Le Climat : une affaire globale et régionale aussi,

Entre perception et réactions, entre échelles différentes de temps et de lieux, les impacts du changement climatique doivent aussi être réfléchis au plan régional.

Par Hervé Le Treut, climatologue, corédacteur d’un rapport du GIEC et a dirigé l’IPSL Paris.

Beaucoup des citoyens qui abordent les enjeux climatiques en restant éloignés de leur complexité y voient un problème que l’on tarde à résoudre mais qui semble désormais « apprivoisé », voire un peu « rabâché ». Cette perception est terriblement fausse. Elle est pourtant comprise par la science depuis plus d’un demi-siècle.

Du fait des activités humaines, la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère se poursuit, empêchant le refroidissement de la planète, avec deux effets qui peuvent paraître contradictoires. D’un côté, ces gaz s’accumulent dans l’atmosphère avec une demi-vie qui est de l’ordre du siècle ; de l’autre, ils sont mélangés par les mouvements de cette atmosphère, un mélange qui est, lui, extrêmement rapide : il se fait en quelques semaines dans un hémisphère, à l’échelle d’une année quand on considère l’ensemble de la planète.

Nous sommes donc confrontés à la fois à un processus qui nous engage sur des durées centenaires et à un processus qui empêche de préciser le rôle de chacun : au-dessus de nos têtes, les gaz à effet de serre viennent de tous les pays de la planète, et la part des émissions françaises est de l’ordre d’un peu plus de 1 %. Les enjeux qui en résultent sont très particuliers : en tant que nation, nous n’avons pas la main pour décider seuls ce que sera notre futur. Nous devons et devrons participer à l’effort collectif pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre, mais nous dépendons largement de ce qui se met en place à l’échelle mondiale, sachant qu’il n’existe par ailleurs pas de gouvernance mondiale forte. La question se pose d’ailleurs de savoir quelle serait la gouvernance souhaitable pour la France et l’Europe face aux grands acteurs que sont les États-Unis et la Chine. En revanche, nous savons que les changements sont inévitables et qu’ils toucheront beaucoup de lieux de la planète, les plus vulnérables certainement et aussi les moins chanceux.

La hausse du niveau des mers est une des conséquences du changement climatique.

La situation n’est donc pas figée dans le temps. Elle n’a, au contraire, pas cessé de se renforcer. Un exemple qui en témoigne de manière forte, parmi d’autres, est le rapport des trois groupes du GIEC paru en 2018, qui envisageait la possibilité de rester sous un niveau de réchauffement de 1,5 °C par rapport à la situation préindustrielle. Il proposait quatre scénarios référents : le premier impliquait d’atteindre « 0 carbone », à l’échelle du monde, dans un délai de trente ans environ ; les deux suivants permettaient de se donner une petite marge de manœuvre grâce à la séquestration du carbone dans des réservoirs profonds ou bien une marge un peu plus forte par la séquestration dans des réservoirs de surface, mais ces procédés sont aujourd’hui insuffisants pour faire une différence importante ; le quatrième scénario, enfin, acceptait l’idée d’un échec temporaire, sans toutefois anticiper ce que seraient les échéances correspondant à cette temporalité. Cette difficulté à définir ce que pourrait être le futur témoigne d’un changement très profond : le champ de ce qui est possible se restreint très vite. Et il détermine une situation qui appelle beaucoup plus qu’une compréhension globale du système climatique, à savoir la prise en compte d’un état des lieux – déjà très avancée – et une capacité d’anticiper le futur qui ne se limite pas à des chiffrages d’ordre physique.

Il s’agit désormais, en effet, de trouver les moyens de protéger des territoires particuliers, des lieux qui ne sont pas seulement tributaires d’activités émettrices de gaz à effet de serre mais où vivent et travaillent des gens, ou encore de respecter le monde vivant dans toutes ses dimensions, de faire des choix quand tout n’est plus possible. Il s’agit donc de donner une place importante à l’adaptation au changement climatique, et même d’aller un peu plus loin : apprendre à concilier les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre et la gestion des territoires.

Cette conciliation n’a rien d’impossible. Il faut tirer parti de ce que sont déjà ces territoires, c’est-à-dire des lieux où les problèmes posés s’appellent urbanisme, infrastructures de transport, défense des zones naturelles et des zones vulnérables, développement de filières énergétiques ou agricoles, qualité de l’air et de l’eau et des sols, accès à la mer… Plus qu’une adaptation – le mot a une consonance un peu passive –, c’est un changement actif, un changement majeur en termes de prise de conscience ainsi que de développement scientifique et socioéconomique qui devient nécessaire.

Cette évolution attribue un rôle très important à la gestion des territoires au niveau régional. Le projet Acclimaterra, créé à l’initiative de la région Nouvelle-Aquitaine, faisant suite à un travail mis en œuvre dans le cadre de l’ancienne région Aquitaine, a eu pour objectif d’anticiper dans ce cadre les changements à venir. Deux livres ont accompagné ses travaux, l’un publié en 2013, l’autre en 2018 ; au total, près de quatre cents chercheurs y ont contribué. Au fil des années, l’exploitation de ce travail a pris une forme un peu spécifique qui a été d’aller aussi à la rencontre des acteurs de la Nouvelle-Aquitaine pour aider, mais aussi pour écouter leurs attentes. La nécessité d’une approche multidisciplinaire a été l’une des conséquences de ces travaux.

Le projet Acclimaterra, initiative de la région Nouvelle-Aquitaine a pour objectif d’anticiper les changements climatique à venir sur ce territoire. Deux livres ont accompagné ses travaux, l’un publié en 2013 (à gauche), l’autre en 2018 (à droite). Téléchargeables sur : https://www.acclimaterra.fr

Une autre prise de conscience a été celle de la dimension systémique du fait régional. La ressource en eau, par exemple, constitue l’un des éléments les plus sensibles de la gestion régionale. Elle est tributaire d’une grande variété de processus. On ne peut l’évoquer sans mentionner à la fois l’enneigement des montagnes, les ressources hydroélectriques,

le refroidissement des centrales nucléaires, le bouchon vaseux de l’estuaire girondin, les filières agricoles, la forêt, la vigne… Cette complexité n’est par ailleurs gérable que dans le respect d’un contexte écologique, humain et économique. Et ce contexte large définit à son tour un système climatique régional dont la complexité est sans doute égale à celle du système climatique global, et dont la connaissance permet souvent d’éclairer les prises de décisions qui deviennent de plus en plus nécessaires.

Les centrales hydroélectriques participent de la gestion des ressources en eau.

En effet, cette histoire ne s’arrête pas là : les émissions annuelles de CO2 continuent de se cumuler à une vitesse rapidement croissante. Il s’agit désormais de trouver les moyens de protéger des territoires vulnérables, de faire des choix, des arbitrages, des anticipations. Cela passe en particulier par le recours à des techniques nouvelles : l’intelligence artificielle, le travail sur des données spatiales qui prennent désormais une place capitale. Mais il faudra aussi pour cela faire appel à une vision « locale » beaucoup plus précise des changements climatiques.

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