Industrie logicielle et capitalisme, Stéphanie Levain*

Silencieuse, l’industrie du logiciel est très florissante en France et dans le monde. La programmation n’est pas l’œuvre d’individus géniaux isolés. Qu’est-ce donc que cette industrie et comment s’insère-t-elle dans le système de production et d’échanges qu’est le capitalisme ?

 

 

En France, Dassault Système (4500 personnes), représente 30 % du chiffre d’affaires du secteur des logiciels applicatifs pour des milliers de petites entreprises. L’industrie logicielle est un monde de contrastes ! En faire une typologie à partir de la taille des entreprises, de la nature de l’activité n’est pas très efficace pour en mesurer les enjeux génériques. Il est plus pertinent de partir de son rôle dans le système technique et des usages qu’elle offre au capital et à la société.

UN ÉCOSYSTÈME INDUSTRIEL

« Industrie logicielle », la formule renvoie à une activité organisée de manière précise et sur une grande échelle, selon une des définitions  proposées par Larousse. Par exemple, Facebook a nécessité plus de 60 millions de lignes de code: à écrire, à transcrire en objet binaire, à introduire dans un support matériel, à tester et valider. L’industrie logicielle ne peut se développer sans produire son industrie du génie logiciel. Celle-ci lui fournit des outils et des méthodes afin d’organiser les activités de conception, de mise en oeuvre des produit et des procédures pour rationaliser la production du logiciel et son suivi.

Avec les progrès de la science des matériaux et les mathématiques, l’industrie logicielle bénéficie de la base matérielle et conceptuelle pour s’insinuer partout, produire des objets binaires de plus en plus complexes. Le calcul fut le premier secteur où elle put exprimer ses potentialités, pour le bonheur des militaires, des scientifiques, puis des gestionnaires. L’analyse logique, qui s’attache à élaborer des cheminements prescriptibles, assimilables à des algorithmes, fut très tôt un autre champ de déploiement de l’industrie logicielle : pour le plus grand profit de l’industrie classique.

Aujourd’hui, l’industrie logicielle intervient dans le contrôle et les propriétés de multiples objets et les fait parfois communiquer entre eux. Aucun écran, aucun clavier ne nous le rappelle pourtant ! Elle autorise une nouvelle socialisation des forces productives par le développement des réseaux et pousse à un travail très coopératif. Elle nourrit de fantastiques gains de productivité dans tous les secteurs. Elle dynamise de nombreux champs de la recherche scientifique.

UNE PARFAITE INTÉGRATION AU CAPITALISME

L’industrie logicielle peut revendiquer à juste titre être grande créatrice de valeurs d’usage pour les hommes et le capital. Elle est promesse d’activités nouvelles.

Avec l’ouverture en cours des données publiques, elle va donner libre cours à ses capacités de traitement de l’information. Le programme Datact (http://www.datact.fr/) vise ainsi à « ouvrir des nouveaux marchés, développer des services et modèles économiques » pour les entreprises. Cela vaut pour les industriels du transport, de la santé, des assurances. L’industrie logicielle est totalement adaptée au mode de développement du capital.

Comme la chimie au temps de Marx, l’industrie logicielle permet de renouveler l’exploitation d’une partie du salariat « libéré » par les progrès de l’efficacité productive du travail. Elle offre un espace naturel à l’idéologie de l’entrepreneur de Schumpeter. Elle nourrit l’espoir d’une perspective capitaliste de sortie de crise. Le travail collaboratif qu’elle exige n’effraie pas le capital, qui est un rapport social reposant autant sur la collaboration que sur l’exploitation. La collaboration est l’autre face de la division sociale du travail et de la recherche d’efficacité productive dont le capital raffole, puisqu’elle lui permet de conforter l’exploitation.

COOPÉRATIONS ET CAPTATION DES PROFITS

Les conflits entre ancienne et nouvelle économie expriment le besoin pour l’industrie logicielle de prendre sa place dans l’économie capitaliste.

Tristan Nitot, directeur de la Fondation Mozilla déclarait en 2013: «On est le vilain petit canard à but non lucratif, et notre objectif, c’est de défendre l’ouverture du Web. Et pour ça, Firefox est un outil pour défendre l’ouverture du Web. Par exemple, on a des contrats avec différents moteurs de recherche, dont Google. Et quand vous utilisez Firefox, que vous faites une recherche dans Firefox, par défaut c’est Google, et si vous cliquez sur une publicité, à ce moment-là Google va facturer son annonceur et nous reverse une toute, toute petite partie. Mais vous multipliez ça par des centaines de millions d’utilisateurs, au final, ça permet de faire tourner la Mozilla Fondation. »

Google finance ainsi à plus de 80 % la fondation Mozilla, dont le chiffre d’affaires 2013 a atteint 311millions de dollars. Mozilla emploie plus de 1000 personnes. L’ouverture du Web, le développement de logiciels libres, le refus du profit lucratif, l’appel au travail collaboratif et gratuit de contributeurs, permettent à certains de vendre leur force de travail et laissent à d’autres le soin de capitaliser les profits.

La fondation à but non lucratif Linux, est financée par des entreprises concurrentes qui utilisent Linux dans leurs produits et services : Hewlett-Packard, IBM, Oracle...
« La fondation à but non lucratif Linux, est financée par des entreprises concurrentes qui utilisent Linux dans leurs produits et services : Hewlett-Packard, IBM, Oracle… »

 Les équipes de Microsoft peuvent ainsi participer au développement de Linux, au côté de celles de Nokia, Intel ou Oracle. La fondation à but non lucratif Linux est financée par des entreprises concurrentes qui utilisent Linux dans leurs produits et services : Hewlett-Packard, IBM, Oracle…

S’il n’est pas un lieu dédié à la captation de profits, le logiciel libre participe aux écosystèmes de l’industrie logicielle et du capitalisme.

Le capital a fait un choix de classe : coopérer ponctuellement, y compris entre concurrents, sans profit immédiat, pour nourrir de multiples autres activités qui, elles, feront des profits. Il s’agit de réduire le coût de développement de certains logiciels, se passer de profit à ce niveau, pour ne pas ajouter au coût de production du service ou du produit final, ce qui entraverait leur déploiement. Il s’agit aussi de favoriser l’émergence de nouveaux outils qui réduiront massivement le travail vivant partout.

Par bien des aspects, le logiciel libre sert de starter pour de nouveaux déploiements du capital que les capitalistes individuels ne peuvent à eux seuls entreprendre : autant du fait des investissements à consentir que par l’opposition d’autres capitalistes à l’émergence d’un monopole dans une industrie cruciale pour leur propre développement.

D’autres débats s’inscrivent dans la problématique classique de nouvelles technologies venant concurrencer des anciennes.

Dans l’édition, avec l’invention de l’imprimerie, puis les reproductions industrielles du son et de l’image, des capitaux se sont imposés comme intermédiaires entre les auteurs, les artistes et le public. Les droits d’auteur ont fini par sanctionner le nécessaire équilibre. En proposant de nouveaux supports, le numérique bouscule cet équilibre, autant les auteurs que les capitalistes intermédiaires déjà installés ; il ne supprime pas le besoin d’équilibre. Il ne promet pas non plus aux auteurs de devenir propriétaires des supports de diffusion. Ailleurs, en proposant des logiciels applicatifs, l’industrie logicielle se fait industrie de biens d’équipements.

UN POTENTIEL STRATÉGIQUE À INVESTIR

L’usine numérique est désormais un défi majeur à portée de main. Il est question de gestion visuelle 3D de l’environnement de production, de simulation et d’optimisation du séquenceur des tâches et de la répartition par ressources dans un atelier, de mise en oeuvre du travail collaboratif entre l’usine et les fournisseurs, ou d’intégrer dans le modèle de simulation de l’humain virtuel au comportement physique et cognitif le plus réaliste possible. La start-up Goalem, initiée par l’INRIA(Institut national de recherche en informatique et en automatique), propose un tel simulateur de comportement humain, individuel et collectif.

L’industrie logicielle s’apparente de plus en plus à une industrie de pièces détachées. On y parle de briques logicielles, assemblées en couches logicielles successives, sur le modèle du travail de maçon. Il s’agit de proposer des produits standardisés et d’avoir les moyens de les implanter simplement dans les productions des autres industries.

C’est l’esprit du programme gouvernemental sur le numérique embarqué.

Là encore, le logiciel libre est au cœur de la stratégie. Les entreprises sont appelées à coopérer. Si le grand public du Web n’est pas sollicité, le service public de recherche l’est largement. L’enjeu est d’intégrer du numérique dans de nombreux produits, ce qui garantira un avantage concurrentiel en termes de coût et d’usage.

L’humanité est très intéressée au développement de cette industrie logicielle ; le capital tout autant.

Le travail social y est d’une quantité considérable. L’exploitation capitaliste s’y déploie massivement. Le niveau des salaires ne doit pas faire illusion ; il faut le mettre en perspective, avec le niveau des qualifications déployées, la durée et la flexibilité du temps de travail, l’externalisation favorisant un peu plus encore la précarité et l’« organisation scientifique du travail » qui y règnent.

Un investissement politique auprès des salariés de l’industrie logicielle est stratégique au vu du nombre d’emplois à anticiper et de ses enjeux économiques. L’industrie logicielle crée et supprime des emplois, mais l’exploitation y est toujours la règle. Elle participe néanmoins au progrès de l’efficacité productive du travail dans l’ensemble des activités humaines. Elle condamne des activités mais en offre d’autres, pas aux mêmes personnes. «Le temps de la nécessité » pour le salariat en est réduit tout aussi sûrement que deviennent possibles de nouveaux progrès sociaux et un développement humain durable : de quoi travailler au regroupement de l’ensemble du salariat.

Avec l’industrie logicielle, la finalité des évolutions du travail et des progrès scientifiques est appelée à devenir la boussole politique du monde du travail. Celle qui fit dire à Marx que les 8 heures étaient révolutionnaires. Aujourd’hui, les 25heures par semaine seraient possibles.

STÉPHANIE LEVAIN est développeuse de logiciel dans une grande société d’informatique.

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