Fuite en avant technologique, génome et éthique, Patrick Gaudray *

Aujourd’hui, les enjeux économiques et financiers enferment la science dans un carcan utilitaire, l’aliénant à la technique. Dans ce contexte, l’éthique prend tout son sens : il ne s’agit pas d’arrêter la technologie en marche, mais plutôt de la précéder et de l’accompagner par une force de réflexion prospective.

 

« Si les oratorios pouvaient tuer, le Pentagone aurait depuis longtemps soutenu la recherche musicale. »

Edwin Chargraff, biochimiste

Il serait donc commun, dans les vrais cercles de pouvoir, de justifier les moyens par la fin. Il est non moins commun d’éviter le questionnement éthique lorsque des enjeux économiques et financiers sont concernés. Il est enfin plus «facile» d’isoler des objectifs techniquement réalisables que de les mettre en perspective et de considérer en quoi et comment ils affectent globalement notre futur. Voici venu le temps de la génétique « à toutes les sauces » : séquence de l’ADN à la portée de tous, ou même illusoire quête d’une prétendue immortalité.

TECHNOSCIENCE

On nous dit que nous vivons dans une société de la connaissance. Je pense que c’est faux. La connaissance pure s’efface devant l’utilitaire. La question du « à quoi ça sert ? » domine tout aujourd’hui, y compris la science, ses principes, sa démarche et sa rigueur.

Dédale et Icare, par Charles Paul Landon (1799). Dédale incarne la technique qui permettrait d’atteindre à la maîtrise du monde. En Dédale se profile une science sans conscience...

Dédale et Icare, par Charles Paul Landon (1799). Dédale incarne la technique qui permettrait d’atteindre à la maîtrise du monde. En Dédale se profile une science sans conscience…

Pas plus que ceux à qui il sert de modèle aujourd’hui, Dédale – ce mythique ingénieur qui s’obstinait à vouloir résoudre par davantage de technique les problèmes que la technique précédente avait posés – ne semble s’être posé des questions de sens, ni ne s’être interrogé sur la charge éthique de ses actions. « Tout ce qui est réalisable doit être réalisé», avait résumé Francis Bacon au début du XVIIe siècle. L’étape ultime de ce processus, que Hannah Arendt a défini en termes d’aliénation du monde à un pur rapport utilitaire, fonctionnel, soustrait au questionnement de sens, aux raisons de vivre, au souci du monde et d’autrui, est sans doute le point où l’être humain devient lui-même une « chose » manipulable. Dans notre société de la technologie, seules comptent les applications de la science. Une société qui instrumentalise Louis Pasteur lorsqu’il écrivait: «Non, mille fois non, il n’existe pas une catégorie de sciences auxquelles on puisse donner le nom de sciences appliquées. Il y a la science et les applications de la science, liées entre elles comme le fruit à l’arbre qui l’a porté. » Cette phrase offre de nombreuses possibilités de perversions et d’utilisations pour justifier la grande confusion dans laquelle « on » nous a entraînés: entre science et applications de la science, entre science et technique.

En moins de cinquante ans, le mélange intime de la science et de la technique a créé l’empire de la technoscience. La technoscience peut être définie comme l’emprise toujours plus grande de la raison instrumentale, comme la mainmise technique de l’homme sur le monde. La réussite de ce processus de confusion a une influence considérable sur tous les pouvoirs économiques, politiques, militaires. Entretenir une confusion entre science et innovation, refuser une distinction claire entre science et application de la science, c’est ancrer la science dans le présent immédiat. C’est contraindre les scientifiques et les chercheurs dans la posture d’experts chargés de répondre aux questions qu’on leur pose, c’est-à-dire des questions que se posent certains dans la société, plutôt qu’être des acteurs reconnus dans l’élaboration de ces questions.

GÉNOME

Un des champs de la biologie où cela s’applique avec force est celui de la génomique, l’étude de notre génome. Le génome d’un être vivant a souvent été comparé à un grand livre dans lequel seraient rassemblées presque toutes les informations nécessaires à la confection et au fonctionnement de chaque cellule de l’organisme, voire de l’organisme entier. Une vision très réductrice, laissant croire que la technique pourrait venir à bout des grandes questions du soi, de son héritage, et de son avenir.

L’information contenue dans le génome est encryptée dans un code à quatre lettres, les quatre bases (A, T, G, C) dont l’ADN est constitué. Cet ADN est présent sous forme de très longues molécules constituant les chromosomes. Dans l’espèce humaine, plus d’un mètre d’ADN est compacté dans les 46 chromosomes présents dans le noyau de chaque cellule ! On y trouve environ 25000 gènes, caractérisant l’espèce et déterminant les particularités de chaque individu: couleur des cheveux, des yeux ou encore prédispositions à certaines maladies. Mais la très grande majorité de notre ADN ne code pas de gènes. Cet ADN dit non codant, qualifié d’égoïste ou d’ADN poubelle, commence à révéler une partie de ses secrets et son grand intérêt dans le fonctionnement de la « machine » vivante, et surtout sa régulation. Ce que nous avons de l’ADN nous montre que son message, porté par les six milliards de lettres du « grand livre », reste largement incompris. Lire les lettres de ce livre ne signifie pas qu’on soit en mesure d’en saisir tout le sens. Il a d’abord été nécessaire de concevoir les outils permettant de la déchiffrer. Il a fallu dix ans et des milliards de dollars pour obtenir, en 2003, ce qu’on appelle la séquence complète du génome humain. En fait, d’un génome quasi virtuel, ou plutôt un mélange de plusieurs génomes de donneurs anonymes. La dimension de cet ouvrage montre combien nous avons dû – et devons encore – compter sur le développement des méthodes de séquençage de l’ADN, dont l’essor technique s’est réalisé avec une rapidité impressionnante. «Connaître» son génome pourrait donc devenir accessible, non pas à tous, certes, mais aux moins pauvres d’entre nous.

Nous voilà confrontés aux défis que représente l’utilisation de l’information contenue dans cette séquence. Rappelons qu’il s’agit aujourd’hui plus de lire son génome que de le comprendre. Les formidables progrès de la génomique ouvrent la voie à une médecine dite prédictive, fondée sur le génome individuel. Ces progrès techniques nous incitent à brûler les étapes et souvent à ignorer l’immensité des questions qui restent ouvertes, tant ils nous fascinent. En quoi notre constitution génétique, cette séquence d’ADN, nous dit quoi que ce soit sur notre santé future? La valeur prédictive des associations qu’on peut établir entre génome et santé est très en deçà des attentes de tout un chacun, dramatiques dans le cas de malades souffrant de maladies génétiques, orphelines ou pas. Si elle ne parvient pas encore à accroître significativement les facteurs plus traditionnels de prédiction de la bonne santé, tels que le mode de vie et l’histoire familiale, la prédiction nous conduit tous à nous percevoir comme des pré-malades, tant nous sommes tous porteurs de quelques mutations génétiques. Le docteur Knock de Jules Romain aurait-il trouvé une nouvelle jeunesse?

Avec le nombre de personnes dont le génome est, et sera bientôt, entièrement séquencé grandit le marché d’entreprises spécialisées dans le profilage génétique. Capitalisant sur les informations génétiques personnelles, elles vendent des prévisions sur la santé individuelle à partir d’informations incomplètes. Plus qu’une révolution génétique, une rupture sociologique! Celle de la confrontation de l’homme, des hommes, avec des informations qui ont à voir avec leur avenir personnel. Que peut-on en faire sur le plan de la santé, publique en particulier, sur le plan des sciences sociales et des applications biomédicales potentielles ?

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Résultats donnés par un séquenceur automatique : on peut y lire l’enchaînement de la séquence de nucléotides.

ÉTHIQUE

Comme la génomique nous promet un possible meilleur contrôle de notre avenir, la technoscience nous donne des moyens d’action. Mais ni l’une ni l’autre ne dit quoi que ce soit sur les fins qui doivent guider leur conduite. Une réflexion philosophique appelée de ses voeux par Edgar Morin: «Une science empirique privée de réflexion comme une philosophie purement spéculative sont insuffisantes, conscience sans science et science sans conscience sont radicalement mutilées et mutilantes. »

La science a eu un rôle déterminant dans l’évolution des convictions et des valeurs de la majorité des sociétés d’aujourd’hui. La connaissance, son acquisition et son transfert dans notre quotidien ont représenté, et représentent toujours, une valeur fondamentale. Il est probablement juste d’affirmer que la Science a contribué à l’amélioration du bien-être de l’homme – avec des inégalités majeures qu’il convient de dénoncer, et des obligations qu’il faut sans cesse rappeler, notamment en termes de responsabilité. Ainsi que le soulignait Hans Jonas : « La reconnaissance de l’ignorance constitue le revers de l’obligation de savoir et par là une partie intégrante de l’éthique, qui doit enseigner à notre puissance devenue démesurée une auto-surveillance de plus en plus nécessaire. » C’est dans le domaine des sciences de la vie, du biomédical, et singulièrement de la génétique à l’heure du séquençage d’ADN à très haut débit qu’une auto-surveillance semble particulièrement nécessaire, comme l’attestent, en France, les lois relatives à la bioéthique soumises à des réexamens périodiques. Mais la volonté de contrôler l’évolution de la science biologique ne relève-t- elle pas d’une grande naïveté? Peut-on croire qu’on contrôle l’évolution des sciences, de la Science, surtout dans le long terme? Est-ce souhaitable?

Le développement prétendument irrésistible de la technoscience a conduit la science contemporaine à se soumettre à des pressions considérables qui entravent la liberté intellectuelle, contribuant à un climat d’intolérance peu favorable à la création scientifique, plus propice au développement de normes qu’à celui d’une réflexion éthique libre et indépendante. Cette réflexion éthique ne devrait accepter de frontières que morales, fondées sur les valeurs de respect, de dignité et d’intégrité de la personne. Celles-ci doivent être plus considérées comme fondamentales que comme immuables, et l’éthique perçue comme une morale en marche. Est-ce à dire, comme l’énonçait le sociologue Jean Baudrillard, que l’éthique et ses comités ne sont que des témoins impuissants devant le développement des sciences totalement aliénées à la technoscience résultant des forces économiques et financières qui semblent diriger sans partage nos sociétés ? Personnellement, je ne le pense pas pour peu que l’éthique sache se départir de ses tentations moralisatrices pour devenir ce qu’elle doit être : une force de réflexion prospective, une ouverture au questionnement. Tant qu’elle demeurera « un caillou dans la chaussure de la société», elle remplira pleinement son rôle éminent de lanceur d’alerte.

*PATRICK GAUDRAY est directeur de recherche au CNRS, et membre du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE).

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