Pourquoi la recherche est-elle malmenée en France ?

Le journal l’Humanité a publié dans son édition du 14, 15, 16 novembre 2021 les propos de trois universitaires* sur l’état des lieux de la recherche scientifique dans notre pays. Nous les reproduisons avec leur aimable autorisation.

Propos recueillis par Anna Musso, journaliste scientifique.

*JEAN-CLAUDE WEILL est professeur d’immunologie, responsable à l’Institut Necker – INSERM/CNRS et membre de l’Académie des sciences.
VALERIE MIGNON est professeure d’économie à l’université Paris-Nanterre, chercheure à ÉconomiX-CNRS.
PHILIPPE HUNEMAN est philosophe, directeur de recherche à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/Paris-I).

Au pays de Pasteur, la recherche scientifique, et avec elle celles et ceux qui la mènent, s’étiole faute de financements et d’un soutien suffisant de l’État. Il est urgent de retrouver le temps et la liberté́ de découvrir.

La crise de la covid met de nouveau en lumière les difficultés du système de recherche français et de ceux qui le mènent. Actuellement, la recherche française a-t-elle les moyens financiers et humains pour être menée à bien ?

JEAN-CLAUDE WEILL : À l’évidence non. Si je m’en tiens à mon pré carré, l’INSERM, qui finance la recherche médicale, sur le budget annuel seulement 700 millions d’euros proviennent d’argent public et 65 % sont consacrés aux salaires. En comparaison, le crédit d’impôt recherche, qui est réservé aux entreprises et dont l’efficacité n’est pas démontrée, coûte 6 milliards par an. En Angleterre, la recherche médicale, pilotée par le Medical Research Council (MRC), reçoit environ 1 milliard d’euros de l’État, auquel il faut ajouter la même somme donnée par la fondation Wellcome Trust.

VALÉRIE MIGNON : Depuis 2014, la part des dépenses de recherche et développement (R&D) dans le PIB en France ne cesse de diminuer, pour atteindre 2,2 % en 2018. Cette valeur est très en deçà de l’objectif de 3 % fixé par l’Union européenne (UE) dans le cadre de la stratégie Europe 2020, mais aussi de la moyenne des pays de l’OCDE. La France se place au septième rang des pays de l’UE en matière d’effort de R&D, et loin derrière la Corée du Sud, Israël et le Japon au niveau mondial. Le niveau de financement public et privé de la recherche française est (trop) faible, expliquant en partie la perte de terrain de la France sur la scène scientifique internationale. Par ailleurs, l’autonomie des universités s’est accompagnée, pour nombre d’entre elles, de difficultés financières majeures. Chaque année, plusieurs universités voient leur budget arrêté par le recteur parce qu’elles ont connu deux exercices financiers consécutifs en déficit. Pour ne pas cumuler les déficits, elles sont contraintes de sacrifier certaines missions en pratiquant des gels de recrutements et en diminuant les budgets alloués à la recherche. L’insuffisance des moyens humains – avec des effectifs enseignants-chercheurs en baisse depuis une quinzaine d’années – s’ajoute ainsi au manque de moyens financiers, entravant la dynamique de la recherche française.

PHILIPPE HUNEMAN : La recherche a besoin de temps, or aujourd’hui les chercheurs sont pressés par une obligation de publier pour gagner une compétition généralisée entre individus, entre équipes, entre universités et ultimement entre nations, dans laquelle toutes les évaluations sont indexées sur le nombre de publications et de citations. Or la recherche fondamentale exige une liberté pour explorer les possibles (donc risquer l’échec) et pour que la communauté des pairs ait le temps de statuer, parce que la science est une pratique sociale, et non individuelle. Si on a trouvé en dix mois des vaccins à ARNm pour la covid, c’est qu’en réalité les potentialités de l’ARNm étaient explorées depuis vingt ans, sans application spéciale aux coronavirus. Aujourd’hui, l’injonction exacerbée à la concurrence, traduite dans l’obligation constante d’écrire des projets de recherche, pour obtenir un poste ou pour supplanter les autres laboratoires dans la course aux moyens ramènerait la recherche scientifique à la recherche et développement technologique – toujours incrémentale, indexée sur un but, découpable en petites étapes planifiables. Depuis quinze ans, le passage néolibéral d’un financement récurrent des laboratoires à un financement intégralement par projets thématiquement prédéfinis entraîne ce changement. En introduisant des postes dits de tenure track (pour « excellents »), la récente loi de programmation de la recherche (LPR) pour les années 2021 à 2030 va déconstruire le statut d’enseignant-chercheur permanent propre à la France, qui garantissait la possibilité de mener une recherche au long cours risquée. À la place d’un collège de pairs, les laboratoires seront des groupes de travailleurs plus ou moins précaires regroupés autour d’excellents principal investigators de projets géants, des chercheurs devenus « manageurs de la recherche », constamment pilotant des réponses à appels à projets pour pouvoir nourrir la bête. Observations et modélisations montrent qu’on produit là une science moins exploratoire où, comme le dopage dans le cyclisme, les mauvaises pratiques se multiplient (fraude, plagiat, etc.) en altérant la fiabilité du contenu. À cause de sa politique, la France n’a pas les moyens de mener une recherche fondamentale de qualité, soit autre chose qu’une super-R&D, et une aumône consentie aux chercheurs (comme la LPR le veut) n’y changera rien.

Pourquoi est-il si difficile de devenir chercheur aujourd’hui et de mener des travaux efficacement ?

VALÉRIE MIGNON : Le nombre de postes ouverts aux concours de recrutement des enseignants-chercheurs est en baisse constante depuis une dizaine d’années, rendant l’accès à ce corps de plus en plus difficile. Du fait des gels de postes et de la lourdeur des tâches administratives occupant une partie considérable du temps des enseignants-chercheurs, la charge de travail incombant à ceux qui sont en fonction s’accroît continuellement, obérant d’autant le temps dédié à l’activité de recherche. En outre, la baisse des financements récurrents accordés aux laboratoires oblige ces derniers à développer le financement sur appel à projets pour obtenir les crédits nécessaires à leur bon fonctionnement. Or répondre aux appels à projets nécessite du temps afin de monter un programme de recherche ambitieux et cohérent, pour un taux de succès très faible en France (16 % en 2018 pour les projets financés par l’Agence nationale de la recherche). Ce temps consacré à la recherche de financements est du temps qui n’est pas affecté à la recherche elle-même.

PHILIPPE HUNEMAN : L’injonction à la concurrence rend les débuts de carrière éprouvants pour le chercheur, qui doit publier vite et naviguer de projet en projet au gré de ses postdoctorats, sans parfois de réelle cohérence. Comme dans toute société néolibérale, la flexibilité ou l’adaptabilité devient une vertu, la probité scientifique s’effaçant devant l’apprentissage de la communication ou de self-branding (« sa propre communication »), voire le concours MT180 « Ma thèse en 180 secondes »i ; jeunes chercheurs et chercheuses voient ainsi leurs idéaux de science malmenés par la pratique tandis que concrètement, mal payés, ils doivent être prêts à changer plusieurs fois de continent avant 35 ans, sans la perspective, à terme, d’un vrai poste. Le chercheur enfin installé doit gérer la pénurie, et son énergie s’épuise à définir des projets de recherche avant qu’il ait le temps de faire sa recherche.

JEAN-CLAUDE WEILL : Devenir chercheur est effectivement difficile, et cela n’est pas choquant. Le recrutement passe par un concours très dur qui exige d’avoir publié de très bons papiers dans de grandes revues internationales. Ce métier est une passion dévorante, et seuls des gens habités peuvent le mener à bien. Ce qui ne veut pas dire les plus capés, bien au contraire, les plus grands chercheurs ont souvent des parcours pour le moins atypiques. En revanche, une fois qu’un chercheur est recruté, tout devrait être organisé pour lui faciliter la tâche et lui donner les moyens financiers de mettre en pratique ses idées. Or nos jeunes chercheurs passent beaucoup trop de temps à remplir des tâches administratives et à chercher de l’argent.

Comment améliorer les conditions de travail des chercheurs et les résultats de notre système de recherche ?

JEAN-CLAUDE WEILL : Vaste question. La France a paupérisé sa matière grise. C’est affligeant sur le plan culturel, mais surtout sur le plan économique. Faut-il rappeler qu’un chercheur est recruté au CNRS ou à l’INSERM à 35 ans, à bac + 15, à environ 2 000 € par mois et que son salaire, tout au long de sa carrière, sera en moyenne 45 % inférieur à celui des 35 plus grands pays de l’OCDE ? Comment s’étonner dès lors que nos amphis en chimie, physique, mathématiques, biologie soient de plus en plus vides, ce qui signifie qu’il y aura de moins en moins de découvertes, de brevets, d’applications industrielles et d’exportations ? Que faut-il faire ? Donner une vraie autonomie financière aux universités pour qu’elles puissent recruter des équipes, bien les payer et leur donner des moyens en fonction de leurs résultats en complément des fonds qui peuvent être obtenus aux niveaux français et européen ! Mais aussi donner leur chance à des idées iconoclastes et à des jeunes créatifs avec des contrats courts, sur cinq ans par exemple. En Allemagne, il n’y a quasiment pas de poste à vie. Faisons de même, ce qui permettra beaucoup plus de souplesse. On peut être fait pour ce métier pendant un temps donné, mais pas forcément pour toute sa vie. Lorsqu’on a fonctionnarisé les chercheurs avec la bonne intention de les sécuriser, « on a tué la recherche en France », ont répété François Jacob et Pierre-Gilles de Gennes. Enfin et surtout, redonner à la recherche fondamentale ses lettres de noblesse, qui, sur le long terme, sans être tournée vers telle ou telle application, a été rien qu’en biologie médicale à l’origine des plus grands brevets, estimés souvent à plusieurs centaines de milliards.

PHILIPPE HUNEMAN : D’abord, il est nécessaire de diminuer la part de la recherche sur projets et d’augmenter le financement récurrent ; de freiner sur la compétition basée sur le taux de publication et de privilégier le qualitatif, par exemple lors des recrutements ou promotions, la lecture de quelques articles des candidats plutôt que le comptage de leurs citations, selon la déclaration dite « Dora », à laquelle tous, CNRS ou universités, souscrivent mais seulement en théorie, car la compétition généralisée impose sa pression. La dictature de la bibliométrie doit cesser, comme celle de la communication et de la « réponse aux défis sociétaux » – porte ouverte à la captation de la science par les industriels et financeurs privés. Revenir dans la « tour d’ivoire » universitaire doit être envisagé.

VALÉRIE MIGNON : Il faut augmenter le budget public de la recherche, via les financements sur projets, mais aussi en accroissant les crédits de base des laboratoires. Ces derniers pourront ainsi retrouver les moyens nécessaires pour développer des stratégies de recherche ambitieuses, encourager la prise de risque et permettre à la France de se hisser dans les premières places au niveau international. La recherche partenariale doit aussi être encouragée en facilitant les partenariats entre organismes publics, mais également entre institutions publiques et privées. Les carrières des chercheurs étant en outre peu attractives sur le plan des rémunérations et des perspectives d’évolution, il faut revaloriser l’ensemble des métiers de la recherche et préserver le temps dédié à l’activité de recherche. Cela doit s’accompagner d’une amélioration des conditions de travail en libérant les chercheurs des tâches administratives. Il faut aussi admettre que la recherche s’inscrit dans un temps long, nécessitant des investissements pérennes sans exigence de rentabilité immédiate. Revaloriser les métiers de la recherche et permettre aux chercheurs de se consacrer pleinement à leur mission constituent des impératifs pour rendre attractives les carrières dans le domaine, condition nécessaire à une dynamique de la recherche française à même de s’imposer sur la scène internationale.

i. Dans ce concours, chaque doctorant doit faire en trois minutes un exposé convaincant sur son projet de recherche.

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