TRANSITION ÉCOLOGIQUE, SERVICES PUBLICS ET SCOP, Fabienne Cru-Montblanc*,

L’engagement des salariés et des forces syndicales est déterminant pour marier transition écologique et transformation progressiste de l’économie et de la production.

*Fabienne Cru-Montblanc est membre de la direction confédérale de la CGT, en charge du développement humain et durable.

La 21e Conférence des parties, la COP21, de la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) se tiendra au Bourget du 30 novembre au 12 décembre 2015. L’événement fait l’objet de beaucoup de médiatisation et de préparatifs, mais on oublie trop souvent que, loin de ne concerner que la seule sphère écologique, c’est toute l’organisation du travail et de la production qu’il met en jeu.

CRISE ENVIRONNEMENTALE, CRISE SOCIALE

Le changement climatique constitue en effet un problème complexe, qui, quoique de nature environnementale, a des conséquences bien plus larges, sur la pauvreté, le développement économique, l’emploi, la démographie, la santé, les droits des femmes, etc. La réponse à ce défi passe d’abord par une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). En la matière, la situation est préoccupante, car seuls 146 États sur 195 ont rendu publique leur contribution (représentant tout de même 87 % des émissions mondiales). Ces contributions sont très différentes. Seules 80 % d’entre elles contiennent des objectifs chiffrés. Mais, alors que selon un sondage mondial 73 % des personnes interrogées désirent que leur gouvernement agisse davantage pour limiter le changement climatique, force est de constater que le compte n’y est pas. En se basant sur les engagements publiés, le GIEC a calculé que les émissions seront toujours trop importantes et ne permettront pas de contenir le réchauffement à 2 °C comme annoncé. Les gouvernements continuent de jouer avec l’avenir des populations et de la planète.

C’est pour éviter ce non-sens environnemental et social que des ONG et des syndicats se sont regroupés dans la coalition Climat 21 afin de peser sur les choix de la COP de Paris.

Les organisations associatives et syndicales revendiquent un autre modèle de développement, durable sur le plan environnemental, économiquement soutenable et socialement juste. Le modèle ordo-libéral a montré ses limites. C’est bien ce système qu’il faut changer, et pas le climat. Changer de système nécessite de : transformer l’industrie pour la rendre plus sobre en énergie et moins polluante; s’adosser à des services publics extraits des enjeux des marchés ; repenser le travail, ses enjeux et sa finalité; repenser aussi la place des femmes et des hommes dans la société.

Les gouvernements doivent se défaire des pressions des entreprises qui portent la défense d’intérêts individuels au détriment de l’intérêt général, qui protègent un système faussé, injuste et sans avenir. Il y a trente ans, pour 100 € de salaire, les entreprises françaises versaient 7 € de dividendes; aujourd’hui, elles en versent 34, pratiquement cinq fois plus! Mais ces bénéfices croissants sont basés sur un moins-disant tant salarial qu’environnemental : les délocalisations dans les pays à bas salaires sont aussi des délocalisations dans des pays où les normes environnementales ne sont pas respectées, permettant de produire à moindre «coût». Cela sans compter le transport des marchandises, qui n’inclut pas le coût de la pollution au carbone.

VERS UN DÉVELOPPEMENT HUMAIN DURABLE

La CGT revendique un nouveau modèle de développement, avec une visée sociale et environnementale. Un modèle au service des femmes et des hommes, et donc de leur émancipation; un modèle mettant en cause le système économique mais aussi les modalités et finalités de production; un modèle permettant de contenir le réchauffement climatique, assurant l’adaptation des pays les plus vulnérables et garantissant les financements pour ce faire.

Tous les secteurs économiques devront être concernés et se transformer. C’est dans les entreprises que devra s’opérer cette transition, notamment grâce à des investissements dans de nouveaux emplois, dans la formation, dans la reconnaissance des qualifications et de nouvelles compétences, à la protection des revenus. Il est ainsi indispensable de créer partout dans le monde des filières industrielles promouvant l’emploi décent et la réduction des transports polluants. L’avis des travailleurs, hommes et femmes, devra être entendu sur tous ces sujets. La question de droits nouveaux des salariés leur permettant de peser sur les choix stratégiques de leurs entreprises reste incontournable si l’on cherche une finalité économique non basée sur la seule rentabilité financière.

La production doit avoir pour finalité de répondre aux besoins humains tout en préservant la planète.

Pendant qu’on favorise le transport par camion et autocar, 11000 km de voies ferrées sont menacés.

Pendant qu’on favorise le transport par camion et autocar, 11000 km de voies ferrées sont menacés.

LE RÔLE MAJEUR DE L’ÉTAT ET DES SERVICES PUBLICS

La place de l’État dans la prise en compte des enjeux écologiques est certainement cruciale et incontournable. Seul l’État, via les lois mais aussi les services publics, peut avoir une action à la hauteur des enjeux. Il est donc impératif d’amener les États à établir des politiques publiques qui permettent vraiment d’engager une transition.

Le premier enjeu est celui de la stratégie nationale pour atteindre les engagements européens de réduction de 40 % des émissions de GES. C’est là le rôle dévolu à l’État qui dispose d’un arsenal législatif et normatif. Ensuite, la question de la mise en œuvre doit se concevoir dans une perspective d’intérêt général. Le secteur public en est le meilleur vecteur parce que bâti sur d’autres principes que la seule rentabilité financière, comme l’efficacité sociale ou l’égalité de traitement des citoyens partout sur le territoire. Ainsi, du fait de son indépendance face aux lois des marchés, le service public est le mieux adapté pour fournir des réponses coordonnées, à l’opposé de celles des entreprises qui répondent à l’anarchie spéculative du marché.

Prenons l’exemple des transports. Comment réduire les trajets domicile-travail, et apporter ainsi une solution aux problèmes de pollution ou de santé ? Le marché libéralisé que nous connaissons montre son incapacité à y répondre. Une étude du CGDD (Commissariat général au développement durable) montre ainsi que les trajets domicile-travail représentent 27 % des déplacements ; elle note que la distance domicile-travail a augmenté de 2,7 km entre 1994 et 2008. Dans le même temps, l’utilisation des transports collectifs diminuait pendant que l’utilisation d’un véhicule personnel augmentait. À cela deux raisons: le besoin de conserver un temps de transport à peu près constant et l’absence de transport en commun. En fait, ce sont les populations les moins argentées qui payent une double peine : les ouvriers habitent plus loin de leur lieu de travail et prennent majoritairement leur voiture; les cadres, eux, habitent en ville ou à proximité de leur travail et utilisent les transports collectifs. Seul l’État est aujourd’hui capable d’investir massivement dans des infrastructures nouvelles permettant de développer les transports ferrés pour les voyageurs et les marchandises. Bref, il est seul en mesure d’être à la hauteur des besoins.

Ainsi, répondre aux défis de la transition juste de nos économies ne peut se concevoir sans des services publics répondant aux besoins des populations, notamment le besoin d’un environnement de qualité. Pourtant, ce n’est le cas ni de la récente loi de transition énergétique, ni de la stratégie nationale bas carbone, ni de la loi Macron. En 2012, le Grenelle de l’environnement avait déclaré d’utilité publique le fret ferroviaire et fluvial ainsi que le cabotage, moins « émissifs ». À ce jour, cette déclaration n’a pas été suivie d’effet. Pis encore, le gouvernement actuel libéralise le transport par camions et autocars, ajoutant la pollution à la casse du service public ferroviaire ; pendant ce temps, 11000 km de voies ferrées sont menacés pour cause de manque de rentabilité financière. Le déploiement de voitures électriques n’inversera pas le cours des choses, et il serait d’autant plus difficile à réaliser qu’il nécessiterait une augmentation de la production électrique incohérente avec l’engagement de la loi de transition énergétique de François Hollande de ramener la part du nucléaire dans le mix énergétique à 50 % d’ici à 2025. Engager la France dans une transition écologique ne peut se construire uniquement sur des discours. Le gouvernement doit se donner les moyens de passer du dire au faire !

LES SALARIÉS PORTEURS DE SOLUTIONS POUR UNE TRANSITION JUSTE

Au-delà des services publics, les nouvelles formes d’entreprises, comme les sociétés coopératives et participatives (Scop), permettent de concilier des objectifs sociaux et environnementaux. Ainsi, la lutte des salariés de Fralib à Gémenos, près de Marseille, a permis de sauver une activité que Unilever voulait supprimer ; les exFralib ont ainsi repris l’appareil productif au sein d’une Scop – la ScopTi –, relancé la production de thé et infusions sous la marque 1336, et transformé le modèle économique désastreux en un modèle durable. Pour mémoire : Unilever achetait le tilleul en Amérique latine, le transformait à Hambourg, l’empaquetait à Katowice, puis le réexpédiait par camions en France…; aujourd’hui, il est acheté à des producteurs de la Drôme. En créant des emplois stables et en favorisant les circuits courts, la Scop-Ti a réduit singulièrement l’empreinte carbone des tisanes offertes à la consommation! Autre exemple, celui des ex-Pilpa créant en 2015, après deux années de lutte, la Scop La Belle Aude. Dans ce cas aussi, le modèle économique a été radicalement transformé, privilégiant des circuits courts et durables: les crèmes glacées sont désormais fabriquées avec des fruits cultivés dans la région, sans arôme artificiel ni colorant, loin du modèle de rémunération du capital prôné par les fonds de pension états-uniens. Ces exemples montrent l’intérêt social et environnemental de soutenir des chaînes d’approvisionnement courtes et durables, et des modèles économiques sortant du diktat des actionnaires. Ils mettent en perspective, à leur échelle, d’autres modèles visant l’intérêt de tous.

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