Le CERN : un collectif de travail engagé pour la paix, Jean-Pierre Merlo*

Le CERN est un exemple de coopération entre les scientifiques du monde entier. Témoignage de Jean-Pierre Merlo sur le rôle joué par cet organisme de recherche et son collectif de travail en faveur de la paix dans le monde.

 

Journée portes ouvertes 2013 du CERN : partie intérieure du détecteur de 15 m de haut de l’expérience CMS. (voir aussi sur le PDF en téléchargement les autres illustrations de cet article en p. 60 de la revue n°5).

Journée portes ouvertes 2013 du CERN : partie intérieure du détecteur de 15 m de haut de l’expérience CMS. (voir aussi sur le PDF en téléchargement les autres illustrations de cet article en p. 60 de la revue n°5).

En 2014 le Centre européen de recherche nucléaire (CERN) a soixante ans. Il est fondé en 1954 par douze pays européens en dehors des alliances politiques ou militaires. Des prix Nobel couronnent les découvertes majeures des bosons lourds W±, Z0 (1983) et du boson H (2012) proposé par Brout, Englert et Higgs en 1964.
La collaboration des scientifiques de pays vainqueurs et vaincus de 1945, puis de l’Est et de l’Ouest dans les années soixante a favorisé la détente et la paix. Dans le personnel en particulier se sont développés des mouvements contre les armes nucléaires et les guerres, pour la solidarité et les droits de l’homme.

UN PROJET AMBITIEUX ÉLABORÉ PENDANT LA GUERRE FROIDE
Avec le coup d’arrêt à la recherche européenne pendant la guerre 39-45, les physiciens s’inquiètent : de leader avant 1940, la recherche européenne est devenue exsangue après 1945. En 1949, Louis de Broglie avait lancé l’idée d’un centre de recherche européen. Les physiciens allemands sont associés. Au CERN le critère sera la qualité des chercheurs et non les alliances d’États. Cela permet à la Yougoslavie et à la Suisse d’en être membres en 1954, puis aux physiciens soviétiques, américains et de tous les pays d’y travailler. La contribution financière est indexée sur la richesse des États.

MUTATION DE LA PHYSIQUE DES PARTICULES, AMBITIONS NATIONALES ET COOPÉRATIONS
Avant 1950 une expérience de physique des particules compte quelques chercheurs, après 1960 plusieurs dizaines, dans les années 1980 plus de cent physiciens, et plus de trois mille pour voir le boson H en 2013. Seules les avancées théoriques sont signées par quelques physiciens.
En 1953, la mutation de la recherche et la guerre froide peuvent expliquer l’hostilité des Joliot-Curie et du PCF envers le CERN. Leurs arguments viennent de ce que la plupart des pays membres sont dans l’OTAN et que son financement va grever celui des labos français(1) .
Le fait que les défenseurs politiques du CERN soient aussi des opposants gaullistes au projet de Communauté européenne de défense (CED) favorisera une décision positive. De plus le budget du CERN transitera par les Affaires étrangères hors budget recherche, et la recherche militaire en sera exclue.
Après 1960, des physiciens français vont travailler au CERN, beaucoup viennent de l’IPN (Institut de physique nucléaire) d’Orsay, ils créeront le labo d’Annecy. Les accélérateurs nationaux dédiés à la physique des particules ont pour la plupart disparu en Europe, Allemagne exceptée, et aussi fortement diminué aux États-Unis.
En 1970-1980, les communistes travaillant au CERN éditent des journaux sur place: Tribune gessienne en pays de Gex et Démocratie, qui demandent des moyens suffisants pour le CERN ainsi que pour les autres labos français et critiquent le recours généralisé à la sous-traitance.

L’ENGAGEMENT DES PERSONNELS POUR LA PAIX ET CONTRE LES ARMES NUCLÉAIRES
L’hécatombe nucléaire de Hiroshima et Nagasaki a horrifié le monde entier, mais tout particulièrement les physiciens. Ainsi en est-il de Frédéric Joliot-Curie, qui crée le CEA, en devient le haut-commissaire et réalise la première pile nucléaire française en 1948: il refuse d’y faire une bombe atomique(2), ce qui lui vaut d’être révoqué en 1950. Il devient alors président du Congrès des partisans de la paix, qui lance l’appel de Stockholm avec l’espoir de supprimer les armes nucléaires : il recueille des millions de signatures. La course aux armements nucléaires se poursuit avec des essais polluant la planète. Les pacifistes sont accusés de faire le jeu de l’URSS, et l’intervention soviétique en Hongrie en 1956 divise le mouvement. Joliot-Curie meurt en août 1958, à l’âge de cinquante-huit ans. De Gaulle, revenu aux affaires, lui célébrera, contre l’avis de ses ministres, des obsèques nationales.
La crise des missiles soviétiques à Cuba en 1962 est résolue par l’accord Kennedy-Khrouchtchev qui prévoit de retirer les missiles de Cuba et de Turquie. En 1963, les essais nucléaires sont interdits, et on croit à la détente, mais la course aux armes nucléaires continue.
En 1977, les Soviétiques remplacent les fusées en URSS par des SS20 plus précis. Les Occidentaux se disent désavantagé et veulent installer des fusées Pershing en RFA.
Contre cette aberration est créé, en 1982, le Groupement des scientifiques du CERN pour le désarmement nucléaire (GSCDN), de jeunes physiciens allemands et européens, avec Jack Steinberger, prix Nobel, organisent des réunions hebdomadaires, une pétition recueille 1 500 signatures.
En octobre 1982, dans un télégramme à l’ONU, 272 Cernois protestent contre les massacres de Chabra et Chatila lors de l’invasion israélienne du Liban, et en 1983 une pétition internationale pour le gel des armements nucléaires est signée par 15000 scientifiques.
Parallèlement, depuis 1957 se réunit la conférence Pugwash pour le désarmement, qui regroupe des Prix Nobel et d’autres personnalités, et qui recevra elle-même le prix Nobel de la paix en 1995.
En 1991, des Cernois participent aux manifestations de milliers de personnes à Genève contre la 1re guerre du Golfe suite à l’invasion du Koweït. Les guerres yougoslaves à partir de 1992 laissent les pacifistes désorientés, situation aggravée en 1999 par le conflit au Kosovo: les États-Unis bombardant la Serbie sous couvert de l’OTAN, des manifestations à Genève et Berne pour la paix ont lieu, et provoqueront des discussions et des distributions de tracts au CERN.
Le 11 septembre 2001, l’attentat du WTC de New York inquiète: aux États-Unis la chasse aux terroristes islamistes supplante la chasse aux communistes des années 1950 et s’étend à l’Afghanistan. Puis, en 2003, la 2e guerre du Golfe est déclenchée après le mensonge sur les armes de destruction massive. Des Cernois se joignent aux manifestations suisses contre la guerre et créent le Club ConCERNed for Humanity (200 membres), qui, depuis, anime les discussions et actions pour la paix, l’écologie et les droits de l’homme.

DES EXEMPLES D’ACTIONS POUR LES DROITS DE L’HOMME ET CONTRE LE BOYCOTT
En mai 1978 Yuri Orlov est condamné à sept ans de prison pour son activité pour les droits de l’homme en URSS, et Natan Chtcharanski est inquiété. Début 1980, Andrei Sakharov, est relégué à Gorki : les physiciens sont scandalisés, et aux Etats-Unis 2400 scientifiques demandent le boycott des relations scientifiques avec l’URSS.
Dans une lettre ouverte aux Soviétiques, publiée dans Démocratie, les communistes demandent la libération de Yuri Orlov et de Chtcharanski. En juin 1980, lors d’une conférence de presse à Genève, Georges Marchais exige la libération de treize emprisonnés symboles dont José Luis Massera, Chtcharanski et Vaclav Havel.
En juillet, un débat dans la Recherche(3) aboutit à une pétition : « Pour un boycott sélectif des agents du pouvoir » (Georges Charpak) et «Non au boycott, danger pour la science et pour la paix » que je signe. Il n’y aura finalement pas de boycott ; 80 physiciens soviétique
étaient au CERN.
En septembre 1980 est créé le Comité Orlov de défense des droits de l’homme auquel j’adhère, comité qui agira pour la libération d’emprisonnés à l’Est et à l’Ouest.
Dans les années 1990, la Serbie s’en prenant aux civils pour empêcher la sécession du Kosovo, le Conseil de sécurité, en 1992 enjoint aux États de suspendre les relations scientifiques avec elle. Bien que non concerné, le CERN renverra douze physiciens serbes travaillant sur un petit cyclotron. La paix revenue, des physiciens serbes participent de nouveau aux expériences.
En 2011-2013, la détention provisoire de deux ans et demi en France, puis la condamnation d’un physicien franco-algérien, accusé de terrorisme pour échange de courriels, a suscité une large protestation et déclenché la solidarité des physiciens.

LA VIE SOCIALE ET LA SOLIDARITÉ
Le CERN a un directeur général nommé par le Conseil des États membres, et les comités scientifiques ont des membres, nommés ou cooptés. Les responsables des expériences LHC sont élus par les représentants des labos. Le personnel comprend 3 400 fonctionnaires et assimilés, 11 000 utilisateurs chercheurs et techniciens, pas tous présents sur place, et 3000 agents d’entreprises extérieures dont les effectifs varient. De grandes différences de salaire entre catégories et nationalités existent.
L’ACCU (Comité consultatif des utilisateurs du CERN) avec délégations nommées par pays est la seule représentation des utilisateurs, tandis que les fonctionnaires ont une association du personnel (AP) avec des délégués élus.
Les fonctionnaires et utilisateurs du CERN ont souvent été solidaires des salariés d’entreprises. Ainsi, en 1980, mille scientifiques et administratifs dont Murray Gell-Mann, prix Nobel de physique en 1969, soutiennent des employées de nettoyage en grève. En 1983-1984, un conflit a arrêté la construction du tunnel du LEP pour six mois : la solidarité de l’AP et de Démocratie s’est manifestée.
En 1986, 2000 personnes soutiennent Patrick M., délégué CGT, licencié par ISS (société de nettoyage et de logistique) : il gagne son procès aux prud’hommes à Genève, où je témoigne, mais il ne sera pas réintégré.
Divers clubs existent au CERN, la réflexion écologique, philosophique ou politique y est présente, et des conférences sont organisées, ainsi récemment Yvon Quiniou, puis Jean Ziegler, sont intervenus.

LE FUTUR DE LA PHYSIQUE DES PARTICULES ET DU CERN
La découverte, en 2012, du boson H a été possible grâce à l’expertise des ingénieurs du CERN qui ont su réparer le LHC et le faire fonctionner à énergie réduite après l’accident de 2008, dû à une soudure imparfaite entre aimants supraconducteurs. Le LHC a fonctionné de 2010 à 2013 à 7 puis à 8 TeV (téraelectronvolts), il est actuellement en révision complète pour repartir à 13 TeV en 2015. Le boson H était indispensable à la théorie pour correspondre à la réalité d’un monde massif. Mais la gravitation qui attire les masses n’est pas incluse dans notre modèle de particules, on ne sait pas ce que sont la matière et l’énergie noire qui constitueraient 96 % de la masse de l’Univers.
On pense améliorer le LHC pour mieux connaître le boson H et en savoir plus sur l’Univers.
On réfléchit à de futurs grands anneaux de collisions ou à un grand accélérateur linéaire et il y a des propositions à Genève, au Japon et, récemment, en Chine.
Souhaitons que les États veillent à protéger l’indépendanc du CERN, à le soutenir financièrement ainsi que leurs labos et leurs universités, gages des succès scientifiques et humains futurs.

*JEAN-PIERRE MERLO est physicien.

(1) History of Cern, vol. I, p. 335, A. Hermann, J. Krige, U. Mersits, D. Pestre, éditions North-Holland,1987.
(2) Frédéric Joliot-Curie, Michel Pinault, éditions Odile Jacob, 2000.
(3) « Faut-il boycotter l’Union soviétique ? », in la Recherche, no 113, juillet-août 1980, p. 854-856.

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