Les premières expériences de transfusion du sang, SIMONE MAZAURIC*

 

Un recueil des premières traces laissées dans l’histoire de la médecine par des tentatives de transfusion du sang, dont l’idée apparaît à diverses périodes, même avant la découverte de la circulation sanguine.

*Simone Mazauric est philosophe et historienne des sciences, professeur émérite à l’université de Lorraine.


LES PREMIERS RÉCITS
L’idée de la transfusion du sang est très ancienne, on en trouve des formulations dès l’Antiquité et au XVe siècle on aurait tenté de guérir le pape Innocent VII en lui transfusant vainement le sang de trois jeunes gens. Ce n’est cependant qu’au XVIIe siècle que l’on procède véritablement aux premières expériences de transfusion du sang. En 1658, le bénédictin Dom Robert Desgabets présente, au cours d’une réunion de l’Académie de Montmor, à Paris, l’idée de ce qu’il appelle la « communication du sang » ainsi qu’un dispositif expérimental destiné à effectuer cette « communication », en même temps qu’il en proclame l’innocuité et en défend l’utilité thérapeutique. Cette opération était en effet destinée, selon lui, à remédier à la maladie ou à la vieillesse, ou encore aux maladies provoquées soit par l’intempérie du sang (sang trop chaud ou trop froid), soit par sa trop petite quantité. Il ne l’a pas pour autant effectuée lui-même.
Les premières expériences sont réalisées en Angleterre en février 1666 par le chirurgien Richard Lower, elles sont effectuées sur des chiens, et Lower en a livré un compte rendu détaillé qui les présente comme un succès, au sens où l’animal transfusé survit à la transfusion. Il est très vite imité, et les expériences se multiplient en Europe tout en se diversifiant : on transfuse du sang de veau à un mouton, sans bien préciser dans quelle intention ; le sang d’un vieux chien galeux à un jeune chien tout à fait< sain. L’objectif était cette fois de vérifier si la gale allait se transmettre avec le sang. Le résultat fut, dit-on, que le jeune chien ne fut pas contaminé, et que le vieux chien fut en revanche guéri. Une autre expérience, effectuée en Italie, consista à transfuser le sang d’un agneau à un chien braque, âgé de treize ans, petit, précise le compte rendu, pour son espèce, sourd depuis trois ans et qui marchait difficilement. Après la transfusion, nous diton, il se mit à courir, retrouva l’appétit et l’ouïe et devint sensiblement plus gai qu’auparavant. Les comptes rendus de ces expériences sont diffusés par les périodiques savants – Philosophical Transactions en Angleterre, Journal des savants en France, Journal d’Italie –, et ces comptes rendus leur assurent une large publicité.

DES RÉSULTATS ALÉATOIRES
En France, aussitôt connues, les expériences d’Angleterre sont reproduites, uniquement sur des chiens, à l’Académie des sciences, mais cette fois sans succès : l’un des chiens transfusés meurt, et on constate dans les autres expériences que c’est le chien transfusé qui finalement se porte le plus mal, alors que le donneur se porte fort bien, contrairement au résultat escompté. Claude Perrault, qui a dirigé les expériences, émet en conséquence de fortes réserves quant à l’efficacité thérapeutique de l’opération. Ce qui n’empêche pas un médecin, Jean-Baptiste Denis, de les reproduire à son tour, toujours sur des chiens, avec l’aide d’un chirurgien, M. Emmerez, et sans dommage apparent pour les animaux concernés. Il choisit donc de réaliser l’expérience sur un homme, un dénommé Mauroy, âgé de trente-quatre ans, qui était atteint de folie, en lui transfusant du sang de veau, animal réputé paisible, afin de calmer son délire. Le délire se calme en effet, à la suite à la transfusion, et l’homme paraît guéri.
Durant deux ans, ces expériences ont connu un grand retentissement, et suscité d’intenses discussions, voire de vives controverses, car toutes ces expériences sont loin d’être des succès. L’un des adversaires les plus virulents de la nouvelle thérapeutique, un certain La Martinière, dénonce « cette chimérique proposition de la transfusion, laquelle ne peut apporter de profit qu’aux pelletiers par la quantité de peaux de chiens qu’on leur fournira si les expériences de la transfusion continuent ». Plus que l’hécatombe de chiens qu’elles entraînent, ce sont évidemment surtout leurs fondements théoriques, les conséquences institutionnelles qu’elles risquent d’engendrer et leur efficacité thérapeutique qui sont en question.

LA FACULTÉ DE PARIS ET LES « CIRCULATEURS »
Beaucoup, d’abord, considèrent la transfusion du sang comme une opération extrêmement dangereuse et ne sont pas du tout convaincus de son innocuité. Au vu des résultats, souvent plus qu’incertains, ils ne sont pas davantage convaincus de son efficacité. Sur le plan théorique, les partisans de la transfusion du sang faisaient de cette pratique une preuve en faveur de la circulation du sang, dont en 1626 le médecin anglais William Harvey avait établi le schéma exact, qui corrigeait sensiblement le schéma que véhiculait la tradition hippocratico-galénique. C’était notamment le cas de Desgabets et aussi celui de J.-B. Denis, qui considéraient tous deux la transfusion comme « une preuve nouvelle et tout à fait convaincante pour confirmer le sentiment de ceux qui soutiennent la circulation ».
Il est vrai que cette théorie, finalement récente, était encore loin de faire l’unanimité, notamment parmi les médecins de la faculté de Paris, très hostiles à ceux qu’ils dénonçaient comme des « circulateurs ». Car, en même temps qu’elle invalidait des théories qui continuaient à constituer le fond de leur enseignement, elle remettait en cause les thérapeutiques traditionnelles, saignée et purgation, auxquelles ils demeuraient résolument attachés tout en s’opposant systématiquement à toutes les innovations, réputées à leurs yeux mortifères. La transfusion du sang ne mettait donc pas seulement en péril des théories qui avaient pour elles le bénéfice de l’ancienneté, mais elle mettait en même temps en cause l’autorité d’une institution qui entendait régner sans partage sur la médecine.
Il serait cependant trop simple d’opposer sur cette question les tenants d’une tradition médicale surannée, nécessairement dans l’erreur, et les novateurs, infailliblement situés du côté de la vérité. Les premiers n’avaient en effet certainement pas tort de dénoncer les dangers d’une pratique de fait très dangereuse, si l’on songe à l’ignorance où se trouvait alors la médecine des incompatibilités entre les groupes sanguins. On ne peut d’ailleurs que s’étonner que dans ces conditions pour le moins risquées des animaux et des hommes aient pu survivre à ces premières expériences. On ne peut pour autant, il est vrai, créditer les adversaires de la transfusion d’une prétendue lucidité puisque leur prévention n’était inspirée que par leur conservatisme, quand bien même leurs appels à la prudence relevaient d’un incontestable bon sens.

LE RÊVE D’UNE HUMANITÉ ÉTERNELLEMENT JEUNE
Quant aux partisans de la transfusion, s’ils fondaient leur pratique sur des conceptions anatomiques et physiologiques beaucoup plus exactes que celles de leurs adversaires, les principes thérapeutiques qui guidaient cette pratique demeuraient plus incertains. La nouvelle thérapeutique s’adossait en effet à une représentation largement fantasmée du sang et de ses vertus, représentation selon laquelle le sang contient en résumé toutes les qualités de l’être vivant auquel il appartient. Il suffisait donc de transfuser le sang pour transmettre lesdites qualités. C’est pourquoi J.-B. Denis avait choisi le sang d’un agneau, animal réputé paisible, pour guérir Mauroy de sa folie furieuse, de a même façon qu’on pouvait par exemple espérer guérir un homme de sa poltronnerie en lui injectant du sang de lion, ou rajeunir un vieillard en lui injectant le sang d’un jeune homme. Aux dires de Fontenelle, c’était d’ailleurs ce que beaucoup de ses partisans attendaient de la transfusion : un moyen infaillible de rajeunir. Cette représentation fantasmée était, il est vrai, partagée par les adversaires de la transfusion, qui redoutaient beaucoup cette « transfusion » des qualités et craignaient, par exemple, que la transfusion du sang d’un veau à un homme n’entraîne chez ce dernier l’apparition de cornes.

LA FIN DE CES EXPÉRIMENTATIONS
C’est la mort, en 1668, du premier patient, guéri dans un premier temps par J.-B. Denis, qui provoqua en avril de la même année l’arrêt de ces expériences. Mauroy avait été guéri de son délire par une première transfusion, et une seconde transfusion entraîna, dit-on, des effets encore plus considérables, et cela jusqu’en janvier 1668, où son délire reprend et où il demande à être à nouveau transfusé, mais il meurt l’opération à peine commencée.
La veuve de Mauroy, apparemment encouragée par les adveraires de la transfusion, menace de traduire J.-B. Denis en justice. Mais elle est soupçonnée d’avoir peu à peu empoisonné son mari. C’est donc J.-B. Denis lui-même qui choisit de porter l’affaire devant le parlement de Paris. Eu égard à l’attitude pour le moins suspecte de l’épouse, le médecin ne fut pas poursuivi, mais le lieutenant des causes criminelles du Châtelet décida néanmoins, le 17 avril 1768, de soumettre désormais la pratique de la transfusion du sang au contrôle de la faculté de médecine, décision qui, étant donné l’hostilité de ladite faculté à l’égard de la nouvelle thérapeutique, revenait indirectement à l’interdire.
Un second arrêt, le 2 janvier 1670, prononça cette fois explicitement l’interdiction de la transfusion, désignée comme « un remède inutile et dangereux ». Cette interdiction, jointe à la grande incertitude qui prédominait en ce qui concerne ses bienfaits thérapeutiques, entraîna pour une longue durée la fin des expériences, et même tout débat à son sujet : « Ainsi, conclut Fontenelle dans sa brève évocation des premières expériences réalisées sur la transfusion du sang, s’est évanouie la découverte de la transfusion. » Il faudra attendre le XIXe siècle pour que la communauté savante s’y intéresse à nouveau, mais ici commence une tout autre histoire.

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