Nucléaire, on arrête ou on continue ? Sylvestre Huet*

Nous reprenons ici, avec l’aimable autorisation de son auteur, une vue critique du livre d’Antoine de Ravignan Nucléaire, stop ou encore ? publiée dans le blog {science2}. Le lecteur y trouvera des éléments pour nourrir la réflexion sur le sujet.

*Sylvestre Huet est journaliste scientifique (https://www.lemonde.fr/blog/huet/).

L’information de qualité sur l’énergie nucléaire est rare. Le citoyen est ballotté entre la publicité des entreprises et la propagande des partis politiques et des associations. Leurs choix pro- ou antinucléaire ne changeant pas grand-chose à l’affaire. D’où l’intérêt de l’ouvrage que nous abordons ici.

L’auteur livre en effet de très nombreuses informations. Il ne cache pas son opinion, défavorable à cette source d’énergie. Mais reconnaît dès son introduction que l’opinion opposée peut se fonder sur les mêmes faits.

Antoine de Ravignan a également l’élégance de ne pas cacher ses opinions en économie politique, il trouve par exemple qu’un « soutien public au bénéfice d’une entreprise particulière, qui plus est monopolistique, est (heureusement) interdit en droit européen ». Le lecteur pourra, lui, trouver cette pratique européenne conduisant à la destruction des entreprises de service public, surtout lorsqu’elles sont très majoritairement la propriété de la nation (84 % pour EDF), plutôt malheureuse.

LE PARI DES RENOUVELABLES

Le raisonnement de l’auteur est assez simple. Il fait le pari que le développement des énergies renouvelables (éolien et solaire pour l’essentiel) couplé à celui de technologies permettant de faire face à l’intermittence du vent et du soleil, associé à une réduction des consommations, permettra de se passer aisément du nucléaire. Par ce pari, il affirme que la politique climatique nécessaire n’a pas besoin de cette énergie, certes décarbonée, pilotable, puissante et abondante… mais jugée non seulement dangereuse mais trop lente à déployer et trop chère.

EXACTITUDES ET INEXACTITUDES

Le livre comporte de très nombreuses informations exactes… Par exemple :

– que la décision allemande de sortir du nucléaire date de 1998, et non d’après Fukushima ;

– que le coût d’un accident nucléaire en France serait de plusieurs centaines de milliards d’euros, annihilant tout l’avantage économique de cette source d’énergie ;

– que l’endettement d’EDF provient en partie de ses aventures américaines, dont les pertes se comptent en milliards, et des emprunts pour s’implanter en Europe (Grande-Bretagne, Italie, Belgique…). Des aventures directement provoquées par la politique imposée par les gouvernements qui ont poussé à la mise en concurrence des producteurs d’électricité en Europe. En revanche, on eût aimé que l’auteur rappelle les dizaines de milliards pris par l’État à EDF sans aucune justification économique et capitalistique, puisque EDF a autofinancé la construction de ses réacteurs nucléaires) ;

– que l’usine du Creusot Forge a durant longtemps falsifié des dossiers de fabrication de pièces pour l’industrie nucléaire. On eût aimé que l’auteur donne l’information sur la fin (technique et non judiciaire) de l’histoire, aucune des pièces n’ayant montré de défaut la rendant inapte à sa fonction.

Les EPR de Taishan : la Chine prévoit de disposer d’au moins 150 GW de puissance installée dès 2035. L’Inde a 23 réacteurs en exploitation et 6 en construction. Il est fort imprudent de prévoir un déclin de cette source d’énergie à long terme au regard des énormes besoins mondiaux en électricité bas carbone.

Et d’autres qui ne le sont pas du tout. En voici quatre exemples.

1. Si l’Autorité de sûreté nucléaire a délivré l’autorisation de mise en service de la cuve de l’EPR de Flamanville, ce n’est pas parce que « mise devant le fait accompli » mais c’est après l’examen par les membres du groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires du dossier technique.

2. L’auteur fait un récit théorique d’un accident majeur avec fusion du cœur du réacteur en citant comme exemple Fukushima et Three Miles Island. Il écrit « le corium1 atteint le radier […] À ce stade ce sont d’énormes quantités de produits radioactifs qui […] se diffusent via les nappes phréatiques ». L’ennui, c’est que ni à Three Miles Island (la cuve n’a pas été percée) ni à Fukushima (les radiers, très épais, n’ont pas été traversés) ce scénario ne s’est réalisé. À Fukushima, les radioéléments ont été emportés par les flux d’eau s’échappant du bâtiment, et non en raison d’un radier percé.

3. Écrire que la perspective d’un besoin d’électricité de 1 000 TWh par an (donc le double de la situation actuelle) en 2000 a fondé « le programme électronucléaire du milieu des années 1970 par EDF » est une fable.

4. Écrire que le plan Messmer de 1974 visait un parc de 175 réacteurs en France en 2000 est une fable. Le plan Messmer se limitait aux 16 premières commandes d’EDF pour des réacteurs de 900 MW. EDF n’a jamais commandé à l’industrie un seul réacteur nucléaire de plus que ce qui a été réellement construit. Elle a même pu intégrer dans son parc ceux commandés par l’Iran du Shah à Gravelines en 1979.

EXPERTISE 

M. de Ravignan livre une réflexion très intéressante sur la question cruciale de la confiance en l’expertise publique, sur laquelle les citoyens et les responsables politiques (et industriels) doivent pouvoir compter, en particulier celle de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Il souligne à quel point elle est nécessaire et qu’elle est aujourd’hui transparente. Les experts « critiques », les ONG opposées au nucléaire, dit-il, s’appuient sur les mêmes faits… Mais pourquoi, alors, semer le doute, comme avec cette formulation insultante pour le collège qui dirige l’ASN prétendant qu’il a autorisé la mise en service de la cuve de l’EPR car « mis devant le fait accompli » ?

En réalité, l’ASN est certainement l’autorité de sûreté la plus sévère du monde, comme le montrent de nombreuses décisions qui ont coûté ou vont coûter des dizaines milliards à EDF pour renforcer la sûreté des réacteurs à l’occasion de leur passage au-delà de quarante ans. Un effort et des sommes supérieurs à ceux des exploitants des États-Unis qui, pour des réacteurs très similaires, ont déjà obtenu de leur autorité les décisions permettant d’aller jusqu’à soixante ans d’exploitation.

Il est d’ailleurs assez étrange que l’auteur, lecteur très attentif des documents de l’IRSN, souligne les progrès considérables en radioprotection des travailleurs dans les centrales d’EDF sans en tirer aucune conclusion sur ce que signifie cette évolution positive.

FAITS ET OPINIONS

Il est fort dommage que l’auteur n’ait pas poussé au bout sa volonté de vérifier les faits sur lesquels il fonde son opinion.

Entraîné par sa conviction que le retraitement des combustibles usés à La Hague est diabolique, il se laisse aller à écrire que « la poursuite ininterrompue du retraitement a abouti aujourd’hui à des stocks phénoménaux de matières radioactives ». Il parle, à cet endroit, du plutonium et de l’uranium contenus dans ces combustibles usés. Mais son affirmation est dénuée de sens. Aucun atome de plutonium ni d’uranium n’est produit par le retraitement opéré à La Hague. L’usine de La Hague ne fait que séparer les radioéléments, pour refabriquer des combustibles MOx d’un côté et vitrifier les déchets nucléaires ultimes de l’autre : elle n’en produit aucun.

Parfois, il se laisse emporter par ses convictions dans des raisonnements contredits par les faits. Ainsi, dans son introduction, affirme-t-il que « l’État finira par renoncer à lancer de nouvelles unités, le nucléaire étant devenu beaucoup trop cher par rapport au gaz, dont les cours, qui suivent ceux du pétrole, sont retombés au plus bas depuis la seconde moitié des années 1980 ». Le parc nucléaire fournissait en 2000 près de 77 % du total de la production d’électricité française. Le prix du gaz n’a rien à voir dans cette affaire, d’autant plus qu’un calcul de ce type devrait anticiper presque un demi-siècle – la durée de vie typique d’un réacteur nucléaire – de prix de cet hydrocarbure totalement importé pour être conduit.

L’affirmation, reprise du réseau Sortir du nucléaire, selon laquelle « la population française n’a jamais été consultée sur le choix du nucléaire » n’est également pas recevable. Les arguments pour ou contre ont toujours existé dans l’espace public, la presse, les partis, les ONG, les manifestations de rue, avec une permanence et une force qui ne trouvent aucun égal pour les autres sources d’énergie. En réalité, l’énergie nucléaire est celle qui a connu le plus de débats publics, de prises de position publiques de candidats aux élections, entre citoyens, suscitant de nombreuses ONG opposées à cette technologie et dont l’expression a toujours été largement présentée par la presse.

CLIMAT ET NUCLÉAIRE

Le raisonnement consistant à déclarer le nucléaire « secondaire » dans la question climatique est également étrange. Il est du même type que celui qui prétend que la France n’a pas à faire d’efforts pour réduire ses émissions puisqu’elles ne pèsent qu’environ 1 % du total mondial. Dénoncer cette argutie stupide – il suffit de diviser la population mondiale en 100 parties de même taille, de considérer que chacune ne doit rien faire puisqu’elle ne pèse que 1 %… et du coup personne ne fait rien – semble d’évidence. Mais si 1 % des émissions c’est important, par quelle opération intellectuelle les près de 10 % de la production d’électricité mondiale, décarbonée grâce au nucléaire, deviendraient négligeables ? En outre, et surtout, ce pourcentage varie énormément – de 0 à 67 % – suivant les pays, ce qui rend le sujet inutile ici et majeur là.

TOUR DU MONDE

Antoine de Ravignan souhaite voir le nucléaire disparaître. C’est respectable, mais prendre ses désirs pour des réalités n’est jamais une bonne idée. Sa vision de l’état de cette énergie dans le monde, qu’il voit en déclin irrémédiable, n’est pas confirmée par les faits.

Faisons un rapide tour d’horizon, non exhaustif.

La Chine, le pays le plus peuplé du monde, prévoit de disposer d’au moins 150 GW de puissance installée dès 2035.

L’Inde, le deuxième pays le plus peuplé, a un programme nucléaire avec 6 réacteurs en construction en sus des 23 en exploitation.

Les États-Unis ont validé en Chine leur concept innovant AP1000 avec 4 réacteurs en fonctionnement. Le président Biden vient de faire voter un soutien de 6 milliards de dollars aux centrales nucléaires en fonctionnement. L’industrie des États-Unis s’organise pour la construction de réacteurs modulaires.

La Russie accélère son programme de construction de réacteurs, dans le pays et à l’étranger (bien que la guerre menée en Ukraine lui ait fait perdre un contrat finlandais), et dispose du plus puissant réacteur à neutrons rapides au monde.

La Turquie, qui n’en avait pas, construit 3 réacteurs.

Les Sud-Coréens ont construit la première centrale nucléaire des Émirats arabes unis et ils vont ajouter 4 réacteurs aux 24 déjà opérationnels chez eux.

La Grande-Bretagne affirme vouloir disposer de 25 % de son électricité à base de nucléaire d’ici à 2050, avec 8 réacteurs supplémentaires en sus des 2 EPR en construction par EDF à Hinkley Point.

La Pologne a lancé un appel d’offres pour 6 réacteurs. Etc.

En résumé, si le rythme actuel de construction de réacteurs nucléaires dans le monde est très inférieur à l’essor rapide des années 1970 et 1980, il est fort imprudent de prévoir un déclin de cette source d’énergie à long terme face aux énormes besoins en électricité bas carbone du monde.

L’industrie nucléaire fait face à des difficultés réelles, dont certaines proviennent d’un effet d’échelle à l’envers : ses coûts sont dépendants d’un effet de série minimum en raison de l’énormité des équipements nécessaires à la fabrication de ses composants essentiels. Et, comme l’avait montré la construction du parc nucléaire français et le montre aujourd’hui celle du parc chinois, les délais et coûts des chantiers sont maîtrisés lorsque ces derniers sont suffisamment nombreux.

Nucléaire, stop ou encore? d’Antoine de Ravignan, Les Petits Matins, éditeur (mars 2022).

Les coûts de production des renouvelables ont effectivement connu une baisse spectaculaire. Mais un regard moins limité à la France, plus circonspect et moins unilatéral sur les avantages et inconvénients de la production électronucléaire comme des énergies renouvelables conduit à des conclusions beaucoup plus nuancées que ce parti pris.

  1. Mélange de métal et de combustible en fusion.

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