L’énergie nucléaire : un atout pour réduire les inégalités, Alain Tournebise*

Le dilemme entre la fin du monde et la fin du mois reste d’actualité. Les tenants de la sortie du nucléaire, à grands coups de prophéties apocalyptiques, ont tendance à ne voir que la fin du monde. Mais ils passent sous silence bon nombre de conséquences qu’aurait un déploiement irraisonné des énergies dites « renouvelables » sur le pouvoir d’achat, les conditions de vie et les inégalités sociales de toutes natures. Elles sont pourtant bien connues, il suffit d’observer ce qui se passe déjà chez nos voisins allemands.

*Alain Tournebise est membre du comité de rédaction de Progressistes.

La consommation d’énergie dans le logement constitue un élément important dans le budget des ménages. S’agissant d’une dépense dite « contrainte », c’est-à-dire qui ne peut pas, ou peu, être réduite, elle pèse d’autant plus lourd dans le revenu que celui-ci est faible. Elle est donc une composante majeure des inégalités économiques et sociales de notre pays. C’est dire que le prix de l’énergie est un indicateur du niveau des inégalités dans un pays, et en particulier le prix de l’électricité, qui est appelée à prendre une part croissante en substitution aux hydrocarbures responsables du réchauffement climatique.

De ce point de vue, la France, grâce à son parc de production électrique majoritairement nucléaire, fait partie des pays européens où le prix de l’électricité facturé aux ménages est l’un des plus faibles.

IMPLICATIONS D’UNE SORTIE DU NUCLÉAIRE

On peut donc légitimement s’inquiéter de l’impact que pourrait avoir l’arrêt total de la production d’électricité nucléaire sur les revenus des Français, notamment des plus pauvres. D’autant que la comparaison avec un pays comme l’Allemagne, qui a fait ce choix il y a près de dix ans, n’est guère en faveur de nos voisins d’outre-Rhin. Le prix de l’électricité pour les ménages y est environ 60 % plus élevé qu’en France et constitue une charge bien plus élevée dans le budget des ménages les plus pauvres que dans celui des ménages français : plus de 8 % du revenu des ménages allemands contre moins de 6 % de celui des ménages français, selon Eurostat et BNP Paribas en 2015. Au point qu’en 2021 la Cour des comptes allemande a réitéré avec force des critiques déjà formulées vis-à-vis du gouvernement fédéral, en affirmant notamment que « Un approvisionnement en électricité sûr et abordable est de plus en plus menacé »1.

En Allemagne, le prix de l’électricité pour les ménages est d’environ 60 % plus élevé qu’en France ; cette charge pèse davantage sur les budgets des ménages les plus pauvres.

Peut-on essayer d’évaluer ce qu’il en serait en France, sur le plan social, si on mettait à exécution l’arrêt de la production nucléaire tel que le proposent la France insoumise et Europe Écologie les Verts ? On peut pour cela utiliser les travaux de RTE et son étude « Futurs énergétiques 2050 ». Dans cette étude, RTE envisage des scénarios de consommation et des parcs de production pour y ré­pondre, allant de 100 % de ressources renouvelables à 50 % de production nucléaire.

L’impact réel sur les prix au consommateur de ces augmentations de coûts de production pourrait donc être significativement plus élevé que les 20 % évoqués par RTE.

Pour ce qui est d’un arrêt rapide du nucléaire, d’ici à 2030, comme le préconisait Jean-Luc Mélenchon il y a encore moins d’un an, la conclu­sion est sans appel : « Une sortie (très) rapide du nucléaire est incompatible avec le respect des trajectoires climatiques de la France et/ou le maintien de la sécurité d’appro­visionnement à court terme […]. Un scénario de sortie rapide du nucléaire conduit donc soit à accepter des pénuries, soit à renoncer au respect de la trajectoire climatique de la France. Une compensation de la production nucléaire actuelle par les énergies renouvelables n’étant pas possible sur une durée de 10-15 ans, les possibilités pour ajuster production et consommation relèvent soit de la demande (qu’il faudrait diminuer), soit de l’offre (qu’il faudrait augmenter par d’autres moyens que des énergies renouvelables). »

Fort heureusement, la plupart des dirigeants politiques qui préconisaient cette sortie rapide ont dû admettre que les conséquences économiques et sociales en seraient désastreuses, et donc ont dû repousser d’une ­ou deux décennies leurs velléités ­au nom d’une approche plus « raisonnable ». Mais est-ce bien raisonnable ?

PERSPECTIVES AVEC ET SANS NUCLÉAIRE

Même repoussé à 2050, l’arrêt complet de la production d’électricité nucléaire aurait encore un impact sévère sur les inégalités en France. C’est ce qu’on peut anticiper des projections de RTE qui a évalué ce que seraient les coûts de productions électrique avec ou sans nucléaire. Trois scénarios de consommation ont été envisagés : un scénario moyen prolongeant bon an mal an les tendances actuelles en intégrant l’augmentation attendue des nouveaux usages de l’électricité, dit scénario de référence ; un scénario de réindustrialisation profonde, plus volontariste ; le troisième, plutôt malthusien, est qualifié de scénario sobriété.

«Une compensation de la production nucléaire actuelle par les énergies renouvelables n’étant pas possible sur une durée de 10-15 ans, les possibilités pour ajuster production et consommation relèvent soit de la demande (qu’il faudrait diminuer), soit de l’offre (qu’il faudrait augmenter par d’autres moyens que des énergies renouvelables). »

Parmi les mix électriques possibles en 2050 étudiés par RTE, deux reposent sur une production assurée à 100 % par des énergies renouvelables (l’un fondé sur de grands parcs éoliens et solaires, l’autre sur des parcs plus petits et plus diffus). D’autres laissent une part importante à la production nucléaire, de 20 à 50 %. Là encore les conclusions sont claires.

Parmi les mix 100 % renouvelables, c’est la variante reposant sur les grands parcs (scénario M23) qui apparaît la moins coûteuse, mais « Le scénario M23 apparaît ainsi, dans la configuration de référence, de l’ordre de 5 % à 15 % plus coûteux que les différents scénarios comprenant la construction de nouveaux réacteurs nucléaires à l’horizon 2050. À cette échéance, il comporte toutefois encore 11 réacteurs nucléaires historiques qui permettent de réduire les besoins de flexibilité. À l’horizon 2060, il devient 8 % à 20 % plus coûteux que les scénarios avec nouveau nucléaire. Les besoins accrus de flexibilité et de réseau dans les scénarios à forte part en énergies renouvelables compensent en effet les moindres coûts de production des énergies renouvelables ».

En octobre 2021, RTE dévoila à la presse son étude « Futurs énergétiques 2050 », dans laquelle sont envisagés des scénarios de consommation et des parcs de production pour y répondre, allant de 100 % de ressources renouvelables à 50 % de production nucléaire.

Il convient de noter que l’analyse porte ici sur les coûts à l’échelle de la collectivité et ne peut être directement assimilée à une analyse de l’évolution des prix de l’électricité acquittés par les consommateurs. Ces prix dépendent en effet non seulement du coût du mix français, mais également des prix d’équilibre du marché européen d’électricité, de la fiscalité, des dispositifs visant à sécuriser l’approvisionnement (mécanisme de capacité…). L’impact réel sur les prix au consommateur de ces augmentations de coûts de production pourrait donc être significativement plus élevé que les 20 % évoqués par RTE.

Et la situation se complique lorsqu’il s’agit de faire face à une réindus­trialisation de notre pays puisque, selon RTE, la trajectoire de « réin­dustrialisation profonde » se traduit par un coût complet du système électrique plus élevé, de l’ordre de 10 à 15 % à l’horizon 2060.

SOBRIÉTÉ… SOLUTION OU LEURRE ?

En fait, seule la trajectoire « sobriété » pourrait, en réduisant la consom­mation d’électricité, limiter la hausse du coût global de production du système électrique. Mais RTE prévient : « Cette réduction des coûts par rapport à la trajectoire de référence doit être mise en regard de la baisse de la consommation d’électricité associée : le coût total du système électrique est plus faible dans le scénario de sobriété mais pour une énergie fournie moins importante. Rapportés au mégawattheure d’énergie consommée, le coût de l’électricité reste similaire entre les configurations de référence et avec sobriété. » Autrement dit, il n’est pas sûr que la sobriété constitue un moyen de limiter la ponction sur le revenu des ménages de la facture électrique.

En revanche, elle est porteuse d’un accroissement d’autres formes d’iné­galité plus insidieuses. Car la sobriété suppose des changements assez radicaux dans les modes de vie, et le plus souvent en contradiction forte avec les tendances observées dans le passé.

Le premier de ces changements concerne les transports. Le scénario RTE repose essentiellement sur une hypothèse forte sur le télétravail. Le télétravail constitue ainsi le premier facteur de sobriété dans le secteur tertiaire dans la mesure où il peut contribuer à réduire la demande en surfaces de bureaux, et donc les consommations énergétiques asso­ciées. Le scénario de sobriété prend ainsi l’hypothèse de 2,5 jours de télétravail par semaine en moyenne pour les emplois télétravaillables (soit environ un tiers des emplois totaux), contre 1 jour dans la trajectoire « de référence ». On ne peut s’empê­cher de constater qu’il s’agit là d’une nouvelle forme d’inégalité devant les conditions de travail, qui frappera essentiellement les emplois manuels ou déqualifiés et qui pourrait avoir un impact significatif sur la dispo­nibilité de cette main-d’œuvre.

Le second levier de sobriété est le logement. Le scénario sobriété de RTE repose sur l’hypothèse du respect de quelques préconisations classiques, telles que la réduction de l’utilisation de 30 % de l’eau chaude sanitaire ou la limitation du chauffage à 19 °C, préconisations remontant aux années 1970 et qui, faute de la possibilité de contrôle, n’ont pas fait la démonstra­tion d’une grande efficacité.

Mais l’hypothèse principale retenue concerne la décohabitation, c’est-à-­dire l’évolution du nombre moyen d’individus par logement. RTE envisage, selon ses propres termes, « une très légère hausse du nombre de personnes par ménage (2,3 en 2050, contre 2,2 aujourd’hui) avec un accroissement des parts de logements en mutualisation, dans le collectif ».

Un retour en arrière vers un habitat plus dense ne pourra donc se réaliser que d’une seule manière : par la réduction de l’offre de logement. On imagine assez bien l’impact sur les prix de l’immobilier d’une telle politique et qui en seraient les principales victimes.

À y regarder de plus près, cette hypo­thèse n’est pas si légère. D’abord parce qu’elle est là aussi parfaitement contre-tendancielle. La taille moyenne des ménages a reculé de 3,1 à 2,2 personnes par foyer entre 1970 et 2020. Depuis 2016, l’évolution du nombre de ménages (+ 237 000 par an en moyenne) est même devenue supérieure à celle de la population (+ 173 000 personnes/an). Un retour en arrière vers un habitat plus dense ne pourra donc se réaliser que d’une seule manière : par la réduction de l’offre de logements. On imagine assez bien l’impact sur les prix de l’immobilier d’une telle politique et qui en seraient les principales victimes.

Comme l’écrit pudiquement RTE : « Ceci suffit à montrer que la construction d’un avenir énergétique fondé sur la sobriété des usages ne s’inscrit pas dans la prolongation d’un certain nombre de tendances actuelles. Il n’est donc pas possible de tenir la sobriété pour acquise. » Autrement dit, l’arrêt du nucléaire associé à une sobriété contrainte pourrait non seulement aggraver les inégalités sociales, mais aussi menacer la réussite des objectifs climatiques de la transition énergétique faute d’une acceptabilité suffisante.

DES EFFETS À PRENDRE EN COMPTE

Enfin, un développement déraison­nable des énergies renouvelables pourrait avoir un effet délétère sur un paramètre essentiel du niveau de vie des populations : le prix du foncier agricole et l’accessibilité des terres cultivables pour assurer une sécurité alimentaire à un prix abordable.

L’arrêt du nucléaire associé à une sobriété contrainte pourrait aggraver les inégalités sociales, mais elle pourrait aussi menacer la réussite des objectifs climatiques de la transition énergétique faute d’une acceptabilité suffisante.

L’emprise au sol des énergies renou­velables, qu’il s’agisse du solaire ou de l’éolien, est considérable. On estime qu’il faut environ 50 fois moins d’espace par rapport à l’éolien et presque 100 fois moins par rapport au solaire pour produire 1 kWh avec du nucléaire. Et cette emprise est encore aggravée par la nécessité de développer des moyens de production décarbonée pilotables pour compenser l’intermittence de l’éolien et du solaire. Dans l’état actuel de la technique, seul le biogaz permet de produire une électricité pilotable peu carbonée.

Là encore, l’exemple de l’Allemagne est significatif. Le choix de la sortie du nucléaire l’a conduite à laisser se développer pratiquement sans contrôle la production de biogaz, non pas pour méthaniser les déchets, comme c’est sa vocation, mais en utilisant des cultures dédiées, notamment de maïs. « Depuis que le maïs d’ensilage s’est avéré être la culture la plus rentable pour la production de biogaz, la superficie de production de maïs a consi­dérablement augmenté. Elle s’élevait à 1,2 million d’hectares en 2003, elle est passée à 1,6 million d’hectares en 2008 et à environ 2,2 millions d’hectares en 2019. […] Dans certaines régions, la part de la production de maïs représente plus de 45 % de la superficie agricole utilisée […]. Dans le secteur agricole, le boom du biogaz a entraîné de nouvelles opportunités de revenus pour certains agriculteurs (et pour les investisseurs non agricoles), mais il a également influencé la concurrence entre les exploitations et l’orientation de la production. Par exemple, les coûts d’opportunité de la production laitière ont augmenté dans certaines régions en raison de la concurrence pour le même facteur de production : le maïs. Plus généralement, l’utilisation accrue des terres pour la production de biogaz a contribué à la hausse des prix des terres, augmentant ainsi les coûts pour la production agricole. Diverses études ont montré cet effet sur le marché foncier de la culture du maïs et de la production de biogaz.2 »

Nos amis d’EELV devraient peut-être se renseigner auprès de leurs collègues verts d’outre-Rhin afin de ne pas reproduire leurs erreurs.

1 https://www.bundesrechnungshof.de/de/veroeffentlichungen/produkte/sonderberichte/2021/bund-steuert-energiewende-weiterhin-unzureichend

2 « New Trends and Drivers for Agricultural Land Use in Germany », SpringerLink (en ligne : https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-030-50841-8_3#:~:text=Since%202007%2F08%2C%20however%2C,%E2%82%AC%2Fha%20in%20West%20Germany).

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