Le Centre européen de recherche nucléaire (CERN), qui a été à l’origine de la découverte du boson de Higgs en 2012, est un brillant exemple de coopération internationale dans le domaine de la physique des particules. Mais son avenir est posé à l’aune de la remise en cause des coopérations scientifique internationale. Dans le domaine du nucléaire, l’extension des prérogatives de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) permettrait de multiplier les coopérations et de relever les défis énergétiques d’aujourd’hui et de demain.
*GILLES COHEN-TANNOUDJI est physicien, chercheur émérite au laboratoire des recherches sur les sciences de la matière (LARSIM).
LE CERN
La découverte, en 2012, par deux équipes du CERN de la particule recherchée depuis une cinquantaine d’années, le boson de Higgs (ndlr : la particule élémentaire qui donne sa masse à la matière), a marqué le succès éclatant de cette grande organisation européenne, fondée après la Seconde Guerre mondiale et qui pourrait servir de modèle en matière de coopération internationale. Il se trouve qu’avec mon ami, Michel Spiro, nous avons publié un ouvrage ([1]) dans lequel nous avons essayé d’analyser les raisons de ce succès ; permettez-moi de vous en recommander la lecture. Mais comme la discipline sur laquelle avait été fondé le CERN, la physique des particules élémentaires – une sous-discipline de la physique nucléaire –, semble avoir atteint l’essentiel de ses objectifs se pose la question de l’avenir du CERN, et aussi celle de la coopération scientifique internationale dans tous les domaines de l’utilisation de l’énergie nucléaire à l’heure de la transition énergétique et écologique, que je voudrais aborder dans le présent article.
LES RECHERCHES INTERNATIONALES POUR LE NUCLÉAIRE
Reprenons les données du problème de la transition énergétique posé par le changement climatique : pour « sortir du fossile » (charbon et pétrole), le recours exclusif aux énergies renouvelables, éolienne et solaire, est impossible à cause de leur caractère intermittent non pilotable ; elles ne peuvent donc être qu’un complément d’une base pilotable, qui, en l’état actuel de nos connaissances, ne peut être que l’énergie nucléaire. Se posent alors à propos de cette énergie les nombreuses questions qui conditionnent son éventuelle durabilité et qui doivent impérativement être abordées, comme celle de l’interdiction des usages non pacifiques, celle des ressources en combustible nucléaire ou encore celle du traitement des déchets nucléaires. Je voudrais ici saluer la sagesse du PCF d’avoir placé au centre de son plan climat l’objectif d’un nucléaire durable ([2]). Mais alors, le CERN, qui a une incontestable compétence en matière de coopération internationale, aurait la possibilité de jouer un rôle irremplaçable pour promouvoir, animer et coordonner la coopération internationale en matière de formation des personnels, de sûreté nucléaire, de non-prolifération, de radioprotection, de recherche nucléaire (de la R&D à la recherche fondamentale), d’innovation, de recherche en intelligence artificielle (rappelons que c’est au CERN qu’ont été inventés le Web et, somme toute, les principes de base de l’intelligence artificielle).

Concrètement, la coopération internationale en matière de nucléaire ne part pas de zéro : l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) intervient dans la réalisation et l’exploitation des centrales nucléaire ; Euratom (Communauté européenne de l’énergie atomique) soutient des recherches en Europe sur les réacteurs à neutrons rapides pouvant favorise l’émergence d’un nucléaire durable (plate-forme technologique pour une énergie nucléaire durable [SNETP]). En ce qui concerne la fusion, le Réacteur thermonucléaire expérimental international ([3]), ou ITER (abréviation d’International Thermonuclear Experimental Reactor) est un projet international de réacteur nucléaire de recherche civil à fusion nucléaire de type tokamak, situé à proximité immédiate du centre d’études nucléaires de Cadarache, à Saint-Paul-lès-Durance, France. En 2025, il associe trente-trois pays : ceux de l’Union européenne ainsi que l’Inde, le Japon, la Chine, la Russie, la Corée du Sud et les États-Unis. Son entrée en activité et les premières expériences de fusion sont prévues pour 2033.
ÉTENDRE LES PRÉROGATIVES DE L’AIEA
Le nucléaire est une énergie qui « fonctionne à la matière grise », ce qui veut dire que les personnels capables de la mettre en œuvre doivent être hautement qualifiés, et surtout motivés par la conscience d’être au service de l’ensemble de l’humanité. C’est pourquoi le travail en coopération internationale est peut-être la meilleure garantie d’efficacité et de sécurité dans cette mise en œuvre. Il me semble qu’une telle pratique pourrait se mettre en place sans qu’il soit nécessaire de procéder à de complexes réformes de structure des instances internationales. Il suffirait d’accroître les prérogatives d’une AIEA s’appuyant sur un réseau d’organismes analogues au CEA français, coordonnés par un CERN devenu Centre international de recherche, innovation et formation en énergie nucléaire, pour gérer l’ensemble du personnel capable de faire fonctionner une installation nucléaire, quelle qu’elle soit. Prenons un exemple concret : un pays disposant de ressources suffisantes en matière de combustibles et de sites souhaiterait procéder à l’installation, puis à l’exploitation d’une nouvelle centrale nucléaire ; il s’adresserait alors à l’AIEA qui, après avoir discuté et approuvé la faisabilité du projet, devrait répondre aux besoins en personnel qualifié et rompu au travail en coopération internationale, au prix des coûts de personnel en cours. Considérons un autre exemple, celui du transport maritime : on sait que ce mode de transport fait appel à d’énormes porte-conteneurs fonctionnant au fuel et produit par conséquent de l’ordre de 30 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et on sait aussi qu’avec des systèmes de propulsion nucléaire (puisque l’on sait faire un porte-avions nucléaire on devrait savoir faire un porte-conteneurs nucléaire…) il serait possible de résoudre ce problème. Ce serait alors à l’AIEA de fournir les équipages qualifiés, internationaux, de cette flotte de « porte-conteneurs nucléaires », au tarif incluant les coûts de personnel en cours ([4]).
LE CONTRÔLE DE L’ARME NUCLÉAIRE PAR L’AIEA
Un cas problématique est celui du droit de veto accordé à cinq membres permanent du Conseil de sécurité de l’ONU (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) disposant de l’arme nucléaire. Il est particulièrement scandaleux qu’un pays disposant de ce droit de veto, la Russie en l’occurrence, agresse un autre pays membre de l’ONU, l’Ukraine – qui, dans le passé, disposait de l’arme nucléaire et y a volontairement renoncé –, et s’abrite derrière son droit de veto pour repousser toute résolution contraignante qui lui soit imposée. Il est clair que si l’on avait été capable de démilitariser complètement le nucléaire un tel droit de veto n’aurait plus de raison d’être, mais, en attendant qu’une telle démilitarisation intervienne, ne pourrait-on pas imaginer que l’AIEA devienne membre permanent du Conseil de sécurité ? Elle pourrait ainsi neutraliser l’usage du droit de veto par un autre membre du même conseil qui se serait rendu coupable d’agression et devenu objet d’une de ses résolutions contraignantes.
GARANTIR LE CARACTÈRE PACIFIQUE ET BÉNÉFIQUE DU NUCLÉAIRE
Les menaces que fait courir le réchauffement climatique ne connaissent pas de frontières. Les actions à mettre en œuvre pour y faire face en connaîtraient-elles ? Parmi les quelques six mille signataires de la découverte du boson de Higgs, il y avait des Ukrainiens et des Russes, des Pakistanais et des Indiens, des Iraniens et des Israéliens, des Chinois et des Américains. Pourquoi pas un tel mélange pour l’exploitation de centrales nucléaires ou de porte-conteneurs à propulsion nucléaires ? Pour garantir le caractère pacifique et bénéfique de l’usage du nucléaire, internationalisons son personnel !
([1]) Gilles Cohen-Tannoudji et Michel Spiro, le Boson et le Chapeau mexicain. Un nouveau grand récit de l’univers, postface de Michel Serres, Gallimard, « Folio Essais », 2013. Cet ouvrage est en cours de traduction en anglais pour publication, en accès libre, par Springer.
([2]) Victor Leny, « Nucléaire et mix énergétique », Progressistes 16/06/2025.
Claire Kerboul, l’Urgence du nucléaire durable, De Boeck Supérieur, 2023.
([3]) https://fr.wikipedia.org/wiki/ITER.
([4]) À lire à ce sujet l’article de Sandra Brisson « Défis et risques de l’énergie nucléaire pour les transports maritimes », Progressistes, no 46.
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