Progressistes a obtenu un entretien exceptionnel avec l’ingénieure en électronique Luciana Santos, présidente du Parti communiste du Brésil et ministre brésilienne de la Science, de la Technologie et de l’Innovation du gouvernement Lula. Avec elle, nous avons pu échanger sur les différents enjeux scientifiques et techniques et des coopérations internationales du point de vue brésilien.
Entretien réalisé par Henri Blotnik et Flavien Ronteix*
Progressistes : Science, technologie et innovation, objectifs stratégiques : quelles difficultés principales dans le contexte actuel ?
Luciana Santos : Ces dernières années, sous l’impulsion du gouvernement Lula, le Brésil a réalisé des progrès significatifs et placé la science au service du développement national, grâce à des investissements ciblés sur des domaines stratégiques. Le Fonds national de développement scientifique et technologique (Fundo Nacional de Desenvolvimento Científico e Tecnológico) est le principal artisan de cette politique, allouant des ressources à des domaines tels que les infrastructures de recherche, l’innovation industrielle, la transformation numérique, l’Amazonie, l’intelligence artificielle, la défense et la sécurité alimentaire, organisés en programmes structurants et sectoriels.
Cependant, nous savons que la solution des problèmes structurels prend du temps, et nous subissons encore les conséquences de politiques publiques longtemps abandonnées, d’un sous-financement historique et de la fuite des cerveaux. À cela s’ajoute la dépendance technologique extérieure dans des secteurs critiques, l’asymétrie régionale des capacités scientifiques et la nécessité d’une réindustrialisation fondée sur l’innovation. Le principal défi consiste donc à transformer la science en un socle structurel du développement, avec une envergure suffisante, une prévisibilité budgétaire et une articulation entre l’État, le monde universitaire et le secteur productif.
Progressistes : Souveraineté et développement : comment affirmer un développement souverain face à la montée de l’impérialisme ?
L.S. : La souveraineté se renforce par la maîtrise des connaissances stratégiques, la capacité nationale à produire des technologies critiques et une coopération internationale non subordonnée. Le Brésil est attaché au multilatéralisme, au renforcement des pays du Sud et aux partenariats favorisant le transfert de technologies, la formation du personnel et l’autonomie décisionnelle, notamment dans des domaines sensibles tels que l’énergie, la santé, la défense et la transformation numérique.
Progressistes : Sur la question des mines et de l’énergie, quelles sont les stratégies et les contributions de votre ministère ?
L.S. : Le gouvernement du président Lula a placé la science, la technologie et l’innovation au cœur de la politique nationale de développement, dont les piliers sont la soutenabilité, la justice sociale et la souveraineté. Dans cette optique, le ministère a pleinement soutenu le programme national de réindustrialisation axé sur l’innovation intitulé la Nouvelle Industrie Brésil (NIB). La NIB comprend six missions, couvrant les domaines de l’agriculture, de la santé, de la transformation numérique, de la décarbonation et des énergies renouvelables, des infrastructures, de l’assainissement et de la mobilité, ou encore de la défense. Le ministère a financé, par le biais du Fonds national de développement technologique et d’innovation, des entreprises et des acteurs des technologies de l’information et de la communication actifs dans la recherche, le développement et l’innovation de ces domaines avec leurs chaînes de production respectives. Ce sont près de 45 milliards de réais [7,2 Md€] qui ont été investis dans la NIB. En outre, le ministère a participé pour la première fois au nouveau Programme d’accélération de la croissance (PAC), intégrant les infrastructures scientifiques à cette action structurante du gouvernement.
Progressistes : Sur la santé, quelles sont les ambitions pour la recherche médicale ?
L.S. : Nous entretenons un partenariat solide avec le secteur de la santé. Au-delà du renforcement du système unifié de santé et du rôle moteur d’institutions telles que l’Institut Butantan de recherche biomédicale et la Fondation Oswaldo Cruz (recherche en santé publique), nous œuvrons à garantir l’autonomie en matière d’approvisionnement stratégique, de vaccins et de produits biopharmaceutiques ; à développer les capacités nationales d’essais cliniques ; à exploiter l’intelligence artificielle et le big data en santé ; et à intégrer la science, l’industrie et les politiques publiques afin de consolider le complexe économico-industriel de la santé. Nous investissons également dans des infrastructures scientifiques de pointe, comme le RMB (réacteur multifonctions brésilien), qui permettra d’accroître la production de radio-isotopes à usage médical et industriel.
Progressistes : Quels sont vos objectifs de coopération dans la lutte pour la protection de l’environnement ?
L.S. : La coopération environnementale privilégie la recherche sur le changement climatique, la biodiversité, la bioéconomie, l’utilisation durable des biomes et la surveillance environnementale. L’accent est mis sur la production de connaissances scientifiques orientées vers la prise de décision combinant savoirs scientifiques, savoirs traditionnels et innovation technologique. Notre intervention a joué un rôle fondamental en permettant au Brésil d’obtenir des résultats de plus en plus significatifs en matière de réduction de la déforestation dans tous ses biomes([1]), notamment en Amazonie.
Progressistes : En novembre 2025 s’est tenue la COP 30 à Belém. Quels ont été vos contributions et comment mettre en œuvre le résultat de ces délibérations ?
L.S. : La COP 30 a été la COP de la mise en œuvre, nous avons finalement réussi à adopter le « paquet de Belém », comprenant 29 décisions, dont des accords sur la transition juste, le financement de l’adaptation, le commerce et les voies de discussion pour mettre fin à la dépendance aux combustibles fossiles. Gagner l’approbation des 195 pays participants est loin d’être trivial dans un contexte extrêmement difficile pour le multilatéralisme. Des engagements ont été pris pour tripler le financement de l’adaptation d’ici à 2035, le fonds Forêts tropicales pour toujours a été lancé, et 122 pays ont présenté leurs plans nationaux d’action climatique. Le ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation (MCTI) continuera de jouer un rôle central dans la lutte contre le changement climatique, d’une part en produisant des données scientifiques de surveillance environnementale grâce à ses satellites et à ses modèles climatiques, d’autre part en fournissant de la recherche, des technologies et des innovations qui jettent les bases d’une économie bas carbone dans des domaines tels que l’énergie, l’agriculture, la transformation numérique, la mobilité, entre autres.

Progressistes : Quel rôle voyez-vous pour la coopération internationale dans la lutte contre le changement climatique ?
L.S. : Les changements climatiques, en tant que défi mondial, ne connaissent pas de frontières géopolitiques. Par conséquent, les solutions aux problèmes qu’ils posent, qui dépendent nécessairement de STI (science, technologie et innovation), ne pourront émerger sans un engagement fort en faveur de la coopération internationale. Il est inutile que le Brésil fasse sa part, en réduisant la déforestation, si les principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre ne font pas la leur. Nous traversons une période difficile pour promouvoir la coopération, notamment scientifique et technologique, mais il n’y a pas d’autre option. Nous habitons la même planète et c’est notre avenir qui est en jeu. Le Brésil mène plusieurs collaborations internationales dans le domaine des changements climatiques; je peux citer ici les expériences de la Grande Tour d’Amazonie, avec l’Allemagne, le projet AmazonFace, avec le Royaume-Uni, qui sont deux grandes infrastructures de recherche au cœur de la forêt amazonienne destinées à mesurer l’impact des gaz à effet de serre sur ce biome, ou encore la famille de satellites du programme CBERS, que nous avons avec la Chine, d’où proviennent les données des deux plus grands programmes brésiliens de surveillance environnementale, PRODES et DETER.

Progressistes : Y a-t-il une coopération interaméricaine en Amazonie ?
L.S. : Plusieurs initiatives sont en cours. Par exemple, nous disposons d’un mécanisme essentiel : l’Organisation du traité de coopération amazonienne (OTCA), composée de huit pays qui partagent ce biome. L’organisation aborde divers sujets, notamment ceux de STI. Nous avons récemment lancé un appel à propositions de recherche dans le cadre du programme Pro-Amazonie, piloté par le MCTI et consacré à la recherche conjointe entre les pays de la région. Les projets ont déjà été sélectionnés et disposeront de trois ans pour être développés. L’OTCA mène également d’importantes initiatives telles que l’Observatoire régional de l’Amazonie, et nous rétablissons, fin mars, la Commission spéciale de l’OTCA sur la science et la technologie et créons le Groupe scientifique de l’Amazonie. Mais depuis Eco 92, quand fut créé l’Institut interaméricain pour la recherche sur les changements globaux (IAI), nous menons des activités conjointes de recherche et d’innovation avec tout le continent. Des centaines de projets ont déjà bénéficié du soutien de l’IAI, dont une grande partie concerne l’Amazonie.
Progressistes : Avec l’Amérique de Trump, qui exacerbe les tensions internationales et met à mal les coopérations, quelle est la position du Brésil ?
L.S. : Le Brésil a toujours entretenu une tradition de coopération internationale en matière de science, de technologie et d’innovation, nouant de multiples partenariats. Il s’agit d’une vision pragmatique qui vise à garantir à nos chercheurs, laboratoires, universités et entreprises innovantes un large éventail d’opportunités de développement. Si les collaborations sont mutuellement bénéfiques, équilibrées et conformes à l’intérêt national, nous apporterons tout le soutien possible et nécessaire. Par conséquent, à cet égard, nous n’opposons pas notre veto aux partenariats internationaux, ce qui ne correspond d’ailleurs pas à l’esprit du développement scientifique. Bien entendu, nous sommes au sein d’un gouvernement élu qui a des projets très clairs. En matière de coopération internationale, nous agissons dans une logique de développement et de réduction des inégalités globales d’accès à la production scientifique et technologique, nos actions vont donc dans ce sens. Nous souhaitons maintenir, et soutenons, la coopération traditionnelle que nous avons avec les États-Unis ou l’Europe, et en même temps nous approfondissons les activités et programmes conjoints avec les pays du Sud, en particulier avec les BRICS (groupement de pays autours des pays fondateurs, le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud), l’Amérique latine et les Caraïbes, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique.
Progressistes : D’ailleurs, où en est la coopération scientifique au sein du des BRICS ?
L.S. : Cette coopération est déjà très organisée. Lors de la présidence brésilienne des BRICS, en 2025, nous avons célébré le 10e anniversaire de la signature du mémorandum d’entente sur la coopération en STI de ce groupe de pays. Au cours de la dernière décennie, nous avons mis en place 14 groupes de travail thématiques, couvrant des domaines aussi divers que les sciences et technologies océaniques et polaires, l’astronomie, les matériaux, le calcul haute performance, les catastrophes naturelles, le financement de la recherche et les infrastructures. Ces groupes se réunissent régulièrement et développent des projets communs. Nous avons déjà lancé 6 appels à projets de recherche conjoints et 1 appel à projets d’innovation, finançant plus de 150 projets et impliquant plus de 5 000 chercheurs. Nous organisons des forums annuels pour les jeunes scientifiques et décernons un prix aux jeunes innovateurs. Plus récemment, toujours sous la présidence brésilienne, nous avons jeté les bases d’un éventuel câble sous-marin des BRICS, afin de transmettre des données scientifiques de manière sécurisée, rapide et à faible latence. Notre avenir est encore plus prometteur avec l’arrivée de nouveaux membres au sein du groupe.
Progressistes : Avec la France, quelles sont les pistes de coopération possibles ?
L.S. : Nous sommes déjà à l’œuvre ; notre gouvernement a réactivé le Centre franco-brésilien pour la biodiversité amazonienne. Le Centre est pleinement opérationnel, et des appels à projets de recherche sont en cours. Lors de la COP 30, nous avons financé par son intermédiaire l’expédition Iaraçu, qui a navigué sur les cours d’eau amazoniens, diffusant la culture scientifique et agissant pour le développement durable auprès des communautés locales et riveraines. À la fin de l’expédition, j’ai eu le plaisir, en compagnie du président Emmanuel Macron, de visiter le navire et de saluer nos scientifiques qui ont mené à bien ce remarquable projet.

La coopération scientifique avec la France est par ailleurs ancienne et fructueuse, qu’il s’agisse de l’inspiration qu’elle apporte à nos modèles universitaires, du secteur de la santé avec l’Institut Pasteur ou des technologies nucléaires du programme de sous-marins brésiliens. Au sein de notre ministère, nous entretenons une étroite coopération dans le domaine du calcul haute performance, entre le LNCC, le Laboratoire national de calcul scientifique, et l’INRIA, sans compter les nombreuses autres collaborations académiques entre nos universités.
Quelles observations pourrait-on formuler au sujet des échanges universitaires avec la France, impliquant professeurs, étudiants et chercheurs ? Comme je l’ai déjà dit, il s’agit d’une coopération historique qui a été très fructueuse pour nos pays et qui se poursuit grâce aux appels à propositions bilatéraux de la CAPES ([2]) et du CNPq ([3]). La France accueille un grand nombre de nos étudiants en master, doctorat et post-doctorat, et nous souhaitons, pour notre part, accueillir davantage de chercheurs français au sein de nos institutions académiques ou scientifiques.
Progressistes : Quels sont vos perspectives en matière de coopérations scientifiques dans les cinq à dix années à venir ?
L.S. : Le maître mot des actions de coopération que nous développons est souveraineté. Si nous voulons faire de la recherche et de l’innovation des moteurs de développement et de réduction des inégalités, nous devons être en mesure de développer nos propres capacités scientifiques, technologiques et d’innovation, tout en nous appuyant sur cet outil incontournable qu’est la collaboration internationale et le transfert de technologies. Nous aspirons à être un acteur encore plus respecté, capable de négocier des conditions qui nous garantissent l’accès aux technologies de pointe. Récemment, nous sommes devenus membre associé du CERN, situé en France et en Suisse, une première pour un pays des Amériques. Notre point de vue est que le Brésil est un grand pays de science et qu’il doit, remplissant toutes les conditions, être copropriétaire d’une expérience de cette envergure. Mais un défi demeure : transformer tout notre potentiel scientifique en puissance innovatrice. C’est ce que à quoi nous voulons nous atteler dans les années à venir.
Progressistes : Sur un plan plus personnel, quelle marque souhaitez-vous imprimer ?
L.S. : Mon point de vue est que la coopération scientifique internationale doit être marquée par le droit au développement et que pour exiger des pays en développement et des pays les moins avancés qu’ils contribuent à relever les défis de notre génération – changement climatique, perte de biodiversité, pandémies –, il est indispensable de leur donner accès à la technologie et au transfert de connaissances. Nous voyons un monde où les sujets de STI ont été instrumentalisés à des fins de sanctions et de guerre, ce n’est absolument pas l’état d’esprit de nos scientifiques, chercheurs et inventeurs. En tant que gouvernements, nous devons garantir le progrès juste, durable et souverain de nos nations.
*HENRI BLOTNIK est membre du collectif Amérique latine du PCF,
Flavien Ronteix est rédacteur en chef de Progressistes.
([1]) Outre l’Amazonie, le Brésil abrite d’autres biomes de vaste extension, tels le Cerrado, la Catinga, la forêt atlantique( Paraná et São Paolo, le Pantanal…
([2]) CAPES : Coordinação de Aperfeiçoamento de Pessoal de Nivel Superior, organisme d’évaluation et de promotion des étudiants et du personnel universitaire.
([3]) CNPq : Centro National de Pesquisa (Centre national de la recherche), équivalent brésilien de notre CNRS.
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