons et charger les batteries et si peu pour traiter les matériaux.
    J’espère que le virus nous donnera l’occasion de repenser les procédés.
    Enfin, nous nous voyions assez régulièrement avec Michel et notre fils Jean-Marc, qui est aussi polytechnicien et ingénieur EdF, pour parler de la bonne maison et refaire le monde.
    Je peux dire qu’il a été un de mes maîtres, Serge Lefeuvre

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