Fos-étang de berre : décarbonation de façade ou nouvel essor industriel ? Jean-Claude Cheinet*

Comme à Dunkerque, la région Fos-étang de Berre voit arriver de grands projets de développement industriel centrés sur la décarbonation. Cette réindustrialisation décarbonée et innovante doit se construire avec pour objectif un progrès pour toute la population, et pour cela il doit y avoir une véritable réappropriation citoyenne et démocratique des enjeux et solutions. Or il est des questions qui surgissent localement et pour lesquelles les choix d’aménagement auront une portée nationale.

*Jean-Claude Cheinet, membre du comité de rédaction de Progressistes, est géographe.

On annonce l’implantation d’industries innovantes dans la zone de Fos-étang de Berre et la décarbonation des activités actuelles : sidérurgie et chimie lourde à partir du pétrole. Ces projets pour l’une des trois régions françaises les plus émettrices de CO2 sont donc de bon augure. Si réduire ces émissions est une urgence, la transition énergétique y est aussi une question d’aménagement à multiples dimensions, tant régionales que nationales. De tels projets, qui mettent en jeu l’avenir industriel de la région Fos-étang de Berre, revêtent une importance nationale dans un pays qui s’est construit comme nation sur des projets politiques forts.

QUI REFUSERAIT DÉCARBONATION ET EMPLOIS INNOVANTS ?

S’il devient nécessaire de refonder complètement la zone industrielle de Fos en diminuant sa dépendance aux importations de « fossiles », il s’agit d’abord de rattraper les retards, de développer les activités existantes : le port évidemment, en relançant l’activité conteneurs en liaison avec l’arrière-pays ; la sidérurgie ensuite, atteinte par la baisse des prix de l’acier ; et la pétrochimie, en aidant à leur transition vers des activités bas carbone. La production de panneaux photovoltaïques et d’hydrogène sont également évoqués.

Dans le cadre de l’accompagnement des projets industriels, l’État a lancé une réflexion sur l’aménagement de la zone. On annonce l’engagement de l’État pour aider les entreprises, mais s’agit-il de capter des subventions sur des annonces ou de réels projets d’investissements ? Quoi qu’il en soit, ces projets nouveaux montrent l’attractivité de la région, qui a de nombreux atouts liés à sa position entre vallée du Rhône et arc méditerranéen et à son ouverture sur le monde grâce au port. Or la région Fos-étang de Berre n’a été équipée que de manière trop ponctuelle : les activités se sont développées de façon non coordonnée, les villes ont été amenées à accueillir la population comme elles pouvaient. Aujourd’hui, sidérurgie et pétrochimie stagnent ou déclinent, et le chômage se développe. D’où une inadaptation de cette grande région industrielle à des évolutions récentes. Signalons que 300 000 personnes vivent dans ce bassin d’emplois. Quelles que soient les intentions des uns et des autres, n’est-ce pas l’occasion de valoriser cet ensemble ?

Les projets sont cohérents avec la volonté globale affichée par l’État de réindustrialiser le pays. Pour cela, il y a besoin d’électricité, la production locale ne suffira pas et l’éolien en mer ne réglera pas tout. Favoriser la transition énergétique vers l’électrique des industries existantes et approvisionner les nouvelles demandera d’augmenter et de stabiliser l’alimentation électrique. Cela nécessitera l’établissement d’une ligne de 400 000 V depuis les centrales nucléaires de la vallée du Rhône.

VERS UN NOUVEL ESSOR RÉGIONAL ?

Au-delà des aspects industriels se posent les enjeux d’un développement régional équilibré: avec les nouveaux emplois (au moins 6 000) viendront des familles à accueillir dans de bonnes conditions : écoles, santé, hôpital, logements, mobilité, etc. Les retards accumulés dans les transports sont un handicap que ne comble pas la voiture : les parkings sont insuffisants comme, exemple extrême, autour d’Airbus Marignane, où les voitures stationnent le long des routes et escaladent la colline. Il faudra aussi prévoir les plates-formes logistiques, les data center connectés. La gestion du foncier et des équilibres jusqu’à présent maintenus entre espaces agricoles, espaces naturels avec les parcs naturels régionaux de Camargue, des Alpilles, de la Côte Bleue et des espaces urbanisés devra être assurée. Tout cela est à combiner avec le maintien de la pêche et du tourisme. Enfin, il y aura la nécessaire prise compte des conséquences du réchauffement climatique (niveau de la mer, érosion côtière…).

Devant l’importance du projet global, de ses enjeux régionaux et nationaux, les associations d’industriels sont insuffisantes car la concertation passerait alors par des « laboratoires territoriaux » rassemblant des personnes de la « société civile ». Aussi, la création d’un commissaire de la République dédié pour coordonner le tout est nécessaire ; cela dit, son efficacité se mesurera à l’aune de ses moyens car il faut que l’État joue enfin complètement son rôle de chef d’orchestre.

LES LIMITES DU PROJET ET LES DURES RÉALITÉS

Les limites commencent avec une concertation qui témoigne certes d’une ouverture mais qui reste une démocratie rabougrie dans un débat restreint à des cadres administratifs, des industriels, des représentants des communes et des personnalités associatives. La présence des syndicats y reste discrète. Les choses semblaient trop grosses et un atelier de réflexion (avec les mêmes) va être animé par la CFDT et sans doute la question sera examinée en Commission nationale du débat public (CNDP). Pour explorer ce projet, on n’y a que ces réunions et des articles de presse cherchant le sensationnel ; dès lors, la nécessité de trouver les moyens d’informer mieux et d’associer plus largement la population, car on ne peut en rester là pour des réalisations qui peuvent bouleverser la région sur des points essentiels comme les emplois, les logements et les équipements, la circulation… Est-on même sûrs des projets portés par les industriels quand on voit comment ArcelorMittal a renoncé à investir à Dunkerque et comment des « giga-usines » annoncées s’évaporent ? Ces retards ignorent complètement l’urgence climatique alors que le plan climat proposé par le PCF amorce une réflexion sur la complémentarité des différentes activités.

Il y a urgence, au regard des incertitudes climatiques, à renforcer l’encadrement de la ressource en eau dans ses différents usages (eau potable, irrigation, industries, tourisme…). Les propositions sont encore insuffisantes notamment si l’on tient compte des évolutions climatiques. L’utilisation de la ressource principale qu’est la Durance n’aborde pas en l’état, malgré une « commission Durance », la complexité de sa gestion depuis sa source ni les impacts de son déversement dans l’étang de Berre. Les interconnexions entre ces différents usages rendent nécessaire un débat sur les travaux envisagés pour l’étang de Berre, et la surveillance et protection de la nappe de Crau.

DANS « INDUSTRIALO-PORTUAIRE », IL Y A LE PORT

Le développement du port, pilier des activités de cette région, n’est jusqu’à présent qu’évoqué. Les mobilités ne semblent abordées que par le covoiturage, favorisant ainsi les déplacements en voiture et le tout-camions, qui nécessite moins d’investissements en infrastructures mais est polluant et générateur de risques. Le report modal sur le chemin de fer et la réanimation de la gare de triage de Miramas sont à peine évoqués alors qu’ils devraient être priorisés. Les propositions ignorent la nécessité de développer les services publics comme moteurs d’un nouveau développement. Elles ne sont présentées que comme strictement techniques.

Certaines industries présentent des risques : rejets polluants, explosions… Les normes de rejets, parfois non respectées, sont souvent minorées par l’État, quand il ne fait pas montre de passivité, comme devant les rejets d’ArcelorMittal. Il semble que l’on s’en remette aux structures pluripartites existantes et créées sous l’impulsion des communistes dans les années 1970, celles-là mêmes qui depuis le repli délibéré de l’État ont été affaiblies en prenant des formes simplement associatives. Or la confiance ne se reconquerra que par la transparence, les rôles et pouvoirs nouveaux pour ces organismes et l’engagement de l’État pour soutenir la démarche. Les connivences entre administration et industriels doivent cesser. Il y a incontestablement une prise de conscience qu’il faut bouger. Sans en surestimer l’impact, les communistes peuvent enrichir une démarche dont les résultats, sans une démarche démocratique, risquent d’être en deçà des besoins tant nationaux que locaux.

POUR UN VRAI PLAN D’AMÉNAGEMENT RÉGIONAL

Une réindustrialisation décarbonée et innovante doit apporter des formes de progrès à toute la population. De nos jours, alors que le marché reste anarchique et inefficace, on doit réfléchir au rôle de l’État comme chef d’orchestre du redressement industriel, à de nouvelles nationalisations, au développement des services publics et à l’équipement de la région.

Réussir cette transition oblige à un vrai plan régional d’aménagement complet, avec comme élément clé la décarbonation des activités industrielles de la zone. La sidérurgie doit évoluer et être protégée par une nationalisation. Les industries nouvelles (panneaux photovoltaïques et hydrogène) doivent être encouragées pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, avec un contrôle des crédits publics liés à des obligations respectées. Cela va dans le sens du plan climat Empreinte 2050 et permet d’améliorer la qualité de l’air. La transition ne doit pas servir de prétexte à une réduction des activités et des emplois existants.

Il faut donc un plan régional cohérent pour rattraper les retards en équipements. Comment coordonner autrement et développer les déplacements, les transports à l’échelle d’une agglomération de 300 000 habitants et d’une grande région industrielle ? Le port couplé au fluvio-maritime étant un pilier de l’économie, il faut doubler la ligne de raccordement au chemin de fer et s’appuyer sur la gare de triage de Miramas, et veiller au réseau d’oléoducs et de gazoducs (cohérence, fuites…). Ces nouveaux équipements doivent économiser l’espace dévoré par les routes et les plates-formes logistiques,

AU-DELÀ DES ASPECTS INDUSTRIELS

Il y a un besoin de plus de démocratie avec information plus large de la population, des débats sur les projets dans leur ensemble en mettant clairement en avant les points forts, les transformations envisagées ou réalisées, les moyens engagés. Concernant les risques industriels et les craintes des populations, il faut que soient élargis le rôle et les pouvoirs des comités de suivi de sites, dont les représentants des riverains seraient élus, seul moyen pour rétablir la confiance.

L’approvisionnement électrique peut conjuguer différentes sources : photovoltaïque en respectant les espaces naturels sensibles, éolien en mer avec des emplacements qui ne gênent pas la pêche, surtout ligne de 400 000 V dont les impacts doivent être restreints en concertation avec la population.

Les communes et intercommunalités doivent être aidées pour maîtriser le foncier, construire des logements de qualité non enclavés, établir des écoles, collèges et lycées, agrandir l’hôpital de Martigues et protéger globalement le cadre de vie. Car jusqu’à présent les activités industrielles et urbaines ont respecté une forme d’équilibre dans l’espace avec la nature des collines, de la Camargue, de l’étang de Berre et des plaines alluviales cultivées. Les éléments de cet équilibre faunistique et floristique ainsi que la biodiversité doivent être strictement respectés par le recours si nécessaire à des mesures compensatoires. Ces équilibres sont liés à la préservation des activités qui les maintiennent : activités agricoles dans des plaines ; aides à la pêche méditerranéenne, qui se voit imposer par l’Union européenne des règlements faits pour l’Atlantique ; défense d’ensembles forestiers cohérents et à protéger des incendies ; zones humides et milieux aquatiques ; accueil des activités touristiques, nautisme, baignades en évitant les croisières des navires-usines à touristes. Pour cela, on peut s’appuyer sur la proposition de loi déposée en 2022 par Pierre Dharréville, l’ancien député communiste des Bouches-du-Rhône, sur la gestion des communs avec la population, contre la privatisation du monde et pour une réappropriation citoyenne et démocratique. Telles nous paraissent être les conditions pour un accueil confiant des activités nouvelles, une rénovation des activités anciennes et un nouvel essor de la région.

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