Souveraineté alimentaire : les néolibéraux ont-ils soudainement changé de camp ? Julien Brugerolles

Chaque jour, nous publions des points de vue et des tribunes de personnalités analysant la crise du Covid19 et son impact social et économique. Il s’agit de préparer un « jour d’après » qui aille dans le sens d’un progrès général, tirant les leçons de cette expérience et qui ne soit pas synonyme d’une nouvelle régression. Aujourd’hui, nous donnons la parole à Julien Brugerolles qui est militant sur les questions d’agriculture et d’alimentation

La crise épidémique que nous vivons agit comme un révélateur. Révélateur de la faillite des injonctions libérales visant à couper systématiquement dans nos dépenses publiques, nos services publics, et en particulier nos services de santé. Révélateur aussi des risques inhérents à notre dépendance agricole, et de la fragilité de nos systèmes d’approvisionnement alimentaire. Ce contexte inédit peut-il servir à reprendre les bonnes directions politiques ? C’est ce que beaucoup attendent et demandent. Nous en faisons partie.
Mais c’est aussi ce que défendent depuis 15 jours les plus zélés promoteurs de la concurrence libre et non-faussée, de la compétitivité, des accords de libre-échange, du tout marché et les premiers de la cordée des dividendes. Ils se découvrent tous de soudaines passions pour la souveraineté française ou européenne. Certains se baladent même de département en département pour aller débusquer les dernières usines de produits de première nécessité. Le locataire de l’Elysée tient comme il se doit la tête de la cordée des hypocrites. Le bon soldat politique du capitalisme français prônait, il y a 12 ans déjà, la dérégulation la plus complète de tous les secteurs économiques comme rapporteur de la Commission Attali « pour la libération de la croissance française ». L’agriculture française et notre indépendance alimentaire en ont fait lourdement les frais. Le sinistre rapport Macron – Attali, rendu le 23 janvier 2008, préconisait de « restaurer complètement la liberté des prix et de l’installation de tous les acteurs de la distribution » (Décision fondamentale n°13, décisions 202 à 204). Ce fut chose faite quelques mois plus tard dans la loi de modernisation de l’économie, dite « LME », avec l’instauration de la liberté de négociation des prix entre les centrales d’achat des grandes surfaces et leurs fournisseurs, paraphée par une certaine Christine Lagarde. La grande distribution n’avait jamais eu de si grand cadeau pour alimeter ses marges en boostant pendant plus d’une décennie ses importations de produits alimentaires à bas coût. Mais qui s’en souvient ? 
Si je dis cela, c’est qu’il ne faut se faire aucune illusion. En matière agricole et alimentaire, ceux qui nous rejoignent subitement aujourd’hui, qui nous feraient presque des « papouilles » pour garantir des prix minimum d’achat garantis (si si !), sont bien les mêmes qui nous accusaient hier d’être de dangereux dirigistes, des crypto-bolchéviques menaçant le pays d’une économie agricole « administrée ». Depuis quelques jours, ils vont si loin  dans leurs actes de contrition que cela prête à croire à une véritable transsubstantiation idéologique !Mais le vernis n’est que de façade. Dans quelques semaines, ils feront tous machine arrière sous la pression de ceux qui tiennent les cordons de la bourse… et les vraies rênes du pouvoir. Une fois le plus dur de la crise sanitaire passée, la cordée des actionnaires de l’agroalimentaire et de la grande distribution va se remettre en marche. Les Nestlé, Danone, Carrefour, Crédit Agricole, Sodexo, Lactalis, Leclerc et consorts, champions toutes catégories du dividende, de l’évasion et de l’optimisation fiscales, vont vite remettre de l’ordre dans les têtes des brebis libérales égarées. Les passions soudaines pour la souveraineté alimentaire et le secours aux producteurs s’envoleront aussi vite qu’elles sont arrivées. 
Nos deux champions nationaux de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin, n’ont, eux, pas abandonné aussi rapidement la bonne vieille école : ce qu’il nous faut, c’est un « nouveau capitalisme » (Bruno Le Maire sur BFM TV le 30 mars 2020) ! Et faire preuve d’un peu de générosité et de charité avec « un grand appel à la solidarité nationale » avec l’ouverture « d’un plateforme de dons » (Gérald Darmanin, le 30 mars 2020 lui aussisic) ! Tout est dit. Ces deux-là ont au moins le mérite de ne jamais faire semblant d’être autre chose que ce qu’ils sont. Dans quelques semaines, une fois le plus dur de la crise sanitaire passée, ils continueront d’être en première ligne de la guerre néolibérale. Ils nous proposeront une « nouvelle compétitivité », une « nouvelle concurrence »… et de nouveaux sacrifices budgétaires imposés à la société comme au secteur agricole. 
On me répliquera sans doute que je suis un peu dur. Qu’il faut voir ce qui sortira de bon de la crise, notamment pour notre agriculture et notre alimentation. Je répondrai simplement par une série de questions ouvertes : le Président de la République a-t-il fait quelque proposition que ce soit dans ces interminables discours pour enrayer le massacre de 30 années de compétitivité-prix imposée à l’agriculture ? A-t-il envisagé d’encadrer les prix d’achat et de vente dans la grande distribution avec l’application de coefficients multiplicateurs ? A t’il prévu d’augmenter fortement le SMIC, et tous les salaires, pour permettre à chacun de se fournir en produits français et sous signe de qualité ou d’origine ? Les ministres de l’Agriculture et de l’Economie ont-ils dans leur tiroir le moindre décret pour interdire dès demain sur les étals les importations qui entrent en concurrence directe avec les viandes de nos éleveurs, les fruits et légumes de nos producteurs ? Ont-ils ordonné l’interdiction du versement de dividendes aux transnationales de l’agroalimentaire, de la distribution ou du secteur bancaire et assurantiel lié à l’agriculture ? Ont-ils ces derniers jours mieux chuchoté à l’oreille de la Présidente de la Commission européenne, l’ultralibérale Ursula Von der Leyen, en lui parlant de l’impérieuse nécessité de stopper immédiatement tous les accords de libre-échange ratifiés et en cours de ratification qui priveront les Européens et les Français de toute souveraineté alimentaire ? Sont-ils disposés à élaborer un régime public et solidaire efficace contre les risques en agriculture incluant les nouveaux risques sanitaires et épidémiologiques ? 
Non, l’importance stratégique de notre souveraineté agricole et alimentaire n’est pas l’affaire des néolibéraux. La relocalisation ? Le partage de la valeur ajoutée ? La déconcentration du capital au service d’une agriculture familiale, transmissible et riche en emplois ? La transformation de nos productions ? Vous n’y pensez pas ! Çà ne rentre pas dans les modèles financiers ces trucs là ! Et puis, de toute façon, les faux-nez du « Green New Deal » de la Commission de Bruxelles et de la « verte » communication du Palais de l’Elysée seront là pour faire oublier les grandes orientations qui sont prises. L‘unique objectif, c’est la baisse du budget de la PAC et des moyens consacrés à l’agriculture et à l’alimentation de 500 millions d’Européens. L’unique objectif, c’est de laisser les agriculteurs « s’ajuster » à des marchés ouverts aux quatre vents. Quoi qu’il en coûte en matière de dépendance agricole et alimentaire.  

Une réflexion sur “Souveraineté alimentaire : les néolibéraux ont-ils soudainement changé de camp ? Julien Brugerolles

  1. Bonjour, le constat est là, le rôle de Progressistes est de poser les débats de société, sur les questions liées à notre alimentation, il ya fort à faire puisque le laboratoire du libéralisme est bien ce domaine depuis les années 60. Comment en sort on? Les propositions de Marc Duffumier dans la tribune d’ATTAC sont certes intéressantes mais la question alimentaire ne peut plus dépendre de la PAC. Il ya donc lieu de poser le problème en sortant du cadre libéral et en investissant ne pensée des communs donc travaillons sur une sécurité sociale de l’Alimentation, seule à pouvoir lutter contre les inégalités sociales dans un cadre de démocratie à construire. La pensée d’Ambroise Croizat peut nous animer sur un droit à l’alimentation à batir car il n’est pas constitutionnel, donc cela n’existe que dans le cadre du marché solvable.Le débat peut venir à bout de cette équation à plusieurs inconnus. Pascal Lachaud

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