Le jeu d’échecs: évolution et révolutions, Taylan Coskun*

Les échecs ont souvent été la métaphore de l’exercice du pouvoir monarchique. Or l’histoire de ce jeu est justement celle du changement de son statut social : son évolution révolutionnaire.

*TAYLAN COSKUN, passionné du jeu d’échecs, est conseiller régional PCF d’Île-de-France.



Originaire d’Orient, où il servit aux souverains d’entraînement à la stratégie militaire par temps de paix et aux manoeuvres politiques en toutes occasions, le jeu d’échecs a été nommé en Occident « le jeu des rois et le roi des jeux ». Avec les temps modernes, marqués par l’humanisme et par l’esprit des Lumières, le jeu des rois s’est progressivement démocratisé. Cette évolution découle d’une évidence qu’il est utile de rappeler : sur l’échiquier, le mérite l’emporte sur la naissance. Que l’homme soit noble, bourgeois ou serf, seule son ingéniosité lui permet de vaincre.

SUR LA VOIE DE LA DÉMOCRATISATION 

Dans ses Confessions, Jean- Jacques Rousseau rapporte une savoureuse anecdote qui illustre parfaitement cette transformation. Il raconte un affrontement échiquéen avec le prince de Conti, en présence des habitués de la cour princière : « Je savais qu’il [le pauvre prince] gagnait le chevalier de Lorenzy, qui était plus fort que moi. Cependant, malgré les signes et les grimaces du chevalier et des assistants, que je ne fis pas semblant de voir, je gagnai les deux parties que nous jouâmes. En finissant, je lui dis d’un ton respectueux, mais grave : “Monseigneur, j’honore trop Votre Altesse Sérénissime pour ne la pas gagner toujours aux échecs.” Ce grand prince, plein d’esprit et de lumières, et si digne de n’être pas adulé, sentit en effet, du moins je le pense, qu’il n’y avait là que moi qui le traitasse en homme, et j’ai tout lieu de croire qu’il m’en a vraiment su bon gré. » Le doute est permis quant à cette conclusion quelque peu optimiste. Il ne reste pas moins que, selon l’auteur du Contrat social, devant un échiquier ce n’est pas la noblesse qui décide de la dignité d’homme. Au vrai, ce principe de démocratie impliquant les joueurs s’est introduit également dans la compréhension du jeu lui-même. Ainsi, le grand joueur français François-André Danican Philidor déclarait dans son ouvrage l’Analyse des échecs (1749) que « les pions sont l’âme des échecs » ; non point les autres pièces portant des noms évoquant la noblesse mais bien ces négligeables et négligés pions. On a pu appeler cette approche « révolution philidorienne ». La démocratisation du jeu, qui au XVIIIe siècle se déplaçait des palais aux cafés, s’accompagnait ainsi d’une démocratisation de la valeur même des pièces du jeu.

UN JEU ET UNE VISION DU MONDE 

Outre ce phénomène de démocratisation, un autre facteur a contribué à rendre ce jeu de moins en moins royal. Il s’agit du progrès de l’explication rationnelle de l’Univers, qui conduit à exclure le recours aux forces mystiques pour le comprendre ou l’interpréter. Pour Emmanuel Lasker, mathématicien, philosophe et ami d’Einstein, et officiellement deuxième champion du monde, le jeu d’échecs n’était pas d’abord un art, un sport ou une science mais « l’affrontement de deux esprits et de deux volontés ». Il élargissait sa vision, inspirée de Darwin, à tous les domaines de l’esprit humain et des sciences, étant entendu que tous les phénomènes du monde peuvent être interprétés comme le résultat d’une lutte de forces antagonistes. Dans son ouvrage le Combat, il écrit : « C’est en recherchant les lois et les principes qui régissent le déroulement et l’issue de tous les affrontements que l’on peut découvrir les mystères de l’Univers. » Pour Lasker, cette recherche rationnelle s’oppose à l’explication mystique selon laquelle les guerres, par exemple, se gagnent ou se perdent par l’intervention de divinités. Les échecs peuvent être un modèle permettant de dégager ces lois et principes de toute situation de combat.

L’ÉCOLE SOVIÉTIQUE, UNE ÉTAPE MARQUANTE 

Ainsi, l’objectif de rationalisation par la pensée stratégique et la démocratisation du jeu sont les deux facteurs qui ont profondément transformé le statut des échecs. Du jeu royal qu’il était censé être, il est devenu un jeu populaire et moderne. Il est à remarquer que beaucoup de révolutionnaires – Marx, Lénine, Che Guevera, et d’autres encore – ont été des joueurs passionnés (voir ci-après). Cette passion pointe une réalité plus profonde, qui lie ce jeu et ce qu’il représente aux mouvements d’émancipation de l’humanité. Un moment remarquable du renversement du statut de ce jeu est l’émergence de ce qu’on a appelé l’école soviétique, qui a systématisé à une échelle inédite les deux aspects que nous avons évoqués : la démocratisation accrue et la rationalité créatrice. Pendant le XXe siècle, l’école soviétique a dominé la scène internationale : de la révolution d’Octobre à l’éclatement de l’URSS, sur les 11 champions du monde, 7 étaient soviétiques. Pratiqué par quelques milliers de joueurs avant la révolution, le jeu s’est saisi des masses : en très peu de temps, des millions de Soviétiques dans les villages, dans les usines, dans les écoles s’y adonnaient. Ce n’était pas un hasard. L’un des fondateurs de ce mouvement, Nikolaï Vasilyevich Krylenko déclarait : «Nous devons organiser des brigades de choc formées de joueurs d’échecs et commencer immédiatement un plan quinquennal des échecs. […] les échecs sont un instrument de la culture intellectuelle ! Apportons les échecs aux travailleurs ! » Pour les fondateurs de cette école, les échecs représentaient bien plus qu’un jeu. Ils y voyaient un moyen de mettre à la disposition du peuple « un instrument de culture intellectuelle », un outil de raisonnement permettant de s’exercer à la pensée stratégique. Qu’imaginer de plus instructif que ce jeu opposant deux armées pour bien comprendre la dialectique de l’affrontement créateur de forces contraires ? Quel meilleur moyen, ludique, de se libérer des superstitions en permettant à chacun d’exercer son ingéniosité et sa raison sans compter sur la bienveillance de forces occultes ? Au vrai, autant de concepts familiers de la pensée matérialiste et de la culture marxiste. « Le style soviétique allie harmonieusement les méthodes rigoureusement scientifiques dans l’étude de la théorie et dans l’entraînement à l’audace et au dynamisme des attaques, à la ténacité et à l’ingéniosité dans la défense. » L’école soviétique s’est affirmée contre toute approche dogmatique visant à réduire le jeu à la simple déclinaison de règles rigides, valables de façon mécanique et prétendument universelles. Pour les maîtres soviétiques, « l’analyse concrète de chaque position, de chaque variante » était essentielle. Ce qui est à la racine de leur attitude créatrice, à l’opposé du sec « style rationnel » qui caractérisait, selon Kotov et Ioudovitch, les échecs pratiqués dans le monde capitaliste. Remarquons que la fameuse préconisation de Lénine « analyse concrète de la situation concrète » est, comme tant d’autres de ses maximes, indéniablement d’inspiration échiquéenne. Elles ont inspiré à leur tour l’approche particulière des fondateurs de l’école soviétique. Véritable culture populaire, le jeu a donné lieu en URSS à des recherches théoriques de qualité. Des psychologues, des mathématiciens, des informaticiens, des médecins, des sportifs y ont pris part. On commence tout juste à traduire en anglais quelques-uns des nombreux ouvrages qui ont approfondi dans le détail et d’une façon rigoureuse la théorie du jeu et du joueur. Ils sont exploités aujourd’hui par les auteurs de manuels divers et variés pour décrire les processus de prise de décision ou pour élaborer des stratégies appliquées dans les domaines politiques et économiques, ou même du développement personnel.

UN HÉRITAGE…

Certes, les échecs en URSS n’ont pas une histoire idyllique. Loin s’en faut. Elle porte en elle toutes les contradictions et les fourvoiements de l’expérience du « pays du socialisme réel » : des purges des années 1930 aux affres de la guerre froide avec son cortège d’espionnage, de terreur et de violence, jusqu’à l’écroulement du mur de Berlin et ses conséquences. Le pouvoir politique s’est saisi du jeu à des fins de propagande et pour détourner les citoyens des problèmes concrets. Tout cela avait peu à voir avec sa vocation initiale imaginée par les fondateurs de l’école. Les matchs pour le championnat du monde en sont les épisodes les plus connus et médiatisés en Occident, souvent pour des raisons extra-échiquéennes : celui opposant, en 1970, l’États-Unien Fisher à Spassky ; celui opposant Karpov, « le produit du système », à Korchnoï, « le transfuge» ; plus tard, en pleine perestroïka, le même Karpov à Kasparov, « le génie ». Avec la fin de l’URSS, de nombreux joueurs ont émigré vers l’Occident et ont fait un apport décisif au récent développement des échecs ailleurs dans le monde. Par-delà son histoire mouvementée, l’école soviétique d’échecs constitue encore aujourd’hui un patrimoine culturel qui a de l’influence dans de nombreuses sphères de la création humaine. En ces temps où le mysticisme, la superstition, la paresse intellectuelle et le découragement se diffusent si rapidement, cet exemple ambitieux, qui visait « l’élitisme pour tous », développait une culture de pensée stratégique et prônait avec fierté la force de l’esprit humain, peut inspirer dans tous les domaines (politique, artistique ou philosophique) celles et ceux qui ne se satisfont pas du consumérisme ambiant.

Nota Bene : N’hésitez pas à joindre l’auteur (taylan.cos@gmail.com) pour vos remarques et pour connaître la solution des trois problèmes posés ci-dessous.


D’ABORD, POUR EN SAVOIR PLUS

Apprendre les règles du jeu : https://m.youtube.com/watch?v=04-ak9xdwUI
La version numérique en anglais du livre d’E. Lasker, le Combat : https://archive.org/details/struggle00lask
« Les Confessions », Jean-Jacques Rousseau, livres V et X.

L’école soviétique d’échecs
« Le Jeu d’échecs en Union Soviétique », A. Kotov, M. Youdovitch, éd. du Progrès, Moscou, 1975.
A. Soltis, Soviet Chess, éd. McFarland & Co. Inc., Londres, 1999.
100 Selected Games, M. Botvinnik, New York, 1960.

Article détaillé : http://lejeuechecsunepassion.blogspot.fr/2009/09/le-jeu-dechecs-en-union-sovietiqueaun.html?m=1

Recherches en stratégie, psychologie, économie en lien avec les échecs
Creative Chess, A. Avni, Everyman Chess, Londres, 1997
Psychologie de la bataille, A. Karpov, J.F. Pelhizon, B. Kouatly, Economica, Paris, 2004
Taylan Coskun, contribution au congrès du PCF, sur la pensée stratégique : http://congres.pcf.fr/83147


LUTTES DE CLASSES SUR L’ÉCHIQUIER !
À VOUS DE JOUER

JEAN-JACQUES ROUSSEAU VS DAVID HUME (1765)
Voici une position issue d’une partie du natif de Genève jouée contre le philosophe empiriste britannique. Mettez vous à la place de l’auteur de « l’Inégalité parmi les hommes » qui conduit les Blancs et trouvez le mat en 3 coups.

rousseau-vs-hume

Indice : le premier et le dernier des trois coups sont des coups de cavalier.

VLADIMIR ILITCH LÉNINE VS MAXIME GORKI (1908)
Vous êtes le romancier Maxime Gorki et vous avez les Noirs contre Lénine qui vient de vous prendre un pion.
Punissez-le pour cet affront et trouvez le coup gagnant.

lenine-vs-gorki

Indice : la première salve est un coup audacieux de tour.

KARL MARX VS MEYER (1867)
Vous êtes Karl Marx et vous avez les Blancs. Manifestez (!) le coup gagnant.

marx-vs-meyer

Indice : la tour met les Noirs en grande difficulté.

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