Que peut l’urbanisme pour le climat ? Clément Goujon*

Construire autrement, aménager autrement afin de limiter le réchauffement climatique, mais aussi pour faire face aux nombreuses autres limites de la planète. L’auteur nous propose une approche où, dès la conception des projets, les multiples paramètres du développement durable sont pris en compte.

Par Clément Goujon, ingénieur et architecte, spécialiste des questions énergétiques et environnementales de la construction, enseignant en écoles d’architecture.

La question peut sembler tout à fait générique, et elle l’est. Si je la pose toutefois en ces termes, c’est avant tout pour partager ici un outil de lecture de la crise climatique que je trouve trop peu partagé, notamment dans le monde de l’aménagement : la notion de limites planétaires.

Son évocation me paraît particulièrement fructueuse lorsque la question d’un aménagement « durable » se pose. Elle permet de dessiner en creux les principes qui, à mon sens, doivent désormais guider l’action de tout acteur de l’aménagement du territoire et de tout constructeur.

PRÉSENTATION SUCCINCTE DES LIMITES PLANÉTAIRES

Le concept apparaît sous sa forme actuelle dans des publications de Rockström1 et Steffen2, respectivement en 2009 et 2015. Au sein de celles-ci, les chercheurs définissent explicitement neuf variables portant sur des processus biologiques et physiques du système Terre, essentiels à l’habitabilité de la planète par l’homme. Pour chacune des variables est défini un seuil à partir duquel une incertitude forte est identifiée quant à la capacité du système Terre à rester en équilibre (c’est-à-dire dans les conditions de l’holocène, l’ère géologique à laquelle nous apparten[i]ons3) : ce sont les limites planétaires. Il est usuel de représenter sous forme graphique les neuf variables et la manière dont chacune dépasse ou non la limite qui lui est associée.

Nous reviendrons sur le sens des limites dépassées et sur les conséquences que nous devons en tirer dans notre pratique de l’aménagement du territoire, mais je voudrais tout d’abord souligner ce qui saute rapidement aux yeux devant un tel graphique : le changement climatique n’est qu’une des nombreuses manières que nous avons collectivement trouvées, certes involontairement, pour mettre à mal les conditions de notre propre survie.

DIAGRAMME DES LIMITES PLANÉTAIRES (actualisé en janvier 2022)

Dans ce diagramme nous voyons :
– trois variables n’ayant pas atteint les limites : la diminution de la couche d’ozone au sein de la stratosphère, l’acidification des océans et l’utilisation d’eau douce ;
– une autre n’étant pas encore quantifiée : la charge d’aérosols dans l’atmosphère ;
– enfin, cinq variables considérées comme ayant d’ores et déjà dépassé leurs seuils respectifs, mettant en péril les conditions de vie de l’humanité : les flux biogéochimiques du phosphore et de l’azote, la modification de l’occupation des sols, l’intégrité de la biosphère (subdivisée elle-même en biodiversités génétique et fonctionnelle), l’introduction d’entités nouvelles dans l’environnement (plastiques, produits de synthèse, perturbateurs endocriniens, etc.) et enfin le tristement célèbre changement climatique.

Et c’est là, je crois, toute la puissance de cet outil de lecture de la crise climatique : en même temps qu’il donne à voir avec une certaine clarté l’ampleur du sujet, il nous empêche de le réduire, de le simplifier. Le changement climatique est pris dans une crise environnementale globale et interagit avec de multiples variables qui peuvent toutes individuellement mettre en cause la possibilité de la vie humaine sur Terre.

Face à des variables si bien identifiées et à des seuils si clairement quantifiés, la tentation est grande d’utiliser nos capacités de calcul pour maîtriser l’impact de l’urbanisation. Nous pourrions imaginer que, en plus des estimations d’émissions de gaz à effet de serre (GES) que nous pratiquons désormais dans le monde de la construction4, nous ajoutions le calcul de l’impact sur chacune des limites planétaires.

Or devant un nombre si important de variables à évaluer, avec pour enjeu la survie de l’humanité, notre tendance au calcul est à mon avis à un carrefour que je qualifierais même d’écueil, en effet :

– soit elle maintient son entière attention sur une unique variable, en l’occurrence comme c’est le cas aujourd’hui le carbone, mais risque alors l’inefficacité globale ou la contre-productivité puisqu’une autre limite planétaire pourrait être dépassée à notre insu ;

– soit elle vise l’exhaustivité, mais devient inopérante par complexité, voire impossibilité, des arbitrages entre les variables.

L’approche pleinement quantitative trouve ici ses limites, et pour éviter toute inconséquence face à l’enjeu du changement climatique il me semble indispensable de proposer une contre-approche qualitative. Je m’essaye ainsi dans ce qui suit à établir des principes qualitatifs permettant de guider l’action d’un urbaniste conséquent.

VADE-MECUM DE L’URBANISTE CONSÉQUENT

Primum non aedificare

Face au constat du coût environnemental de la construction, le principe sonne comme une évidence : d’abord ne pas construire.

Évidemment, à la manière du primum non nocere médical, qui n’empêche pas le médecin d’agir, il ne s’agit pas de ne rien construire, car les chantiers sont nombreux, notamment concernant la rénovation énergétique de l’existant ou encore la création de logements décents pour plus de 4 millions de mal-logés en France5. Mais il s’agit bien de toujours questionner le besoin avant toute réalisation.

Les urbanistes savent d’ailleurs d’ores et déjà faire la ville sans nécessairement construire. On peut penser au travail de Patrick Bouchain (grand prix de l’urbanisme 2019) et de ses collaborateurs sur les « possibles ignorés6 » ou encore à celui d’agences d’urbanistes qui repensent les villes depuis les usages et les espaces publics (AWP, AP5…) en proposant des interventions de l’ordre de la performance, de l’exploration ou encore de l’infrastructure.

Ce principe premier présente l’avantage de bénéficier à l’ensemble des variables faisant l’objet de limites planétaires.

Le changement climatique est pris dans une crise environnementale globale et interagit avec de multiples variables.

L’infra avant le super

La ville ne peut plus être pensée sans ses externalités environnementales, effluents et déchets. Alors l’urbaniste doit reprendre en main les sujets que, par puritanisme ou facilité, il a délaissés. Les excréments, les urines, les eaux grises, les eaux de ruissellement, les déchets en tout genre (organiques, inertes, recyclables ou non) sont autant de ressources si leur traitement est pensé avant même de produire du bâti.

Se soucier des flux donc, regarder ce que l’on s’obstine à cacher et le penser pour cesser l’ineptie du traitement actuel de nos effluents.

Ce principe vise principalement à réduire le dépassement de la limite sur les cycles biogéochimiques. En effet, nos effluents contiennent énormément d’éléments nutritifs qui seraient bénéfiques aux végétaux de nos espaces agricoles et qui pourtant débouchent souvent dans des milieux naturels ainsi eutrophisés7. Dans le même temps, nos champs deviennent dépendants des engrais de synthèse, obtenus à grand renfort d’énergie fossile, et donc d’émissions de CO2.

Des solutions assez directes existent pour tenter de refermer les cycles des nutriments que nous avons ouverts, et notamment la séparation à la source des effluents, dont on peut mesurer la pertinence dans les travaux du programme OCAPI ou au sein de la thèse de Fabien Esculier8.

Zéro artificialisation des sols

Tout espace naturel, agricole ou végétalisé doit être sanctuarisé. Un espace sauvage doit le rester. Les espaces de culture (surfaces agricoles ou forestières) ne peuvent être urbanisés. Et même au sein des villes il faut identifier, préserver et renforcer les espaces végétalisés souvent considérés comme résiduels et que Gilles Clément a si bien nommés le « tiers paysage ».

Il s’agit de poser comme primordial de n’opérer aucune atteinte au vivant ni aucune réaffectation d’usage des sols. Il faut encourager partout où c’est possible la réintroduction progressive d’un tissu forestier qui, sous nos latitudes, est l’état naturel de nos paysages.

Ce sont les variables d’intégrité de la biosphère et de changement d’occupation des sols qui sont adressées par ce troisième principe.

Dans la manière dont l’urbanisme aura de réinventer le rapport entre villes et territoires nourriciers, c’est encore 30 % des émissions de GES (liées à l’alimentation) sur lesquelles il est en capacité d’agir.

Re-vernaculariser l’architecture

Une fois les précédents principes respectés, et si le besoin de bâtir est établi avec certitude, il s’agit de construire en bannissant les produits neufs et de synthèse. Partout où c’est possible, il est nécessaire que des produits issus de la déconstruction, du réemploi se substituent à des produits neufs. Seuls des matériaux peu transformés et les plus directement accessibles sur site doivent être employés, à la manière dont les architectures vernaculaires « font avec ». Le bâti doit s’adapter à la ressource, à l’existant, au déjà-là et ne pas procéder de la seule apposition sur le territoire d’une idée.

La structuration actuelle des filières de réemploi, de matériaux biosourcés ou encore de la construction en terre sont autant de signes de la possibilité d’une construction qui parviendrait à s’ajuster aux ressources disponibles.

L’objectif est de réduire massivement la production de déchets de la construction, ainsi que les émissions carbone liées à ce secteur. Ce sont donc les variables de production d’entités nouvelles et de changement climatique que ce quatrième principe vise à diminuer.

Malgré tout, quantifier…

Quantifier en amont les besoins énergétiques du bâti, du quartier, pour les réduire au minimum9. Finalement – et seulement finalement – quantifier son impact environnemental en s’appuyant sur tous les indicateurs disponibles des outils d’analyse de cycle de vie (ACV) pour ne pas réduire l’impact de son action à la simple question carbone.

Le but est de récupérer les données en aval, non d’espérer pouvoir apposer des seuils quantitatifs sur tous les impacts et à tous les modes constructifs en amont.

FINALEMENT, QUE PEUT L’URBANISME ?

Le concept de limites planétaires éclaire le lien entre aménagement du territoire et changement climatique d’une façon qui a pour l’instant, me semble-t-il, peu diffusé. Sous sa lumière, regarder la question climatique avec lucidité c’est voir une crise intrinsèquement multidimensionnelle, que l’on ne peut réduire à une équation à variable unique qu’il s’agirait d’équilibrer. Devant ce constat, nos outils premiers et principaux pour freiner cette crise sont des décisions qualitatives et concrètes sur nos modes d’aménager.

Les principes que j’ai proposés dans ce texte sont le résultat d’un jeu très simple de conséquences prenant au sérieux l’enjeu de la survie de l’homme sur Terre, depuis la compréhension que nous en donne le concept présenté. Ces principes, que l’on pourrait presque qualifier de « déductions » tant ils sont chacun le vis-à-vis d’une limite dépassée, nécessitent pour s’appliquer de repenser en profondeur nos modes de production de la ville.

Et d’abord sortir l’aménagement du territoire de toute logique d’économie de marché (rien de moins) : on mesure combien les principes posés empêchent la perspective de tout profit financier. Il s’agit en effet de « renoncer » à voir les sols non urbanisés comme des opportunités et les constructions qu’ils accueillent comme des dépenses à optimiser. Il s’agit d’investir massivement dans des infrastructures dont on sait l’absence de rentabilité. Le fonctionnement même de la promotion immobilière (un crédit finance une construction qui, par sa vente à profit, rémunère le prêteur) est ici inapte à traiter le sujet.

Cela dit, terminons en essayant de répondre à la question posée : à la condition que l’urbanisme puisse quelque chose pour le climat, quelle est l’ampleur de ce qu’il peut ?

Les leviers d’action de l’urbanisme sur le climat sont tout à fait considérables :

1. La construction représente à elle seule 15 % des émissions mondiales de GES10, auxquels nous pouvons ajouter les 10 % liés au confort thermique du bâti, ou encore les 17 % liés au transport des biens et des personnes. Habiter, se déplacer : voilà donc près de la moitié du problème d’émissions de GES. Dans la manière dont l’urbanisme aura de réinventer le rapport entre villes et territoires nourriciers, c’est encore 30 % de ces émissions (liées à l’alimentation) sur lesquelles il est en capacité d’agir.

2. La moitié de la population française vit dans des villes de plus de 100 000 habitants11, et bientôt 60 % de la population mondiale sera urbaine12. Aussi, changer le rapport des villes aux écosystèmes qu’elles jouxtent, contiennent et créent, c’est agir sur le rapport de la majorité à la nature que l’on occupe.

3. Repenser la gestion de nos effluents en ville, c’est rééquilibrer les cycles biogéochimiques de millions d’hectares dédiés à nourrir les urbains (plus de 4 500 m2 par Parisien) et réduire d’autant les émissions de GES liées à la fabrication d’engrais de synthèse.

Ces quelques ordres de grandeur permettent de saisir les capacités de la discipline à diminuer théoriquement nos impacts environnementaux en même temps que la difficulté à réorienter toute l’économie de l’aménagement pour une bonne attribution de la ressource au juste besoin.

1. Johan Rockström et al., « A safe operating space for humanity », in Nature, sept. 2009.
2. Will Steffen et al., « Planetary boundaries: guiding human development on a changing planet », in Science, janv. 2015.
3. Il est usuel aujourd’hui de parler d’anthropocène pour désigner notre époque où l’activité de l’homme change significativement l’équilibre des processus biologiques et physiques, globaux et locaux sur Terre.
4. La réglementation environnementale 2020 (RE2020) impose aux acteurs de calculer l’impact sur le changement climatique des constructions et plafonne les droits à émettre en fonction des typologies construites.
5. Voir à ce sujet le dernier rapport de la fondation Abbé Pierre (https://www.fondation-abbe-pierre.fr/documents/pdf/reml2022_web.pdf).
6. Voir Patrick Bouchain, Un urbanisme de l’inattendu, éd. Parenthèses, 2019.
7. L’eutrophisation d’un milieu est le phénomène d’accumulation de nutriments comme l’azote et le phosphore en excès au sein de celui-ci. Les fameuses marées vertes bretonnes en sont un bon exemple.
8. Fabien Esculier, le Système alimentation/excrétion des territoires urbains : régimes et transitions socio-écologiques, sciences de l’environnement, université Paris-Est, 2018.Voir aussi à ce sujet le document plus synthétiques « Séparation à la source », rapport de l’Arceau Île-de-France, 19 déc. 2021.
9. Je ne reviens pas ici sur les modalités d’un urbanisme de sobriété énergétique, concept qui nécessiterait un développement en soi.
10. Les chiffres sont issus de Bojana Bajželj, Julian M. Allwood et Jonathan M. Cullen, « Designing climate change mitigation plans that add up », Environmental Science & Technology, juin 2013. Cet article propose un diagramme de Sankey des émissions de GES et de leurs sources tout à fait passionnant à déchiffrer
11. INSEE, La France et ses territoires (https://www.insee.fr/fr/statistiques/5039853?sommaire=5040030).
12. Banque mondiale : https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SP.URB.TOTL.IN.ZS?view=chart.

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