La structure en nid d’abeilles est-elle mise en péril par la politique agricole commune ? François Pilu*

François Pilu est chimiste de formation. Après une longue expérience aux côtés de grandes entreprises de l’agropharmacie, il a opté pour la vocation d’apiculteur, avec comme cheval de bataille la réhabilitation d’une flore mellifère sauvage et diversifiée, mise en danger par l’emploi d’herbicides, voire déjà disparue de nos plaines agricoles.

n1-SCI_NID d'abeilles

 

Dans sa recherche des principes de l’existence de l’Univers, Aristote, le philosophe de la nature, semble avoir été un des premiers à tenter d’expliquer la forme des alvéoles construites par nos abeilles mellifères (Apis mellifera) et leur fonction. Des siècles ont été nécessaires pour que s’éclaircisse le mystère de la géométrie de ces alvéoles. Aujourd’hui, la synthèse des travaux menés par les astronomes tels que Maraldi ou Kepler, des physiciens tels que Réaumur et des mathématiciens tels que Pappus met en évidence le fait que l’agencement architectural des hexagones, rhombes, losanges avec des angles réguliers et des parois d’une épaisseur précise est un modèle d’optimisation desca actéristiques mécaniques de la cire comme matériau de construction de « silos de stockage », au-delà des fonctions initiales de nid, couveuse et pouponnière. Les abeilles ont ainsi mis en oeuvre depuis des millions d’années un bel exemple de lean manufacturing, qui évite toute forme de gaspillage.

VERS UN PLAN DE DÉVELOPPEMENT DURABLE DE L’APICULTURE

Vingt-cinq siècles après Aristote, François Gerster, inspecteur général de santé publique vétérinaire, a établi, en octobre 2012, pour le ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt, un rapport intitulé « Plan de développement durable de l’apiculture ». Ce plan ambitieux affichait en préambule une farouche volonté : « Il ne doit pas y avoir en France de territoire où les abeilles n’auraient pas le droit d’exister. Le service de pollinisation qu’elles assurent est un bien commun entre les apiculteurs, les agriculteurs et la société tout entière. »

DES PAROLES ET DES ACTES

Rassurant, direz-vous. Encore aurait-il fallu que le contenu du rapport soit en cohésion avec cette affirmation et que les actes de soutien suivent. L’auteur évoque de « graves problèmes sanitaires » rencontrés par le secteur de l’apiculture, en France et ailleurs. Il soutient que « les études scientifiques entreprises n’ont pas permis de déterminer la cause exacte de ce phénomène ». La terminologie et la phraséologie sont bien rodées et ont été reprises à satiété depuis quelques années par l’industrie agropharmaceutique pour balayer d’un revers de manche tous les travaux effectués par des laboratoires et chercheurs dont le défaut principal est de ne pas être téléguidés par l’industrie précitée.

Un bel exemple de téléguidage est commenté par Stéphane Foucart dans le Mondedu 13 avril 2014, qui évoque les résultats d’une étude rendue publique par la Commission européenne, conçue par Bruxelles et conduite par un laboratoire de l’Agence nationale de sécurité sanitaire.

Le protocole de l’étude est le fruit d’un « exercice assez étrange qui met le discours et la pratique scientifiques au service de contingences extérieures à la science. Il faut chercher, mais dans la bonne direction ». « Il faut trouver, mais pas trop », conclut Stéphane Foucart…

DES MODÈLES AGRICOLES

Encore plus effrayant dans le rapport de M. Gerster est l’item « Éléments de contexte », qui affirme de façon péremptoire, en ne reconnaissant que quelques évolutions des techniques et des matériels : « L’apiculture est restée à l’écart du formidable élan de développement de l’agriculture européenne ces cinquante dernières années et, à l’inverse d’autres filières animales et végétales, elle n’a pas bénéficié de la mise en oeuvre de financements, de structures et de plans de développement.»

En parlant de formidable élan de développement de l’agriculture européenne, M. Gerster veut-il évoquer l’industrialisation de notre agriculture ?

Pourtant, Olivier de Schutter, rapporteur à l’ONU pour le droit à l’alimentation, conclut après six années en fonction, en constatant l’impuissance d’un système qui ne fait qu’accroître la misère des paysans dans de nombreux pays du globe: « Notre modèle agricole est à bout de souffle. Il faut changer de cap. » Le ministère veut-il aussi proposer à l’apiculture française un modèle d’élevage des abeilles du genre « ferme industrielle des 1 000 vaches », avec des exploitations de 10000 ruches ou plus ? À l’image des « apiaristes » américains qui déplacent leurs ruches de la Floride à la Californie, en passant par le Maine et la Pennsylvanie, afin de monnayer les services de leurs ouvrières, sans même se soucier de leur état de santé au retour de la passe… Il est vrai qu’aux États-Unis la contrepartie financière est séduisante, avec un service de pollinisation rémunéré à plus de 100 € par ruche ! Ce niveau de rémunération est nettement plus faible en France et crée déjà un appel d’air de l’Europe vers les États-Unis. Les négociations en cours sur la zone de libre-échange transatlantique (TAFTA) pourraient, sous la pression des grands groupes de l’agrochimie, aggraver le phénomène. La volonté du ministère est édifiante: il veut établir une charte du service de pollinisation en déterminant, par exemple, le nombre nécessaire de colonies d’abeilles à l’hectare.

Aux États-Unis, chargement de ruchers itinérants pour les transporter de l’État de Caroline du Sud à celui du Maine.

Aux États-Unis, chargement
de ruchers itinérants pour les transporter de l’État de Caroline du Sud à celui du Maine.

Il est encore rappelé dans ce rapport que: « La liste des plantes à fleur pollinisées par les abeilles représente environ 170 000 espèces, dont 40 000 se porteraient mal sans la visite des abeilles ». On n’est plus à une litote près !

Au rythme actuel de diminution des effectifs d’apiculteurs, pour la plupart par découragement devant le constat de pertes annuelles de colonies souvent supérieures à 30 % (chiffre admis par le ministère), le maillage de l’Hexagone et de l’Europe ne sera plus assuré. Et ce n’est pas en déplaçant les abeilles sur des centaines de kilomètres, dans de gigantesques bétaillères roulantes ou volantes, que l’on pourra repriser les mailles de l’indispensable couverture hexagonale, européenne ou étatsunienne. Les 40 000 espèces de plantes à fleur, évoquées dans le rapport se porteront très mal. Après quelques soubresauts dans l’organisation de la collecte des informations, en France, tous les détenteurs de ruches sont à nouveau contraints à une déclaration annuelle d’emplacement de rucher. Une des premières conséquences perceptibles de ce nouveau plan est la mise à disposition d’un volumineux formulaire, qui s’inscrit dans la volonté affichée d’un « plan global pour une apiculture durable au sein d’une agriculture durable ». En exergue du premier pavé à compléter, le rapporteur indique: « Si vous êtes un agriculteur, GAEC ou autre opérateur économique établi en France, complétez le cadre suivant. » Les autres déclarants apiculteurs sont relégués au second plan, bien qu’ils représentent, par leur nombre et leur dispersion mêmes, plus de 80 % de l’indispensable maillage.

LE SERVICE DE POLLINISATION EN DANGER

Un réel espoir existe néanmoins: il tient à la prise de conscience du déficit, voire de la pénurie dans certaines régions, de pollinisateurs. Une équipe de chercheurs de l’université de Reading (Grande-Bretagne), dirigée par le professeur Simon Potts, parvient à la conclusion que, pour polliniser ses cultures, l’Europe est en déficit de plus de 13 millions de colonies d’abeilles, soit 10 fois l’effectif des colonies en France. Les pollinisateurs sauvages tels que les bourdons, abeilles solitaires et syrphes sont appelés à la rescousse, mais ils ne suffisent pas. Il y a une déconnexion croissante entre les politiques agricoles et environnementales, souligne le professeur Potts. Le phénomène s’est accéléré au cours de ces dernières années, la demande en pollinisation ayant crû cinq fois plus vite que le nombre des colonies d’abeilles. Cette progression de la demande est directement corrélée à la multiplication des cultures d’oléagineux, le colza en particulier. Après avoir clamé que, sans abeilles, il n’y aurait plus de fruits et de légumes, en viendrions-nous à dire que, sans abeilles, il n’y aurait plus de biocarburants ?

Ainsi la France, qui, vue par le ministère et la FNSEA, a vocation à contribuer à la nourriture du monde, n’est pas en mesure de fournir la demande nationale en miel (15000 t produites en France pour une consommation de 40000 t). Le ministère impute cette médiocre performance notamment au fait que la filière n’est pas organisée. Certes, il existe de nombreuses structures, plusieurs organisations apicoles, syndicales, professionnelles. Mais elles sont le reflet du paysage apicole français.

La volonté à peine masquée du ministère est d’imposer une seule organisation apicole nationale qui serait proche de la FNSEA. C’est une absurdité. Les petits apiculteurs, réduits à l’appellation de « petits » et de « microproducteurs » par le ministère, sont les authentiques garants du maillage global, et ils ne peuvent être ignorés. Le gouvernement souhaite-t-il voir disparaître les petits apiculteurs au rythme des petits agriculteurs ? C’est là encore une aberration.

De surcroît, les études palynologiques menées par l’équipe de Garance Di Pasquale à l’université d’Avignon ont établi que, chez les jeunes abeilles, les glandes hypopharyngées qui secrètent l’indispensable gelée royale se développent en lien direct avec la quantité et la qualité des pollens disponibles. Ainsi, les abeilles qui disposent de pollens de ronces, notamment, se constituent des défenses immunitaires particulièrement solides. Des travaux en cours menés dans le cadre du projet CSI pollen, s’orientent vers les mêmes conclusions : les pollens de la flore sauvage sont indispensables aux pollinisateurs pour assurer leur survie. Les herbicides largement utilisés sur les cultures industrielles, et qui anéantissent la flore sauvage, contribuent donc indirectement à la fragilisation des pollinisateurs.

Rappelons-le, les abeilles sont un bien commun. Alors, riches de ces enseignements, travaillons tous ensemble à la restitution des ressources pollinifères, nectarifères de ces pollinisateurs. Veillons à ce que personne ne se les approprie, ne les travestisse pour contraindre les producteurs de miel à acheter des reines et des essaims brevetés. Prenons garde et agissons pour éviter la transformation des « micro- » et « petits apiculteurs » en gestionnaires de drones pollinisateurs.

*FRANÇOIS PILU est chimiste

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