Pour un débat serein sur nos choix technologiques, Marie-Claire Cailletaud

Pour un débat serein sur nos choix technologiques, Marie-Claire Cailletaud

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Cet article revient sur les conditions nécessaires à la bonne tenue d’un débat sur nos choix technologiques et particulièrement sur la transition énergétique. Il s’interroge sur les dérives liées à des approches où l’émotion domine et empêche de percevoir l’ensemble des données des problèmes.

PAR MARIE-CLAIRE CAILLETAUD*

Le 5 septembre 2012, le 20 heures de France 2 fait son ouverture sur l’accident à Fessenheim. La lettre de l’Autorité de Sureté Nucléaire transmise à la Ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie le 21 septembre fait état de deux salariés légèrement blessés à la main droite suite à une manipulation d’eau oxygénée.

Le même jour, à la même heure, deux ouvriers de 26 et 49 ans meurent au cours de leur travail dans l’ancienne usine Arcelor Steel de Gandrange. Sur ces vies là, France 2 gardera le silence.

Le 19 septembre 2012, le biologiste Gilles-Eric Séralini publie le résultat d’une étude sur une plante transgénique.

La médiatisation extrême, ainsi que le protocole suivi interrogent. L’étude a été dévoilée lors d’une conférence de presse, pour laquelle les journalistes avaient signé une clause de confidentialité, avant même que l’article ne soit soumis par l’auteur à ses pairs. Pas de contre-expertise, pas d’avis d’autres scientifiques, pas de critiques.

Le jour même, le ministre de l’agriculture, déclare vouloir revoir les procédures d’homologation des OGM au sein de l’Union Européenne, et le lendemain, le premier ministre, saisit les autorités sanitaires avant même l’avis des scientifiques.

Lors de la conférence environnementale des 14 et 15 septembre le Président de la République inscrit son ambition de diminuer les émissions de gaz à effet de serre de 20% en 2020, 40% en 2030 et 60% en 2040 tout en baissant d’un tiers la part du nucléaire, énergie à faible émission de CO2, dans le mix énergétique et en datant l’arrêt de la centrale de Fessenheim.

Lors de cette même conférence environnementale, la Ministre Delphine Batho indique que la décision de fermeture de Fessenheim repose sur le critère de l’âge, niant ainsi le rôle et le travail de l’ASN (autorité de sureté nucléaire), qui conditionne la poursuite de son fonctionnement à des travaux à effectuer par l’exploitant. Quelques jours plus tard, EDF et la Préfecture ont été contraintes d’annuler une visite de Fessenheim, dans le cadre des portes ouvertes des industries, pour cause de manifestation d’associations anti-nucléaires.

QUE DISENT CES EXEMPLES ?

Notre société, dite par certains « société de la connaissance », est en réalité celle de l’information rapide, de la communication, superficielle et éphémère. « L’opinion publique » se forge à partir de thèmes imposés dans un paysage médiatique qui effleure les sujets, sautant de l’un à l’autre. La culture scientifique régresse. La parole des experts et l’objectivité de leurs institutions sont mises en doute. La notion de vérité est relativisée. Les politiques réagissent au rythme des annonces et des faits divers.

La culture scientifique régresse. La parole des experts et l’objectivité de leurs institutions sont mises en doute. La notion de vérité est relativisée. Les politiques réagissent au rythme des annonces et des faits divers.

C’est dans ce contexte que se déroule le débat sur la transition énergétique. Débat qui a pour ambition de permettre à chaque citoyen de se forger une opinion et de l’exprimer afin de tracer la route énergétique pour les années à venir.

Les choix de politique énergétique sont structurants. Le développement social depuis le milieu du XXe siècle s’est appuyé sur la production d’énergie principalement à partir de ressources fossiles. Les enjeux climatiques, géopolitiques, les prévisions démographiques, la nécessaire diminution des inégalités entre et à l’intérieur des pays, nous impose de repenser nos modes de développement. La transition énergétique est liée à nos modes de transports, de production, de consommation, d’habitation. Nous sommes face à un choix de société. Les citoyens doivent pouvoir donner leur avis.

Personne aujourd’hui ne peut sérieusement affirmer quel mix énergétique sera capable de répondre aux enjeux posés à l’horizon 2050, tant ceux-là sont dépendants d’éventuelles ruptures technologiques apportées par la recherche. Et cependant, des choix doivent s’opérer maintenant, n’obérant pas l’avenir mais qui permettent la vision stratégique à long terme néces- sitée par le secteur énergétique.

EXPERTISE ET DÉMOCRATIE

S’il est illusoire de penser que chacun puisse acquérir toutes les connaissances techniques sur le sujet, ce n’est pas un problème si l’on redonne à l’expression du citoyen les moyens d’un choix politique. La responsabilité d’un gouvernement élu est de mettre en place les structures démocratiques permettant de livrer une analyse simple (pas simplificatrice) synthétique de l’état des lieux des connaissances, des questions qui se posent, des choix possibles et de leurs conséquences. Nulle forme de production d’énergie ne peut à elle seule répondre aux enjeux auxquelles nos sociétés sont confrontées. Par conséquent, l’enjeu est de donner à chacun l’analyse du savoir connu, la notion de vérité scientifique intervient alors, les questions qui restent posées, les possibilités ou non de déboucher sur des réponses et dans quelle temporalité, les conséquences des différents scénarios en termes économiques, sociaux et environnementaux.

Sachant que chacun opère ses choix en fonction de critères propres, scientifique, économique, social, politique, philosophique……. Cette exigence dépasse le simple sondage d’opinion. La question est de permettre à chacun de s’approprier les enjeux des différents possibles et les conséquences des choix opérés. C’est d’autant plus nécessaire que nos sociétés disposent de technologies pouvant profondément modifier le cours de nos vies (au-delà du seul champ de l’énergie).

BEAUCOUP DE QUESTIONS SE POSENT :

Comment procéder pour que l’opinion ne soit pas un artefact et ne vienne pas uniquement légitimer une politique, renforçant les rapports de force qui la fondent? Comment faire en sorte que la production d’une opinion soit à la portée de tous, que chacune d’elles soit écoutée et qu’un consensus soit trouvé ?

Pour cela, il est nécessaire d’élever le niveau global des connaissances. Les médias au sens large devraient permettre cet accès aux nouveaux savoirs.

La transition énergétique, doit remporter l’adhésion du plus grand nombre et pour ce faire relever d’un projet collectif qui entraînera des changements profonds dans l’aménagement du territoire (transports, urbanisme), la fiscalité, les filières industrielles et le système de formation. Le débat sur la transition énergétique aurait pu en donner l’occasion. Tel n’est pas le cas aujourd’hui.

Permettez moi de finir par cette phrase d’Edouard Brézin : « Si l’exercice de la critique est indispensable, s’il est intéressant d’analyser le processus souvent long et complexe à travers lequel la vérité se fait jour, nier que la science nous fournit un moyen rationnel de comprendre le réel n’est que plonger dans la confusion mentale ».

*MARIE-CLAIRE CAILLETAUD est ingénieur. Elle est porte parole de la fédération nationale des mines et de l’énergie (FNME) CGT

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