Non-prolifération nucléaire : l’éthique de la coopération scientifique internationale, Gilles Cohen-Tannoudji*

La prolifération des armes nucléaires s’inscrit dans un contexte historique qui trouve des prolongements dans la situation géopolitique actuelle. Au regard de ce contexte, la coopération internationale est un facteur essentiel de la non-prolifération nucléaire. En particulier le CERN et ITER, exemples de réalisations scientifiques en coopération, démontrent l’importance du rôle que peut jouer la coopération scientifique à échelle mondiale.

*Gilles Cohen-Tannoudji est physicien, ancien conseiller scientifique de la recherche fondamentale au CEA.

Usages militaires de l’énergie nucléaire

C’est une très grande banalité de dire que, du point de vue strictement scientifique, les utilisations pacifiques et militaires de l’énergie nucléaire répondent à des logiques totalement antagoniques : dans un réacteur nucléaire, le combustible est suffisamment enrichi en isotopes radioactifs pour que puisse se produire une réaction en chaîne qu’il s’agit d’entretenir et de garder sous contrôle pour convertir en électricité la chaleur qu’elle produit, alors que dans ce que l’on a appelé autrefois « bombe atomique », largable par avion ou par missile, il s’agit aussi de provoquer une réaction en chaîne, mais celle-ci doit être aussi explosive que possible pour provoquer le maximum de dégâts.

Du point de vue des stratégies militaires, l’attrait des armes utilisant le nucléaire, de l’ordre d’un millier de fois plus puissantes que les armes conventionnelles pour les bombes A (basées sur la fission) et un million de fois plus puissantes pour les bombes H (basées sur la fusion), est considérable.

Il me semble cependant qu’il convient de toujours garder cette banalité présente à l’esprit lorsque l’on considère les problèmes liés à la prolifération nucléaire – l’expression est utilisée dans les relations internationales pour se référer à l’accroissement du nombre d’États dotés de l’arme nucléaire ou qui cherchent à s’en doter. Du point de vue des stratégies militaires, l’attrait des armes utilisant le nucléaire, de l’ordre d’un millier de fois plus puissantes que les armes conventionnelles pour les bombes A (basées sur la fission) et un million de fois plus puissantes pour les bombes H (basées sur la fusion), est considérable.

Il n’est en conséquence pas surprenant que dès la première utilisation de l’arme atomique, en 1945 à Hiroshima et à Nagasaki, se soit enclenché un important mouvement de prolifération nucléaire, lequel a commencé en 1947 avec le premier essai de bombe atomique en Union soviétique. À l’heure actuelle, le monde compte cinq États disposant de l’arme nuclé­aire, tous membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies avec droit de veto, le États-Unis, la Chine, la Russie, le Royaume-Uni, la France ; trois États reconnus comme possesseurs de cette arme, l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord, et un État, Israël, la possédant sans reconnaissance officielle ; par ailleurs, trois États, la Biélorussie, le Kazakhstan et l’Ukraine, anciennement faisant partie de l’ URSS, l’ont possédée mais ont démantelé leur arsenal au profit de la Russie à la suite du protocole de Lisbonne, en 1992 ; enfin, un seul pays, l’Afrique du Sud, a possédé l’arme nucléaire et y a volontairement renoncé.

L’histoire de la politique de non-­prolifération a connu des hauts, comme le traité de non-prolifération des armes nucléaires en 1968, le traité d’interdiction complète des essais nucléaires en 1996, ou l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien en 2015, mais aussi des bas, comme la non-ratification en 2019 du traité d’interdiction des essais nucléaires par l’Inde et le Pakistan, ou le retrait des États-Unis de l’accord de Vienne, unilatéralement décidé par l’administration Trump, ou encore, bien évidemment, les risques d’escalade pouvant conduire à un embrasement général provoqués par l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

La prolifération militaire du nucléaire ne concerne pas que l’utilisation de l’énergie nucléaire pour produire des bombes. Dans le cadre d’une stratégie de dissuasion, il s’agit également d’être en capacité de les maintenir en état pendant de longues durées et, éventuellement, de pouvoir les utiliser en cas de besoin, à l’aide de missiles. Ainsi les puissances disposant d’un arsenal nucléaire utilisent-elles le nucléaire pour la propulsion de sous-marins lance-engins. L’avantage militaire de la propulsion nucléaire de ces navires est de pouvoir maintenir à l’insu d’adversaires éventuels une force de dissuasion en permanence prête à l’emploi. Le nucléaire est aussi utilisé pour la propulsion de porte-avions et de sous-marin d’attaque.

Le sous-marins nucléaire lance-engins de 3e génération de la Marine nationale française. La prolifération militaire du nucléaire englobe aussi la propulsion nucléaire pour des sous-marins lance-engins, élément d’une force de dissuasion en permanence prête à l’emploi.

À propos de la propulsion nucléaire notons que, d’un point de vue technique, rien ne s’opposerait à ce que cette technologie soit utilisée, avec un énorme avantage environnemental, pour le transport maritime, qui est dans l’état actuel une source très importante de gaz à effet de serre. Mais cela supposerait bien sûr une véritable démilitarisation du nucléaire ! Précisons aussi que la décision des États-Unis de livrer à l’Australie des sous-marins nucléaires d’attaque, aux dépens de l’accord commercial franco-australien qui ne concernait que des sous-marins à propulsion conventionnelle, n’est pas qu’une entourloupe à l’encontre de la France : c’est une très grave entorse à la politique de non-prolifération.

UTILISATIONS PACIFIQUES

Les brefs rappels historiques évoqués ci-dessus ainsi que l’actualité peuvent aider à mesurer l’ampleur des enjeux liés à l’utilisation, pacifique ou militaire, de l’énergie nucléaire. Cela au moment où l’humanité, pas encore complètement sortie de la pandémie, est confrontée à une intensification et à une aggravation des conséquences du dérèglement climatique. Il ne peut pas être question dans ce court article d’embrasser tous ces enjeux géo­politiques, c’est pourquoi je me contenterai de ne les aborder que sous l’angle du rôle qu’a joué et que peut jouer, face à ces enjeux, la coopération scientifique internationale. Je le ferai à propos de deux exemples concrets : le CERN (Centre européen de recherche nucléaire) et ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor), deux instances de coopération scientifique internationale dans lesquelles la France a joué un rôle important.

Le brise-glace russe Iamal à propulsion nucléaire. Cette technologie pourrait être utilisée, avec un énorme avantage environnemental, pour le transport maritime. Cela supposerait une véritable démilitarisation du nucléaire.

Pour évoquer ce rôle, il convient de rappeler celui joué par la grande figure historique qu’a été Frédéric Joliot-Curie. Lauréat du prix Nobel de chimie en 1935 avec Irène Joliot-Curie, son épouse, il participe à la fondation du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), dont il est nommé haut-commissaire en 1945, un poste dont il est révoqué en 1950, sans aucune explication, mais sans doute parce que, opposé à l’utilisation militaire de l’énergie nucléaire, il avait été à l’initiative de l’appel de Stockholm qui visait à mobiliser la communauté scientifique internationale contre la prolifération nucléaire de la guerre froide.

AVANCÉES SCIENTIFIQUES

Le CERN est la première organisation scientifique européenne qui fournit le cadre de la collaboration entre États européens dans le domaine de la physique nucléaire et de la recherche qui lui est reliée (ce que l’on appelle aujourd’hui la physique des particules), physique de caractère purement scientifique et fondamental. L’organisation n’a pas de but militaire et s’engage à rendre publics les résultats de ses travaux. La convention qui a présidé à la création du CERN est un traité ratifié par les États membres.

Alors que la science européenne avait été décimée par les deux guerres mondiales du xxe siècle, les défis lancés par la création du CERN ont été complètement relevés comme le montre le succès de la découverte en 2012 du dernier chaînon manquant de la théorie des interactions fondamentales, le boson de Higgs, au bout d’une exceptionnelle aventure humaine à laquelle ont participé, pour la France, les équipes du CEA et du CNRS. « Construit sur un idéal partagé des progrès des connaissances, le CERN a développé, à l’échelle mondiale, un mode original d’organisation, fondé sur une mise en commun des moyens expérimentaux et sur une stratégie collaborative à long terme, non exempte de compétition individuelle qui permet à chacun de faire valoir ses idées et reconnaître sa personnalité.1 » D’ailleurs c’est pour porter cet idéal que le CERN a été admis, fin 2012, comme observateur à l’Assemblée générale des Nations unies.

Le succès de la découverte en 2012 du dernier chaînon manquant de la théorie des interactions fondamentales, le boson de Higgs, au bout d’une exceptionnelle aventure humaine à laquelle ont participé, pour la France, les équipes du CEA et du CNRS.

La collaboration ITER (ce nom signifie, en latin, « le chemin ») est un programme international (trente-cinq pays, ceux de l’Union européenne, la Suisse, le Royaume-Uni, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, la Russie et les États-Unis), l’un des plus ambitieux dans le domaine de l’énergie, destiné à démontrer que la fusion nucléaire peut être utilisée à grande échelle comme source d’énergie non émettrice de CO2 pour produire de l’électricité.

NOUVELLES PERSPECTIVES

ITER est un programme international destiné à démontrer que la fusion nucléaire peut être utilisée à grande échelle comme source d’énergie non émettrice de CO2.

Nous avons dit plus haut que la fusion nucléaire peut être utilisée dans les bombes H. Dans de telles bombes, on sait associer un dispositif fonctionnant à la fusion à un autre fonctionnant à la fission ; c’est relativement « facile » car la fusion n’a pas à être maîtrisée dans un engin qui ne vise qu’à produire le maximum de dégâts ; mais jusqu’à présent on ne sait pas encore réaliser une installation capable de délivrer de l’électricité à partir de la fusion nucléaire. C’est donc pour faire la démonstration de la possibilité d’un tel équipement qu’a été décidé, à la suite d’une proposition de Mikhaïl Gorbatchev, le programme ITER. « ITER sera la première installation de fusion capable de produire une quantité d’énergie nette [c’est-à-dire supérieure à celle qu’elle recevra pour faire fonctionner ses systèmes de chauffage]. La machine réalisera des décharges de plasma de longue durée et testera également, pour la première fois, les technologies, les matériaux, ainsi que les régimes de plasma requis pour produire de l’électricité dans une perspective commerciale.2 » Grâce aux compétences acquises au CEA dans le domaine de la recherche sur la fusion nucléaire, le site proposé, en France, a été reconnu comme le plus adéquat et son premier directeur général a été un ancien haut-commissaire et ancien directeur général du CEA, Bernard Bigot, récemment décédé et à qui Progressistes tient à rendre un hommage reconnaissant.

1. Gilles Cohen-Tannoudji et Michel Spiro, le Boson et le chapeau mexicain. Un nouveau grand récit de l’univers, Fayard, 2013.

2. iter.org.fr

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