Réussir la relance de la filière nucléaire, Serge Vidal*

La récente annonce de la construction de six nouvelles tranches nucléaires marque une évolution positive, et néanmoins toujours insuffisante si l’on s’en réfère aux différents scénarios établis dans la perspective de la neutralité carbone en 2050. Pour autant, la seule construction de ces six réacteurs représente en soi en véritable défi pour l’industrie nucléaire, et va nécessiter une remobilisation des compétences ainsi qu’une redéfinition des rapports entre EDF et les différents acteurs de la filière.

*Ancien ingénieur-chercheur EDF, Serge Vidal est membre du comité de rédaction de Progressistes.

DE NOUVEAUX RÉACTEURS NUCLÉAIRES SONT NÉCESSAIRES

Le rythme de construction de nouvelles installations est défini, en France, dans la programmation pluri­annuelle de l’énergie (PPE), établie pour dix ans et révisée tous les cinq ans. La prochaine révision prévue concerne la période 2023-2033, avec une étape en 2028. Toutefois, les enjeux climatiques par leur ampleur  devraient conduire à une révision anticipée.

Cette programmation est complétée par une stratégie nationale bas carbone (SNBC) qui se fixe un horizon plus lointain : la neutralité carbone en 2050.

Les dix années passées, en vertu des précédentes PPE, ont vu s’accumuler des retards considérables dans la construction de nouvelles centrales nucléaires et la fermeture prématurée de deux réacteurs à Fessenheim, en Alsace. La loi sur la transition énergétique du 17 août 2015 prévoyait la fermeture – prématurée là aussi – de douze réacteurs supplémentaires avec des échéances intenables. Elle a été révisée une première fois en 2018, mais les échéances, repoussées de 2025 à 2035, sont toujours irraisonnables et en contradiction avec l’augmentation nécessaire de la production d’électricité.

Le risque social et économique d’un sous-dimensionnement du parc électronucléaire est bien supérieur à celui d’engager des coûts d’investissements qui pourraient s’avérer finalement supérieurs au strict nécessaire.

Aujourd’hui, la situation évolue positivement, le président de la République a annoncé, le 22 février 2022 à Belfort, le projet de construction de six nouvelles tranches nucléaires, dont le démarrage s’échelonnerait de 2035 à 2045, et l’étude de huit tranches additionnelles. Il importe désormais que cette annonce se transforme rapidement en actes. Cependant, le compte n’y est toujours pas.

La loi sur la transition énergétique du 17 août 2015 prévoyait la fermeture, prématurée, de douze réacteurs avec des échéances intenables. Elle fut révisée une première fois en 2018, mais les échéances restent toujours en contradiction avec l’augmentation nécessaire de la production d’électricité.

Le scénario gouvernemental s’appuie sur les prévisions de RTE (Réseau de transport d’électricité), établies jusqu’en 2050. Toutefois, pour faire ses projections, RTE a besoin de faire des hypothèses, qui sont par définition incertaines.

Si on considère que l’objectif de neutralité carbone doit être atteint tout en assurant la fourniture électrique pour répondre à des besoins en augmentation, il faut surdimensionner le mix électrique pour avoir une marge de sécurité par rapport à ces incertitudes. Ce n’est pas ce que fait RTE. On peut aussi espérer que d’ici à 2050 la justice sociale aura progressé. Le risque social et économique d’un sous-dimensionnement du parc électronucléaire est bien supérieur à celui d’engager des coûts d’investissements qui pourraient s’avérer finalement supérieurs au strict nécessaire.

Plusieurs études montrent que, pour 2050, il faudrait prévoir 15 à 20 % de capacité de production en plus de ce que prescrit la SNBC. Le rythme prévu pour le déploiement des capacités de production solaire et éolienne est difficile à atteindre, bien qu’il soit déjà soutenu ; il en va de même pour les prévisions de sobriété énergétique, sobriété qui risque de se transformer en précarité si ces tendances se confirment.

La construction de l’EPR de Flamanville a pris trois fois plus de temps qu’annoncé, ce qui traduit une perte d’efficacité et de compétences dans un contexte de recul de l’ensemble de l’industrie.

Couvrir une consommation supérieure à l’objectif de la SNBC sera en conséquence extrêmement difficile, et très coûteux, si la capacité nucléaire ne dépasse pas le plafond de 50 GW de la loi actuelle.

UNE RELANCE NÉCESSAIRE QUI NE VA PAS DE SOI

Cependant, prévoir de nouvelles tranches nucléaires, bien que nécessaire, fixe également un niveau d’exigence particulièrement élevé. RTE parle de rythme maximal possible de construction au vu de l’état de la filière industrielle, ce qui est vrai pour le court terme mais reste ouvert pour le moyen terme. Les projections de RTE pour les périodes suivantes ne sont pas fondées sur l’étude des capacités industrielles1.

Pour relancer la construction de réacteurs, il faut une forte volonté politique, et il est nécessaire de rectifier les tendances actuelles. La réindustrialisation de la France exige une énergie décarbonée : cela passe par la relance du nucléaire, et la relance du nucléaire, elle, passe par la réindustrialisation du pays !

La performance des centrales nucléaires est aujourd’hui au plus bas, les difficultés s’accumulent. Il y a une perte d’efficacité et de compétences dans l’ensemble de la filière (fournisseurs, sous-traitants, exploitants…) dans un contexte de recul de l’ensemble de l’industrie manufacturière. La construction de l’EPR de Flamanville a pris trois fois plus de temps qu’annoncé (la durée annoncée à l’origine étant exagérément basse). En conséquence, le prix aussi a plus que triplé2.

Tout d’abord, il faut éviter la perte des savoir-faire et le dépérissement de la filière nucléaire française en lançant rapidement les premières commandes annoncées3.

L’industrie a elle aussi besoin de visibilité à long terme afin de préparer et transmettre les compétences, et d’anticiper les investissements lourds. Il est par ailleurs nécessaire que le partenariat EDF-industrie évolue. Quant au cycle du combustible, il doit également être adapté en termes industriels.

Des relations plus saines entre EDF et les différents intervenants, depuis l’Autorité de sûreté nucléaire jusqu’aux acteurs du chantier lui-même, en passant par les usines et les bureaux d’études, seront nécessaires. C’est aussi vrai pour les relations entre EDF et l’État.

Il faut éviter la perte des savoir-faire et le dépérissement de la filière nucléaire française en lançant rapidement les premières commandes annoncées.

La compétence des services d’ingénierie d’EDF n’est plus celle des années de construction du parc actuel et les équipes sont instables, tant géographiquement que fonctionnellement. Les moyens et le management d’EDF doivent évoluer. Il faut accroître les effectifs de techniciens, réinternaliser des activités d’ingénierie et revenir à une ingénierie de dialogue avec tous les fournisseurs, y compris les plus gros (mécanique, génie civil…). L’ingénierie est un passage obligé pour un bon déroulement de chantier, sa réussite, et donc la maîtrise de son coût.

On le voit, il faut s’y prendre autrement pour réussir, et cela dès les premières nouvelles tranches nucléaires.

DES MOYENS DE PRODUCTION INSUFFISANTS ET CONSÉQUENCES SOCIALES

Pour atteindre la neutralité carbone, il convient d’œuvrer à la fois pour augmenter la production d’électricité décarbonée et pour réduire au minimum la consommation d’énergie finale.

Il faut accroître les effectifs de techniciens, réinternaliser des activités d’ingénierie et revenir à une ingénierie de dialogue avec tous les fournisseurs, y compris les plus gros (mécanique, génie civil…).

Le seul recours aux énergies renouvelables ne permet pas d’envisager de plus hauts niveaux de consommation d’électricité : surfaces occupées trop vastes, équipements compensant l’intermittence trop lourds… Réussir la relance du nucléaire est donc indispensable, mais aujourd’hui les conditions ne sont pas acquises pour cela.

Avec un futur mix énergétique dimensionné en postulant des gains d’efficacité énergétique présupposés associés à des comportements dits « vertueux », dans le cas où ils ne seraient pas au rendez-vous il ne sera pas possible de répondre à la demande. La sobriété s’imposera alors de fait, et il est très vraisemblable qu’elle ne s’imposera pas de façon égale.

En cas de manque de moyens de production, les prix exploseraient au détriment des plus pauvres… comme dans toute situation de pénurie. La question est donc avant tout politique.

1. RTE n’a pas étudié de scénario avec un maintien du nucléaire à son niveau actuel, soit 63 GW.

2. Cour des comptes, « La filière EPR », rapport de du 29 juin 2020.

3. Il s’agit de six tranches dont le démarrage s’échelonnerait de 2035 à 2045.

4 réflexions sur “Réussir la relance de la filière nucléaire, Serge Vidal*

  1. Il faudra que les avis techniques soient pris en compte, et ne pas avoir un objectif financier en premier.
    Mes remarques sur la façon dont le projet EPR a été lancé :
    – les études étaient pour une réalisation à Penly….
    – les services etudes réalisaient un reporting de 50 à 60 pages pour tous les jeudi soir,
    – découverte que les lois sur l’environnement, et autres obligations se sont empilées depuis le N4, aucune veille juridique, et une quinzaine minima de procédures à instruire, dont certaines étaient inconnues….
    Et je pourrai être beaucoup plus long…

  2. Bonjour,
    Article bien intéressant mais qui me laisse sur ma faim sur trois points :
    1- la seule justification à la relance du nucléaire semble être la décarbonation. C’est certes un objectif important, mais je crois qu’il faut voir plus large et poser la question de fond du progrès de l’humanité, c’est à dire sa capacité à toujours mieux contrôler son milieu de vie, notamment par la connaissance du réel et de l’univers (au sens le plus large) et donc par les progrès scientifiques qui on le voit, demandent et demanderont dans le futur toujours plus d’énergie. Sans énergie c’est la paupérisation assurée, la régression et le malthusianisme.
    2- je ne vois pas non plus de références au traitement des déchets, qui, si comme je le crois, n’est pas un facteur fondamentalement rédhibitoire, mais qui pose objectivement problème et qu’il convient par conséquent d’intégrer dans l’équation.
    3- En lien avec ce point 2 j’aurais aussi aimé que soit abordée, ou à tout le moins mentionné, la technologie de la fusion, qui me paraît être l’avenir.

    Bien cordialement

    Patrick SEYER

  3. Fort bien !
    Mais il faut considérer en amont le cursus scolaire et universitaire. Et là encore, le bât blesse ! le recrutement des professeurs de maths (beaucoup) et de physique (aussi) pose problème le MEN, avec son cursus de profs, recrute en fait les profs les moins matheux, les plus serviles, et pour compléter, une brochette de précaires n’ayant même pas fait d’études de maths – de toute le cursus de « profs de maths » ne donne pas de connaissances approfondie en maths, et de plus, le discours qu’on entend est : pourquoi être bon et exigeant, alors que les élèves sont nuls ( de naissance sans doute ?): un réel discours de classe est sous-jacent à tout cela. Les programmes visent à supprimer un niveau minimal en maths, comme si cette matière était une spécialité et non pas une connaissance générale. Et par anticipation, trop d’ élèves négligent les maths.
    La précarité et le manque d’attractivité du métier, imputables pour beaucoup à toutes les politiques menées par des élites au service du Patronat, pas de la Nation, et elles-mêmes nulles en maths et à peu près en tout, chassent la plupart des potentiels enseignants qui formeraient et motiveraient bien plus de futurs ingénieurs. Le brevet et le bac actuels, détruisent la Connaissance, et les maths ( connaissance).
    Pour la physique, un profil qu’on rencontre est celui de précaires très brillants mais n’ayant eu de postes à la fac ou dans l’Industrie : un gâchis organisé par le Patronat ( tout ramène à un enjeu de classe).
    Quant à nos brillants ingénieurs, passés par le système très sélectif – mais pas sur des critères financiers – quels débouchés ont-ils ? on leur reproche à leur première embauche l’absence de CV…, on les humilie par des réunions obligatoires que le bureau de chômage ( appelons les choses par leur nom) paie grassement à des organismes privés juste là pour s’engraisser et traitant ces docteurs et ingénieurs comme de petits enfants. On leur fait passer – ou non – des entretiens par des DRH fils-à-papa complétement incompétents mais pistonnés eux. Et dans un CV, le chômage, c’est pas bon ! et ensuite, emploi précaire, sous payé, refus d’avancement malgré le boulot, conditions d’exploitation maximale par « compression d’effectifs ».
    Un gâchis pour nos brillants ingénieurs et chercheurs, un gâchis pour la Nation. Et un retard qu’on aura du mal à combler…certains finissent par s’expatrier et la richesse est exportée avec. Tout ça pour le Capital US, avec les élites sélectionnées par la French American Foundation ( young leaders) et certainement pas une élite intellectuelle productive : les parasites compradores. Ce système, en tandem avec l’OTAN est généré et perpétué par le cadre ou plutôt le carcan européen : le mythe d’une UE qui serait un contrepoids aux USA est vraiment le mythe le plus évident et le premier à dissiper . Sa structure empêche tout espoir de socialisme, et plus on parle d’UE, moins on parle de socialisme. On a vécu sans UE, la Suisse et la GB et même la Serbie, s’en passent fort bien. L’UE est l’Europe du Capital et de l’OTAN : on commence par un Maïdan « pro-euro » et 8 ans après on a un système assis sur les nazis, l’OTAN, la guerre et le renforcement de l’OTAN, avec au passage quelques tentatives de coup d’Etat ( Biélorussie)…

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