Révolution numérique et Industrie, Marie Jay*

Si le numérique cristallise de terribles craintes de déclassement sinon de chômage, il suscite d’immenses attentes, parfois contradictoires, quant à ses conséquences sur l’économie et la société. Cela dit, il importe de retenir qu’il porte en germe des potentiels inédits de mise en commun des informations, des savoirs et des savoir-faire.

*MARIE JAY est étudiante et coordinatrice nationale de l’UEC.


Le saut technologique que désigne le terme de « révolution numérique » – terme qui renvoie à la révolution industrielle, à laquelle il est pertinent de la comparer en tant qu’évolution technique de grande ampleur – est vecteur d’une révolution dans les rapports de production et fournit des outils permettant aux travailleurs qui se les approprieraient d’être en maîtrise de leur travail et de réorganiser la production et la répartition de la valeur sur de nouvelles bases.

COMMENT SE CARACTÉRISE CETTE RÉVOLUTION? 

Il s’agit d’un bouleversement des instruments de production, et par conséquent des rapports de production, et donc de la société, qui a démarré dans les années 1970-1980 avec le développement de l’informatique puis d’Internet. Nous ne vivons que les débuts de ces changements, dans lesquels certains ne voient qu’une révolution informationnelle. Elle est beaucoup plus que cela. Les techniques qui y sont associées ont permis l’essor d’un réseau mondial de travailleurs grâce à l’apparition et au développement de nouveaux modes de communication. Cette « révolution » crée à la fois des attentes et des espoirs en termes de mise en commun des informations, idées et savoir-faire et des craintes quant à ses conséquences sur l’industrie (destruction d’emplois, etc.). L’évolution et la démocratisation des smartphones, des ordinateurs et d’Internet conduisent à ce que toute information puisse être numérisée en vue d’effectuer des tâches complexes de manière rapide et accessible. Pratiquement l’ensemble des activités humaines a été bouleversé du moment qu’est devenu possible l’échange de biens et de services au niveau mondial à l’aide d’immenses stocks de données et d’informations, dans tous les domaines d’activité (santé, savoirs…).

LE NUMÉRIQUE DANS L’INDUSTRIE ET LE DÉVELOPPEMENT DE L’INDUSTRIE NUMÉRIQUE   

numerique-industrieLe numérique, notamment par ses applications dans la modélisation et la simulation, sera de plus en plus indispensable à l’industrie et à l’économie (à ce propos, Ivan Lavallée parle d’« usine numérique » (1) ). En effet, pour concevoir un produit, les industriels utilisent aujourd’hui des méthodes de simulation en vue d’améliorer leurs conceptions à moindres coûts. Cela se traduit par un gain de temps naguère inconcevable, mais nécessite des logiciels sophistiqués ainsi que de grandes puissances de calcul, qui sont aujourd’hui les facteurs essentiels du développement de l’industrie. Si jusqu’à présent la simulation était accessible uniquement aux grandes entreprises dans certains domaines clés (aéronautique, défense), désormais elle se «démocratise » et se perfectionne. L’électronique, et l’industrie qui s’y rattache, est la base du numérique. La plupart des produits modernes (ordinateurs, instruments médicaux, machines industrielles…) sont composés de puces et de circuits intégrés. Dès lors, force est de reconnaître qu’il existe bel et bien des enjeux majeurs en termes d’innovation technologique et d’emplois autour de la question de l’électronique. L’innovation technologique dans ce domaine est particulièrement importante du fait de la nécessité de miniaturisation toujours plus poussée, le but étant de réduire les coûts tout en augmentant les puissances de calcul. Et parce que cela nécessite des centaines de millions d’euros d’investissements au départ, et que la concurrence est féroce, seuls quelques sites industriels, principalement situés, en Asie (Chine, Inde, Japon), aux États-Unis, en Russie et en France, à Grenoble, sont capables d’entrer dans la compétition. Il est par conséquent indispensable d’investir dans la recherche et l’innovation technologique afin de permettre le progrès scientifique et technique. Ces investissements devraient être assurés par la puissance publique. Or les gouvernements successifs ont opté pour des politiques qui se sont révélées inaptes, voire nocives, devant les enjeux : ainsi, la volonté de laisser au secteur privé, à coups de crédits publics non contrôlés, le soin de porter à 3 % du PIB l’effort national de recherche fait craindre à terme une liquidation de la recherche fondamentale en France; plus concrètement, l’inefficacité du crédit d’impôt recherche n’est plus à prouver. Il apparaît, par conséquent, que seul un réinvestissement massif dans l’enseignement supérieur et la recherche serait à même de redresser une situation pour répondre aux enjeux actuels. Mais, pour ce faire, il faut un État stratège, qui prenne le contre-pied de la réforme territoriale visant à créer une Europe des régions et de la vision néolibérale de l’économie, s’inscrivant dans une politique de liquidation de la nation française et de ses traditions issues de la Révolution et du CNR.

NUMÉRIQUE, EXPLOITATION ET DESTRUCTION D’EMPLOIS

Il est indispensable d’analyser l’industrie du numérique à l’aune de ses implications sur la société et le capital. Selon Stéphanie Levain (2), l’industrie logicielle peut être comparée à l’état de la chimie du temps de Marx en ceci que, si la productivité augmente énormément, l’exploitation des travailleurs est renouvelée via cette même industrie : flexibilité du temps de travail, niveau des qualifications élevé par rapport aux salaires…; la précarité des travailleurs dans cette industrie est grande. Par ailleurs, les profits maximaux se font maintenant non plus dans l’industrie lourde (automobile…) ou les high-tech mais dans les domaines de l’information numérique (Google, Facebook…) via la finance. Le constat s’impose que l’information a acquis une valeur extrême dans notre système économique, ce qui a des conséquences directes sur la société. Les brevets, la propriété intellectuelle sont plus que jamais au cœur de la lutte entre grands groupes: l’information étant un bien non rival, sa rareté est devenue un enjeu majeur, d’où une mise à prix de l’information dans différents domaines (santé, éducation), ce qui freine la recherche. De ce point de vue, la politique du brevet est néfaste et de nature à entraver le développement des connaissances. Du fait du développement des objets connectés et des robots, nous pouvons nous attendre à une destruction massive d’emplois dans les vingt prochaines années. Nous assistons, dans le même mouvement, à un renforcement de l’exploitation capitaliste et à une paupérisation de masse. En effet, le numérique remet en cause le travail salarié au profit d’une rémunération des services à la tâche et d’un morcellement du travail, avec une forme nouvelle d’auto-entrepreneuriat (Uber par exemple) géré par une plate-forme et dans laquelle la mise en concurrence des travailleurs est particulièrement féroce. Plus encore, les entreprises fonctionnant sur le modèle d’Uber n’investissent pas dans des infrastructures mais récupèrent d’immenses profits sur le travail effectué.  On le voit, les métiers créés autour de la révolution numérique vont regrouper une grande partie des futurs emplois et seront au coeur d’enjeux économiques importants. Du strict point de vue de la théorie économique, c’est un moyen de rétablir et même de dynamiser le taux de profit : l’investissement en capital est modeste par rapport aux profits qu’on en tire. La numérisation, qu’on le veuille ou non, va bouleverser tout le système éducatif, d’acquisition et de valorisation des connaissances. C’est déjà commencé d’ailleurs avec les FLOT (formation en ligne ouverte à tous) ou encore CLOM (cours en ligne ouverts massifs).

NUMÉRIQUE ET PERSPECTIVES RÉVOLUTIONNAIRES 

Considérée sous un autre angle, sous l’angle progressiste, on peut affirmer que la révolution numérique offre des potentiels de mise en commun à travers des plates-formes coopératives et des ateliers coopératifs tels que les fab-labs, ces ateliers de fabrication accessibles à tous et où il est possible de concevoir, réparer et produire des biens grâce à des ordinateurs et à des imprimantes 3D. Le concept, fondé sur le partage d’expériences, de savoirs et de savoirs-faire, permet une conception et une innovation socialisée, d’autant que ces structures coopératives sont connectées entre elles via Internet, de sorte qu’elles peuvent travailler sur des projets communs. La révolution numérique rend ainsi possible et l’émergence d’un système dans lequel la mise en commun est immédiate et la création de valeur à partir de micro-entreprises ou de structures coopératives… Toutefois, cet aspect positif reste très limité : on n’y fabriquera pas demain les avions de transport, ni les locomotives, ni les voitures et autres produits courants qui nous entourent, qui nécessitent de vraies usines et des moyens importants pour optimiser la production. La révolution numérique bouleverse le mode de production et d’échange, et surtout augmente la productivité du travail à un point tel qu’une réduction massive du temps de travail contraint, bien en dessous des 32 heures hebdomadaires, peut être mise à l’ordre du jour. Faut-il rappeler que dans les années 1930 – déjà ! – l’économiste John Meynard Keynes estimait qu’en l’an 2000 on ne travaillerait plus que 15 heures par semaine, et ce à revenu égal.

LE COMMUNISME À L’ORDRE DU JOUR 

Si, comme l’écrit Karl Marx dans la préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, « l’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de ses forces productives », alors nous entrons dans une nouvelle phase de cette histoire et dans une société telle que, si le monde du travail s’en empare, lorsque « les usines tourneront toutes seules » alors « le travail sera devenu le premier besoin social de l’homme ». Cette société, c’est le communisme!

1) Ivan Lavallée, « La révolution numérique », in Progressistes, no 5, et « Intelligence artificielle, le défi démocratique », in Progressistes, no 12.
2) Stéphanie Levain, « Industrie logicielle et capitalisme », in Progressistes, no 5.

 


 

Lire aussi les dossiers des numéros 5 et 12 de Progressistes consacrés à la Révolution Numérique

Numéro 5

Numéro12

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