Coopérations dans l’espace, vers la bipolarisation, la militarisation et la privatisation, Flavien Ronteix*

L’espace extra-atmosphérique, c’est ce qu’il y a au-dessus de nos têtes, au-delà de la ligne de Karman, à 100 km d’altitude. Si l’Univers est immense, sa partie observable (dont on peut faire des images) est une sphère de 880 milliards de milliards de kilomètres (93 milliards d’années-lumière), la quasi-totalité des activités humaines se concentrent à la surface de la Terre, à quelques kilomètres sous la surface et à quelques kilomètres au-dessus de la surface.

*FLAVIEN RONTEIX, rédacteur en chef de Progressistes, est ingénieur de recherche dans le spatial.

LES DÉBUTS DE L’ÈRE SPATIALE

Cet état de fait a un peu changé avec l’avènement de l’astronautique au xxe siècle avec les premières tentatives d’accéder à l’espace extra-atmosphérique. L’idée avait germé depuis longtemps, mais ce n’est qu’avec les études du scientifique russe Konstantin Tsiolkovski à la fin du xixe et le début du xxe siècle, inspiré par l’œuvre littéraire de Jules Verne, que l’accès à l’espace pouvait devenir une réalité avec les premiers travaux sur les fusées et les équations qui en régissent encore le développement.

Le développement des premières fusées a pris son essor – malheureusement comme pour d’autres inventions – au cours de la Seconde Guerre mondiale pour des besoins militaires. Les célèbres V2 allemandes, développées sous la direction du nazi Wernher von Braun, auront été les premiers engins balistiques à s’approcher des limites de l’espace, mais elles ont d’abord été utilisées pour terroriser la population britannique grâce à leur portée de plus de 300 km. À la fin de la guerre, Wernher von Braun avec d’autres ingénieurs fuit devant l’avancée soviétique à l’est et embarque avec lui un certain nombre de plans pour rencontrer les Américains. Ces plans seront le gage pour gagner en toute sécurité les États-Unis et éviter les poursuites qu’ont connues des dignitaires nazis jugés à Nuremberg. Il s’agit du programme Paperclip d’exfiltration des scientifiques allemands (le pendant de Paperclip du côté soviétique est le programme Osoaviakhim). Von Braun sera considéré comme le précurseur du programme spatial états-unien. Toujours est-il que, avec d’autres, ce programme spatial avait déjà depuis 1936, autour de Theodore von Kármán, ses chercheurs casse-cou au Jet Propulsion Laboratory (JPL) à Pasadena, Californie.

Dès leurs débuts, les programmes spatiaux, des États-Unis, de l’Union soviétique, de la France, de la Grande-Bretagne étaient duals. D’un côté, il s’agissait de mieux comprendre la haute atmosphère, l’espace extra-atmosphérique, le comportement de la vie dans l’espace, etc. ; de l’autre, de tenir compte des potentialités des fusées (elles ne sont pas si différentes d’un missile balistique portant une charge explosive, voire nucléaire, et vice-versa).

Vue d’artiste de la mission Apollo-Soyouz de juillet 1975, de Soviétiques et États-Uniens s’amarrer et se saluer dans l’espace.

La première fusée balistique soviétique, la R-7 Semiorka, ressemble beaucoup aux fusées Soyouz qui amènent encore des hommes à bord de la Station spatiale internationale (ISS). De fait, ces programmes sont donc sous la direction des militaires, et les coopérations ne se limitent qu’aux pays alliés. Ainsi, les premiers satellites canadien (Alouette 1), britannique (Ariel 1) et italien (San Marco 1) sont lances par les fusées Scout, états-uniennes. Le premier satellite, Spoutnik 1, de conception soviétique, sera mis en orbite par une fusée R-7 Sermiorka le 4 octobre 1957 sans que personne dans le monde en soit informé au préalable, ce qui déclenchera la stupeur du camp occidental, des états-uniens en particulier, qui voient l’appropriation de l’espace par ce premier engin en orbite comme une menace pour les États-Unis. C’est ce qui déclenchera la « course à l’espace » propre à la guerre froide, qui verra les États-Uniens et les Soviétiques s’affronter sur une série de « premières », que les Russes domineront largement, notamment en termes de résultats scientifiques, et ce jusqu’aux missions lunaires Apollo, qui seront présentées comme la victoire des États-Unis dans cette course.

Lors de cette période, que je situe de 1957 à 1975, les coopérations se limitent souvent aux blocs respectifs communistes (avec le programme Intercosmos) et occidentaux : 1957 étant l’année du lancement de Spoutnik, et 1975 l’année de la mission Apollo-Soyouz, mission conjointe États-Unis et Union soviétique dont un temps fort fut l’amarrage des deux vaisseaux et la poignée de main entre Thomas Stafford et Alexei Leonov le 17 juillet à 220 km au-dessus de Metz. C’est pourtant à cette époque de fortes tensions géopolitiques et de courses à la domination culturelle que le traité sur l’espace extra-atmosphérique est signé entre les grandes puissances spatiales, rejointes par 117 pays et organismes depuis, qui pose les bases juridiques de l’exploration de l’espace sous l’égide du Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique (COPUOS) de l’ONU. Ce comité, établi en 1959, contrôle la mise en œuvre des traités internationaux sur l’espace au niveau de l’ONU. Le principal reste en 2025 le traité sur l’espace de 1967.

LE TRAITÉ DE L’ESPACE DE 1967

Ce traité, comme il a été résumé dans le numéro 49 de Progressistes, permet de régir l’exploration et l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes. Les articles 1er et 2 assurent un libre accès des États à l’espace, sans que l’un d’entre eux puisse se l’approprier. L’article 3 garantit que l’exploration de l’espace se fasse dans le cadre du droit international et de la Charte des Nations unies en vue de maintenir la paix et la sécurité internationale. L’article 4 interdit les armes nucléaires. Le cinquième oblige à porter assistance aux spationautes (un peu comme cela se fait pour des humains en détresse en haute mer). Les articles 6 et 7 tiennent pour responsables les États pour les dommages causés lors de lancements et dans l’espace, y compris pour les activités non gouvernementales. Enfin, il y a un ensemble d’articles visant à favoriser la coopération, l’assistance mutuelle et l’égalité entre États dans l’exploration et l’utilisation de l’espace (articles 8, 9, 10 et 11).

Ce traité fondateur du droit spatial, toujours en vigueur, a permis de poser un cadre aux activités spatiales, mais l’espace de 1967 est bien différent de celui d’aujourd’hui. Le nombre d’acteurs a largement augmenté ; et surtout de nouveaux acteurs sont désormais en capacité de rejoindre l’espace, privés surtout, à l’image de SpaceX (entreprise d’Elon Musk) et de tout un nouvel écosystème de start-up (dit le new space), dont certaines sont spécialisées dans les lanceurs, d’autres dans les satellites, d’autres enfin, plus ambitieuses, cherchent à exploiter les ressources spatiales.

Les traités ne sont plus adaptés à cette nouvelle donne, d’autant plus que de nouvelles législations nationales et de nouveaux accords sont entrés en vigueur. C’est le cas, par exemple, des législations états-unienne ou luxembourgeoise qui autorisent les acteurs privés à explorer et à exploiter les ressources spatiales, dont des astéroïdes. C’est encore de la science-fiction au vu des capacités actuelles, mais cela entre en contradiction avec l’esprit des traités des années 1960. Dans ce domaine, le Luxembourg et les États-Unis ont signé un accord-cadre pour permettre à leurs entreprises de coopérer dans la recherche de ressources spatiales en 2024. Idée renforcée avec les accords Artemis signés par 56 pays.

ARTEMIS

Artemis est le projet états-unien d’un retour durable de l’homme sur la Lune à horizon 2030. Plus de cinquante ans après le dernier pas de l’homme sur la Lune, ce programme lancé en 2017 par le président Trump cherche à raviver une ambition spatiale aux États-Unis, à une époque où la Chine montre, depuis les années 2010, un développement impressionnant de ses capacités spatiales.

Artemis, contrairement au programme Apollo, ne vise pas seulement à aller sur la Lune, y poser un drapeau, mener quelques expériences scientifiques et en rapporter des pierres ; le programme vise à une installation plus durable de l’homme sur la Lune, en particulier, avec une station en orbite lunaire, la lunar gateway. C’est aussi un programme ouvert à la coopération : avec 56 membres, dont l’Europe (la France l’a signé le 7 juin 2022), le Japon et le Canada principalement, Artemis agrège à la fois des acteurs historiques qui ont beaucoup participé au développement de la Station spatiale internationale au côté des Russes, mais aussi de nouveaux acteurs comme le Brésil, l’Inde, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis qui se sont lancés dans l’aventure spatiale depuis plus ou moins longtemps, mais avec de nouvelles ambitions depuis quelques années. En somme, Artemis rassemble les alliés des États-Unis dans d’autres domaines autour d’un projet spatial ambitieux, mais en écartant des acteurs historiques du spatial, la Russie et la Chine.

L’accord Artemis peut être l’objet de beaucoup de critiques (la signature est une condition préalable pour participer au projet). La première, c’est que, même s’il se base sur le traité sur l’espace de 1967, il donne une nouvelle lecture de ce traité, notamment sur la question de l’exploitation des ressources spatiales. Des chercheurs ont relevé qu’Artemis renforce l’interprétation états-unienne du traité sur l’espace, à savoir « le droit fondamental des États individuels de permettre au secteur privé de s’engager » dans des activités commerciales, dont l’exploitation des ressources. De plus, cet accord contient des clauses pour assurer des « zones de sécurité » autour des installations. Or, que se passerait-il si un taïkonaute, un Chinois donc, s’introduisait dans ces « zones de sécurité » ? C’est d’autant plus inquiétant que, sur la Lune, les ressources qui pourraient intéresser les possibles occupants, l’eau et l’hélium-3, se trouvent pratiquement toutes au pôle sud, dans des cratères. Donc nous pourrions rapidement nous retrouver avec de larges zones privatisées par les installations présentes dans le cadre Artemis.

Face à cela, la Chine et la Russie ont lancé le programme ILRS (Station de recherche lunaire internationale), comprenant 13 pays, principalement parmi les BRICS (Venezuela, Afrique du Sud, Pakistan), mais aucune autre puissance spatiale. IRLS n’est pas totalement décorrelé du projet des nouvelles routes de la soie (BRI) qui contient un volet spatial qui contient un volet spatial comprenant des antennes aux sols. IRLS s’inscrit dans l’effort chinois de conquête de la Lune avec son programme Cháng’é (嫦娥) et son programme habité qui visent à y amener des hommes avant 2030 et à y une déployer une installation à partir de 2035, soit à peu près le même calendrier qu’Artemis. Au début du programme IRLS (en 2021), des discussions ont eu lieu entre l’agence chinoise, l’Agence spatiale européenne et le CNES français pour une coopération accrue dans l’exploration de la Lune. Avec le déclenchement de la guerre en Ukraine le 24 février 2022 et la signature de l’accord Artemis par l’Europe en 2022, les discussions sont soit enterrées pour IRLS, soit très réduites avec le programme chinois Chang’e d’exploration de la Lune.

LA STATION SPATIALE INTERNATIONALE

Avec la fin annoncée de la Station spatiale internationale (ISS) pour 2030, c’est un outil formidable de coopération qui va soit disparaître dans l’océan Pacifique, soit être cédé au privé.

L’ISS est née à une époque où les budgets des agences spatiales étaient réduits, mais où les coopérations entre États existaient déjà en orbite basse, notamment avec la station spatiale Mir, soviétique puis russe, à laquelle les États-Uniens ont pu s’arrimer et dans laquelle les premiers Français purent connaître l’apesanteur (Jean-Loup Chrétien, Claudie Haigneré). Issu de la fusion de la station multinationale Freedom et russe Mir-2, l’ISS reçoit la contribution des Européens, des Japonais et des Canadiens. C’est un projet à un peu plus de 100 Md$ et qui aura mis treize années à être assemblé. Aujourd’hui la station est occupée continuellement par 6 astronautes pour réaliser un ensemble d’expériences scientifiques dont les résultats irriguent la recherche mondiale. De plus, aucune technologie et/ou solution à usage militaire ne peut être développée à bord de la station, assurant que cet outil ne soit utilisé qu’à des fins pacifiques et de sciences. D’ailleurs, l’invasion de l’Ukraine par la Russie n’a, au dire des astronautes eux-mêmes, pas modifié le fonctionnement ou l’ambiance au sein de la station. Alors que les combats font rage au sol, régulièrement l’ISS passe à 400 km au-dessus de l’Ukraine, et Russes, Européens et États-Uniens travaillent ensemble. Mais avec la fin de la station, comme on l’a vu, la coopération scientifique entre Russes et Occidentaux risque d’en prendre un coup.

La Station spatiale internationale (ISS).

Les Chinois ont développé depuis une décennie leur propre station spatiale, la dernière, Tiangong, fut lancée en 2022. Les États-Unis accusent d’ailleurs la Chine de l’utiliser pour des recherches militaires, ce qu’interdisent les accords de l’ISS. Pour l’instant, elle n’a accueilli que des taïkonautes chinois, à la différence de Saliout, Mir ou l’ISS. Rappelons que la Chine a de longue date été exclue des programmes de coopération internationale dans l’espace. D’abord après la rupture sino-soviétique des années 1960, puis par l’amendement Wolf états-unien de 2011 qui a exclu toute coopération entre la NASA et la CNSA (agence spatiale chinoise). Cet amendement a aussi de fait exclu un certain nombre de coopérations entre l’Europe et la Chine dès lors que des États-Uniens ou du matériel états-unien auraient été mis en œuvre.

L’ÉTAT DES COOPÉRATIONS

Nous en arrivons donc à cet état de fait que, avec l’exclusion de la Chine des programmes internationaux, la fin programmée de l’ISS, les accords régionaux comme Artemis et le développement du secteur privé, les coopérations internationales dans l’espace régressent. Il y a encore quelques contre-exemples récents, comme avec missions lunaires Chang’e chinoises qui embarquent des instruments scientifiques de plusieurs pays. Par exemple, Chang’e 7, qui sera lancée en août 2026, aura à son bord des instruments égyptiens, russes, suisses, thaïlandais, italiens, et même états-uniens par l’intermédiaire de l’université de Hong Kong. En revanche, l’astromobile émirati n’a pas pu être embarqué, car soumis à ITAR, la réglementation états-unienne qui vise à contrôler tout ce qui peut avoir trait aux matériels américains considérés comme liés à des impératifs de défense nationale.

Il existe aussi des discussions au niveau de l’ONU pour une plus grande régulation des activités spatiales, notamment pour l’occupation des orbites et des fréquences. Mais avec l’arrivée des acteurs privés qui, comme SpaceX, s’accaparent les ressources, les discussions entre les États sont au point mort, a fortiori depuis le retour du président Trump au pouvoir aux États-Unis. La coopération internationale semble aujourd’hui réduite à l’observation et au suivi des débris spatiaux, même si là encore les acteurs comme SpaceX et la militarisation des orbites compliquent la tâche avec un échange d’information qui s’est réduit.

Le rover de la mission Chang’e 4 sur la Lune (CNSA)

L’AVENIR DES COOPÉRATIONS

À l’avenir, la militarisation des orbites terrestres (notamment géostationnaires avec les premiers satellites d’espionnage), le développement des acteurs privés, la bipolarisation des accords internationaux entre États-Uniens et Occidentaux d’un côté, Russes et Chinois de l’autre, il semble que les coopérations dans le spatial, à l’image du reste du monde, tendent à se réduire pour, dans le futur, se cantonner à des accords régionaux. Au milieu de cela, la fondation de l’Agence spatiale africaine, en 2023, qui cherche à nouer des partenariats régionaux et internationaux, est un beau signe de recherche de développement des technologies du continent.

L’Europe, quant à elle, via son agence spatiale notamment, semble s’aligner sur les intérêts états-uniens et le marché, à l’exception de quelques projets scientifiques, notamment dans l’observation de la Terre. Quant à la France, historiquement non alignée – elle a travaillé très tôt avec la Chine, la Russie et de manière privilégiée avec les autres États européens –, elle est maintenant complètement alignée sur les intérêts européens et états-uniens, à l’exception de ses activités militaires qui doivent assurer une souveraineté opérationnelle, qui s’était notamment révélée lors de la non-intervention dans la guerre en Irak de 2003 grâce aux images satellitaires.

Le spatial est à un tournant, les défis d’exploration et de maintien de la paix sont immenses. Alors, est-ce qu’il y a un futur, comme dans la série For All Mankind, où toutes les nations et entreprises s’associeraient pour explorer pacifiquement Mars, ou bien allons-nous simplement exporter au-delà de l’atmosphère terrestre les tensions et la violence présents en surface ?

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