Les key labs du CNRS : la juste fureur des chercheurs, Geoffrey Bodenhausen*

Sans grande surprise, Antoine Petit, président-directeur général du CNRS, a annoncé le 12 décembre 2024 son projet de distinguer environ 25 % des laboratoires du CNRS, jugés « de rang mondial », auxquels serait apporté un soutien renforcé. Donc les 75 % restants des laboratoires, d’unités mixtes de recherche, voire peut-être même les unités propres du CNRS, seraient amenés à dépérir faute de nouveaux recrutements et de moyens.

*Geoffrey Bodenhausen est professeur émérite au département de chimie de l’École normale supérieure de Paris et professeur honoraire à l’École polytechnique fédérale de Lausanne.

Le dispositif envisagé prévoit de concentrer, à l’horizon de quelques années, une part des ressources humaines de l’organisme sensiblement plus importante qu’actuellement sur les laboratoires pompeusement nommés « CNRS key labs ». L’anglicisme est de mise, car cette approche n’a pas de place dans la tradition scientifique française. Il est étonnant, pour ne pas dire scandaleux, que le conseil scientifique du CNRS n’ait à aucun moment été consulté en amont de cette annonce. Le conseil scientifique s’oppose donc au projet qui lui a été présenté le 27 janvier 2025.

Nous ne voudrons pas répéter ici les furieuses protestations, par ailleurs parfaitement justifiées, des chercheurs, des syndicats et des partis politiques. C’est à la fois la forme (le décret monarchique, qui rappelle les manœuvres du président de la République et des 49.3 à répétition de son gouvernement) et le contenu (la prétention de savoir comment trier le bon grain de l’ivraie) que nous contestons.

DES TÂTONNEMENTS À L’ARBITRAIRE

Car Antoine Petit ne nous dit pas comment il entend sélectionner les heureux élus. Dans son monde, il est inutile de l’expliquer, car cela va de soi. Il suffit de privilégier les laboratoires les plus éminents, les plus réputés, les plus visibles, les plus dynamiques… Que sais-je encore ? Voilà qui semble évident. Mais comment Antoine Petit va-t-il s’y prendre pour déterminer la réputation, la visibilité, le dynamisme des laboratoires ? Il y a trois options : 1. Soit regarder les classements de Shanghai, plus exactement l’Academic Ranking of World Universities (ARWU), ou d’autres concours de beauté dans le style du Times Higher Educational Supplement. 2. Soit la bibliométrie favorisée par le Web of Science, de Clarivate, Google Scholar ou d’autres moteurs de recherche. 3. Soit téléphoner à des présidents d’université, des doyens de facultés et des directeurs d’UMR pour se faire conseiller quant à savoir qui mérite d’être soutenu et qui devraitêtre lâché en rase campagne. Or toutes ces méthodes sont hautement contestables pour différentes raisons. Ainsi, la bibliométrie montre certes que certains chercheurs sont plus souvent cités[i]1 que d’autres, mais échoue à analyser pourquoi. Certains domaines sont à la mode. À l’inverse, certaines activités de recherche essentielles sont invisibilisées à dessein. D’autres domaines regroupent un très grand nombre de chercheurs qui se citent abondamment les uns les autres. Par contre, certaines activités essentielles ne sont animées que par un très petit nombre d’acteurs.

POUR UNE AUTRE DÉMARCHE

Tout cela signifie qu’il est objectivement difficile de trouver des critères satisfaisants pour identifier la « bonne » science. La solution est pourtant connue. Il faut favoriser la biodiversité : monter des agences de moyens parallèles, créer des commissions séparées pour chaque domaine. C’est exactement la voie que le CNRS a suivie depuis sa création. C’est aussi la voie choisie par les Allemands, qui ont plusieurs agences parallèles telles que la Max Planck Gesellschaft, la Helmholtz Gemeinschaft, entre autres. Les États-Uniens ont (ou avaient ?) leur National Science Foundation, leurs National Institutes of Health, leur Department of Energy, etc. Certes, chaque agence a sa direction, et chaque direction peut faire des erreurs, mais pas toutes en même temps – sauf si ces acteurs sont tous mis au pas de manière abrupte, comme cela semble être le cas ces jours-ci. Le problème du CNRS, c’est que son P-DG est nommé par le pouvoir politique et jouit d’une autorité excessive qui n’est que très partiellement encadrée par le Comité national, dont les compétences statutaires sont souvent bafouées. Il faudra fortifier la démocratie et le rôle des représentants et représentantes élues, en lieu et place des nominations par le pouvoir exécutif. C’est le seul moyen de veiller à ce que la richesse thématique et la diversité d’une recherche scientifique digne de ce nom soient mises à l’abri des velléités autoritaires des P-DG des organismes de recherche.


[i] 1. « Cités », dans le jargon, signifie que les articles d’un scientifique sont mentionnés en référence bibliographique à la fin des articles de ses pairs. Voir « Le classement dévoyé des scientifiques les plus influents », le Monde, 18 mars 2025, p. 3.

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