Crise du Covid19 : l’urgence d’un plan de relance du BTP, Jacques Baudrier

Chaque jour, nous publions des points de vue et des tribunes de personnalités analysant la crise du Covid19 et son impact social et économique. Il s’agit de préparer un « jour d’après » qui aille dans le sens d’un progrès général, tirant les leçons de cette expérience et qui ne soit pas synonyme d’une nouvelle régression. Aujourd’hui, nous donnons la parole à Jacques Baudrier qui est conseiller de Paris et administrateur d’Île de France Mobilités

Le secteur du BTP va particulièrement souffrir de la crise du coronavirus, avec un impact très lourd sur l’activité et l’emploi

Le BTP, en France, rassemble 1,8 million de salariés (1,5 million pour le bâtiment, 300 000 pour les travaux publics). Son chiffre d’affaires est de 140 milliards HT pour le bâtiment et de 41 milliards pour les travaux publics.

On estime qu’il représente 8% du PIB français.

Le BTP est l’un des secteurs qui va le plus souffrir de la pandémie. Plus de 95 % des salariés sont en chômage technique, car continuer le travail sur les chantiers est irresponsable du point de vue sanitaire. Les professionnels du secteur ont été unanimes pour demander l’arrêt des chantiers, et c’est heureux.

Seuls quelques chantiers urgents et de maintenance (essentiels pour la sécurité) sont maintenus, mais cela représente une part résiduelle de l’activité.

Compte-tenu des délais nécessaires à la reprise des chantiers, de la remise en place des filières d’approvisionnement, etc. il est plus que probable qu’au moins 4 mois de travail auront été perdus.

Cela représente une chute d’activité massive qui n’a même rien à voir avec la crise de 2008 (qui avait occasionné un recul de l’activité de 1,5 % du volume d’affaires en 2008 et 3,6 % en 2009). La chute en 2020 devrait être beaucoup plus brutale, d’au moins 30 % (soit pour cette seule filière 2,5 % du PIB à elle seule).

Plus d’1 million de salariés travaillent dans des PME (moins de 50 salariés). Le risque pour l’emploi est absolument majeur.

Il faut un plan de relance beaucoup plus important qu’en 2008

En 2008, Nicolas Sarkozy avait annoncé le 4 décembre un plan de relance de 26 milliards. Sur ce total, environ 10 milliards étaient constituées d’aides au BTP (réparties sur deux exercices budgétaires), soit :

  • 2,5 milliards d’anticipation du FCTVA (aide de fait aux investissements des collectivités, massivement dans le BTP) ;
  • 4 milliards d’accélération des investissements des entreprises publiques (2,5 milliards EDF, 450 millions RATP, 300 millions SNCF, 600 millions La Poste, …) pour une bonne part aussi pour le BTP ;
  • 4 milliards d’accélération d’investissement de l’État, dont 2,5 milliard pour le BTP (1,4 milliard pour les infrastructures, 700 millions pour les universités, …) ; 1,4 milliard supplémentaire a été investi dans la défense, a priori peu dans le BTP.
  • Environ 2 milliards pour le logement : 100 000 logements sociaux supplémentaires dont 30 000 achetés en VEFA par les bailleurs sociaux aux promoteurs, 600 millions de crédits d’Etat supplémentaires pour l’aide à la pierre pour les logements sociaux, 600 millions supplémentaires pour les prêts à taux zéro, des aides de la CDC pour le logement social équivalant à 350 millions de subventions, 200 millions supplémentaires pour l’ANRU, 200 millions pour la rénovation de l’habitat indigne, 160 millions pour les structures d’hébergement, … Ce plan d’inspiration assez keynesienne comportait nombre de mesures justifiées et efficaces (l’avance de FCTVA pour aider aux investissements des collectivités, le financement du logement social,…) qui ont eu un effet bénéfique sur la relance de l’investissement public. La situation en 2020 est totalement différente et beaucoup plus difficile pour le BTP :
  • Les budgets des collectivités (55 milliards d’investissements publics en 2019, dont une bonne part des travaux publics, et des investissements conséquents dans les bâtiments) vont être très lourdement impactés par une baisse massive des DMTO, qui pourraient passer de 16 milliards en 2019 à moins de 10 milliards en 2020, alors que leurs dépenses sociales vont elles augmenter. La crise sanitaire va aussi être une crise des budgets des collectivités locales, et en particuliers des départements (10 milliards d’investissements annuels).
  • Les investissements des ménages dans le logement vont être durablement percutés par la crise, et l’on peut s’attendre à une baisse massive des achats de logements neufs (300 000 par an en temps normal). Une dynamique négative est également à craindre pour les investissements dans l’entretien des logements.
  • Les investissements des entreprises dans le bâtiment devraient également être durablement impactés.
  • Les budgets des bailleurs sociaux ont été lourdement impactés par la baisse des APL et les différentes autres ponctions, ils sont donc dans l’incapacité de racheter des logements en VEFA aux promoteurs qui n’arriveront pas à vendre leurs logements neufs.

L’année 2020 devrait en tout état de cause occasionner une baisse de l’activité de 30 % du BTP. Elle sera en partie compensée par le chômage partiel.

Mais 2021 pourrait être aussi, voire plus difficile, avec une baisse massive de la construction de logements (pouvant passer de 400000 par an à 200000 par an), une réduction conséquente des investissements dans les travaux publics (de plus de 10 %) et des investissements des entreprises dans les bâtiments.

Un nombre de chômeurs potentiels supplémentaires compris entre 500 000 et 1 million de personnes est à craindre, avec un effet récessif massif à l’échelle du pays également pour 2021. Il faut donc un plan de relance beaucoup plus important qu’en 2008 pour le BTP, d’au moins 40 milliards d’euros.

40 milliards centré sur la transition énergétique et la réponse aux besoins

Un tel plan impliquerait :

  • Une aide massive à la création de logements sociaux, via le co-financement par l’Etat de l’achat en VEFA de 30 000 à 50 000 logements neufs aux promoteurs par les bailleurs sociaux, et une aide massive à la construction de logements sociaux, ainsi qu’une très forte accélération de la rénovation énergétique du parc social (200 000 rénovations énergétiques à réaliser par an). L’objectif est d’atteindre une production de 200 000 logements sociaux en 2021 et autant de rénovations énergétiques. Le budget à prévoir pour l’Etat pour le logement social est d’au moins 8 milliards d’euros.
  • Une aide à l’accession à la propriété via un triplement du prêt à taux zéro (plus d’1 milliard).
  • Un développement massif du budget de l’ANAH pour relancer les travaux d’amélioration énergétique des logements (4 milliards d’euros).
  • Une relance des investissements des entreprises publiques et de l’Etat (15 milliards d’euros), dont des investissements massifs pour l’hôpital, les universités, les infrastructures (en particulier de transports ferrés, transports urbains et vélo).
  • Un fonds de soutien aux investissements des collectivités avec un triplement du FCTVA (5 milliards d’euros), et un fonds compensatoire pour la baisse des DMTO (5 milliards d’euros) afin de soutenir l’investissement des collectivités, avec une modulation encourageant tous les investissements en faveur de la transition énergétique (investissements pour les transports publics, les aménagements cyclables et la rénovation énergétique des bâtiments publics). Ce plan de relance permettrait de soutenir l’emploi, tout en engageant enfin l’indispensable virage que doit prendre la France pour la transition énergétique concernant les deux secteurs clés du bâtiment et des transports. Bien entendu, les aides à la construction seront conditionnées à ce que les bâtiments construits soient de basse consommation, voire à énergie positive, avec une modulation des financements en fonction des performances énergétiques.

Le financement se ferait entre autre par l’endettement, le retour de l’impôt sur la fortune, la taxation des dividendes,…

En 2008, l’Etat avait financé son plan de relance par l’augmentation de la dette. Au vu de la crise économique majeure qui s’annonce, une augmentation de la dette en 2020 est bien évidemment légitime (et de toute façon inévitable vu le coût du chômage partiel, etc…).

Comme nouvelle recette ne pesant pas sur l’activité productive, on peut imaginer le retour de l’impôt sur la fortune avec un taux doublé (10 milliards de recettes par an), une taxation massive des dividendes (les entreprises du CAC40 ont prévu de distribuer 55 milliards en 2020 grâce à leurs méga-bénéfices de 2019). Une taxation des entreprises en cette période de crise apparaît peu judicieuse.

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