De la rigueur scientifique même dans l’urgence sanitaire, Sébastien Prat

Interne de médecine générale dans le Cantal et volontaire en centre qui accueille les patients suspects de Covid19 dans le Cantal, Sébastien Prat nous livre une ébauche de ce que le soignants de libéraux de première ligne, vivent sur le terrain. Un terrain où l’épidémie est encore silencieuse et où nos structures se préparent encore à l’augmentation de cas.

Suite à l’étude de l’IHU, les dernières semaines ont vu ce succéder différents intervenants abondant au débat public sur une question : chloroquine ou pas chloroquine ? Chacun ayant sa position quasi tranchée sur le sujet, qu’il soit proche ou non du milieu scientifique d’ailleurs.

D’abord, on ne peut que condamner cette appel à une pensée binaire, sans raisonnement ni argumentation : la situation impose que le débat public soit dépassionné et surtout élevé. L’émission de Cyril Hanouna sur C8 (« Didier Raoult et la chloroquine peuvent ils sauver le monde ? ») est un exemple parlant. Non pas que la science ne doit se faire qu’avec les scientifiques, il faut au contraire la vulgariser au plus grand nombre, mais dans un traitement public et médiatique adapté et loin des titres accrocheurs et des timings serrés.

Il est d’ailleurs insupportable de juger les prises de position du Pr RAOULT seulement sous le prisme de son look, de ses prises de positions passées ou de son origine : ce à quoi nous avons droit depuis plusieurs jours. Il est honteux de voir les prises de positions de responsables politiques, parfois médecins, qui s’appuient sur leur expérience médicale (et parfois seulement personnelle !) pour justifier la prescription massive de ce traitement. Il est également fou de soutenir aveuglement un « camp » face à un autre par pure idéologie politique ou par réflexe permanent d’opposition. Il est pourtant facile de parler à notre cerveau reptilien et à chercher un espoir ou un héros lors de ces périodes difficiles, quoiqu’il en coute. Cependant, il s’agit aujourd’hui de vie humaine.

Les médecins de première ligne, dans toute notre diversité, n’avons qu’un seul but : vaincre cette épidémie par tous les moyens nécessaires à notre disposition.

Nous utilisons au quotidien des médicaments qui passent par des phases de test extrêmement approfondis, sous le contrôle d’institutions compétentes. La mise sur le marché d’un médicament est un processus long, fastidieux et encadré. L’urgence sanitaire ne doit pas escamoter tout ceci : il en va de la sécurité des patients.

« La médecine par les preuves » et le fondement de notre pratique quotidienne. Elle est garante que n’importe qui ne peut pas faire n’importe quoi. Nous nous tenons informé fréquemment des dernières recommandations officielles publiées. C’est ainsi que la médecine s’exerce : par notre expérience personnelle, nos savoirs et par la science qui avance et qui prouve.

Qui nous dit que la chloroquine n’aggrave pas les patients atteints de Covid19 au lieu d’améliorer leur état ? Personne et aucune étude, nous n’en savons rien. Pour l’instant.

L’Académie nationale de médecine, société savante par excellence, appelle à la prudence dans son communiqué du 25 Mars 2020 en faisant sienne la citation d’Hippocrate « Primum non nocere » (d’abord ne pas nuire). Elle rappelle que «  l’utilisation d’un nouveau traitement, fut-il fondé sur une molécule déjà employée en médecine depuis plus de 70 ans, doit se conformer à une méthodologie scientifiquement établie qui fait appel à des règles codifiées ».


La revue médicale « Prescrire », indépendante, dans un article en date du 30 Mars 2020 synthétise les études chinoises et celles connues du Pr RAOULT. Il apparait un manque de puissance par le peu patients inclus en leur sein. A ce stade, l’efficacité de cette thérapeutique n’est pas prouvé comme son inefficacité d’ailleurs. La revue note également que les patients sous hydroxychloroquine ont vu leur état de santé se dégrader dans les essais. Elle conclue en la nécessité d’une étude de plus grand ampleur (comme celle que l’INSERM conduit sur plus de 3.000 patients)

Ce débat fracture complètement l’opinion publique à l’heure où justement, un front commun s’impose pour juguler cette épidémie : respect des mesures barrières et du confinement, solidarité envers les plus fragiles, soutien aux salariés en première ligne quelqu’ils soient… Qu’il faille revoir le modes de fonctionnement de nos universités : oui. Qu’il faille redonner la parole à des scientifiques de terrain dans l’élaboration d’études et non simplement à des éminences grises qui travaillent dans des laboratoires : bien entendu. Qu’il faille revoir la conception et la mise sur le marché des thérapeutiques : encore oui. Mais tout ceci ne doit pas nous éloigner de notre rigueur et de notre raisonnement scientifique premier, y compris en période tendue comme nous sommes en train de le vivre.

Ces différents débats et prises de position diverses et parfois farfelues ont des répercussions importantes sur le terrain. Pas une seule consultation médicale ne se fait sans échanges sur le Pr RAOULT et la chloroquine ; des patients demandant que nous en prescrivions. Ceci pouvant créer de la tension dans la relation de soins s’ajoutant à la psychose ambiante et parfois au complotisme. Il arrive également à ce que nous doutions de nos prises en charge.

Le débat sur la chloroquine ne doit cependant pas masquer le débat de fond : comment en sommes nous arrivé là ? Comment la France, puissance mondiale, se trouve chancelante comme nombre de pays européens face au virus ?

Nous n’aurions pas ce débat si la recherche publique n’était pas à un niveau extrêmement faible au dépend de la recherche privée et des intérêts financiers. Nous n’aurions pas ces débats si chaque patient grave avait un respirateur et un lit en réanimation. Nous n’aurons pas ces débats si nos structures de soins avaient été équipés et prêtes avant la venue de ce virus !

Cette crise sanitaire nous montre un point fondamental : nos sociétés capitalistes n’anticipent pas les grands bouleversements et surtout ne protègent pas les populations. Sur le terrain, nous manquons de masques, de personnels, de lit, de structures, de moyens financiers… Nous manquons presque de tout après toutes ces années d’essorage de la dépense publique, de précarisation des services publics dans tous nos territoires et de manque de planification économique et industrielle. Tout ceci au nom du transfert financier d’argent public à la spéculation boursière.

L’Etat est, qu’on le veuille ou nom, le grand absent de cette crise. Les collectivités locales, les professionnels de santé libéraux et hospitaliers s’organisent seuls pour faire face avec les disparités régionales que nous connaissons. Tout ceci à un impact non négligeable sur la prise en charge et la santé des populations.

Nous sortirons de là par la rigueur et le raisonnement scientifique. Pas de jugement à l’emporte pièce, de procès d’intention ou de raccourcis : contentons nous des faits et rien que des faits. Laissons travailler les scientifiques compétents, laissons les études se terminer et les conclusions se faire et surtout n’insultons pas l’avenir. Il n’y a qu’ainsi que nous pourrons sortir par le haut et, sur le terrain, avoir des pratiques médicales unifiés et sécurisés pour le bien de toutes et tous.

Cela ne nous empêche pas d’être lucides sur les faillites de notre système économique et demain d’être de celles et ceux qui s’engageront pour la remise en cause et le dépassement d’un système économique mettant en danger les vies humaines.

Article de la revue Prescrire : cliquez ici

Communiqué commun de l’Académie de Médecine et de l’Académie de Médecine : cliquez ici

3 réflexions sur “De la rigueur scientifique même dans l’urgence sanitaire, Sébastien Prat

  1. Désolé, mais on n’apprend pas grand chose dans cette article. Des métaphores comme « n’insultons pas l’avenir » ne disent rien d’intéressant. Rappeler qu’on manque de tout en matière d’équipement de prise en charge des malades Covid est certes vrai mais archi-connu actuellement; que le système capitaliste en soit la cause mérite sans doute d’être rappeler! mais bon !
    Ensuite le débat Raoult : Progressistes nous dit qu’il faut que les tests soient effectuer sérieusement, dans le respect des protocoles, que c’est ça la vraie science ! Sans doute mais actuellement le problème ne se pose pas du tout comme cela, la science n’est pas seule au monde à régir la vie réelle, et ça progressiste ne l’a pas compris.
    Le réalisme actuellement c’est que si on attend des tests parfaitement conformes aux protocoles « scientifiques », les décès seront « vraisemblablement » très nombreux en commençant par les malades et les vieux qui sont d’ores et déjà « sélectionnés » pour mourir en prioritairement; et apparemment progressistes est prêt, sans état d’âme, à assumer ces décès au nom de la rigueur scientifique qui fait office de refuge. De nombreux autres médecins font prêts à faire le pari (c’est un pari) de la chloroquine sur la base d’autres utilisations proximales de ce produit. Ca s’appelle prendre des risques calculés. Ca peut désengorger les services de réanimation. On ne peut aussi légèrement récuser cette possibilité; le choix est cornélien, c’est sûr, mais la vie réelle, concrète c’est ça. Pourquoi Progressistes ne donne-t-il pas plus d’éléments qualitatifs et quantitatifs précis sur les troubles qu’engendre la prise de chlroroquine puisque c’est le seul argument contre. Faut-il attendre un produit bien testé et 100 fois plus cher pour enrichir un laboratoire ?

    1. La médecine n’est pas un pari et le principal argument contre ce n’est pas les troubles associés, c’est le manque d’efficacité.
      On a des échantillons représentatifs mais très faibles ou des échantillons plus importants mais non représentatifs et on a pas de groupe de contrôle pour au moins évaluer l’effet placebo des tests.
      A ma connaissance aucune étude n’est validée dans aucune publication scientifique. Certaines sont sorties pourtant depuis plus de 3 mois et il ne faut pas plus d’une heure pour les lire.
      si la chloroquine est plus efficace qu’un placebo, il faut le prouver. si la chloroquine est aussi efficace qu’un placebo, autant donner un placebo.

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