Dans l’intimité du nuage, l’âpre bataille des dresseurs de puces, Sébastien Elka*

Si l’intelligence artificielle (IA) est un objet technique spécifique, son développement s’inscrit pleinement dans les batailles industrielles qui déterminent les gagnants et les perdants de la révolution numérique. Or, si la Chine semble réussir à s’affirmer comme un contrepouvoir à la domination technologique états-unienne, pour l’Europe tout reste à faire.  

*Sébastien ELKA est ingénieur et rédacteur en chef adjoint de la revue Progressistes.


Ce qu’on appelle IA en 2019 est encore presque uniquement affaire de superordinateurs cachés au cœur du « nuage » (cloud) où ils brassent des masses énormes de données numériques pour mettre peu à peu au point de nouveaux services complexes que leurs créateurs espèrent pouvoir bientôt mettre à disposition de nos ordinateurs, smartphones, véhicules et objets connectés. Il n’est donc pas surprenant que les puissances régnant sur ce cloud soient les plates-formes numériques et grands acteurs de la Silicon Valley – Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft ou IBM – qui ont beaucoup d’argent et aussi la main sur les grands volumes de données numériques.

UN MATCH ENTRE ÉTATS-UNIS ET CHINE

Face à ces géants, seuls les Russes, les Coréens et, surtout, les Chinois sont parvenus à défendre leur petite place dans le nuage.

Les premiers ont fait en sorte de protéger leurs données numériques, obligeant les plate-formes internet à héberger les données concernant des citoyens russes sur leur territoire. Cela permet notamment au moteur de recherche Yandex de rester en Russie plus utilisé que Google.

Ultraconnectés et incroyables consommateurs de services numériques, les Coréens disposent également d’importantes plates-formes nationales, et notamment d’un moteur de recherche, Naver, qui parvient lui aussi à tenir tête à Google.

Les Chinois vont plus loin.
D’abord, ils ont très tôt protégé leur immense espace numérique et parallèlement ont soutenu la croissance des fameuses BATX (Baidu, Ali Baba, Tencent et Xiaomi), indépendantes des géants états-uniens.
Ensuite, leur politique scientifique et industrielle leur permet de poursuivre à grands pas le rattrapage technologique dans les domaines clés. Certains des plus grands superordinateurs mondiaux sont ainsi chinois. Les leaders mondiaux des PC et des télécommunications, Lenovo et Huawei, sont eux aussi chinois. Et le pays, où les grands acteurs états-uniens, taïwanais ou japonais de l’électronique ont délocalisé de nombreuses usines, investit des sommes énormes pour créer dans ce domaine un écosystème à l’état de l’art mondial.

Surtout, l’IA– on dit que le déclencheur en a été la victoire du programme AlphaGo de Google sur le champion du monde du jeu chinois de go – est une priorité stratégique nationale, avec un plan en trois phases adopté en 2017 pour rattraper les États- Unis. Dans la foulée, Ali Baba annonçait un plan de 15 milliards de dollars sur l’IA et le quantique, bientôt suivi par Baidu et Tencent, qui ont ouvert des centres de R&D sur l’IA respectivement dans la Silicon Valley et à Seattle. Symbole de ce face-à-face sino-américain, Google installait la même année à Pékin le Google AI China Center.

LE CLOUD EST UN NUAGE DE SABLE, OU PLUTÔT DE SILICIUM

Il faut comprendre que, derrière les grandes annonces très visibles des acteurs du numérique, les vraies batailles se jouent sur les composants technologiques. Au cœur de l’IA se trouve désormais toujours un couple entre processeurs « classiques » et accélérateurs de calcul plus IA-spécifiques. Pour les premiers, la fameuse loi de Moore, selon laquelle la puissance de calcul devait doubler tous les dix-huit mois, atteint ses limites physiques, et les investissements sont désormais si énormes (plus de 20 milliards de dollars annoncés pour les dernières usines de Samsung ou du taïwanais TSMC) que seuls trois acteurs dans le monde sont encore dans la course. Les processeurs multicœurs d’Intel restent dominants pour les supercalculateurs, mais pour le reste l’états-unien apparaît en difficulté.

Pour les accélérateurs de calcul, ce sont aujourd’hui les processeurs graphiques (GPU) de NVIDIA qui répondent aux besoins de la recherche sur l’IA. Mais Google, Amazon, Intel-Facebook et Baidu développent désormais leurs propres accélérateurs.

De même, les télécommunications sont au cœur des enjeux, puisque le cloud dans lequel opèrent les supercalculateurs n’existe que par le réseau qui lui permet d’aspirer massivement les données numériques. Et il s’agit donc de lire l’affaire Huawei comme un complément stratégique de la guerre commerciale lancée par Trump, dont l’enjeu est la 5G (5e génération de réseaux sans fil), qui sera nécessairement au cœur de tout ce que l’IA proposera et qui sans le coup de force diplomatique des États-Unis aurait été dominé mondialement par le champion chinois.

L’EUROPE PEUT-ELLE REVENIR DANS LA COURSE ?

L’Europe apparaît absente de ce terrain d’affrontement stratégique, à tout le moins de l’enjeu du calcul à grande puissance dans le cloud. Mais il n’est pas fatal que tout se joue à ce niveau, et dans certain cas c’est même difficile à concevoir. Ainsi, on imagine mal des véhicules autonomes qui se contenteraient de collecter des données, les enverraient dans le réseau de communication et recevraient en retour des ordres d’action calculés quelque part dans le cloud. Le temps de traitement et les risques de problèmes de transmission seraient trop grands, et il est indispensable que le véhicule « autonome » ne soit pas dépendant du réseau.

Les enjeux de souveraineté et de sûreté/sécurité sont également très importants. Si pour des applications vitales – surveillance aérienne, pilotage des réseaux énergétiques, contrôle de systèmes militaires ou industriels… – il fallait que le système puisse recevoir en permanence des consignes issues d’un programme d’IA tournant sur des serveurs lointains – éventuellement à l’étranger – et transmises via des communications fragiles, on imagine bien que cela constituerait très vite une forte limite au développement de l’IA dans ce type de systèmes. Sans parler de la préoccupation croissante de la population pour la maîtrise de ce qui est fait de ses données personnelles.

Si l’apprentissage des IA complexes a vocation à rester affaire de supercalculateurs et de cloud, le véritable déploiement des applications passe nécessairement par un usage moins dépendant du réseau, plus local, d’IA embarquée (edge AI), dont les clés technologiques sont différentes, avec des enjeux de sobriété en énergie, information et calcul, de fiabilité et de sûreté, d’efficience dans les temps de traitement : des différences qui appellent des architectures en réseaux de neurones, et donc des composants spécifiques, très différents de ceux du cloud. Or si l’Europe ne dispose (presque) plus d’industrie dans les smartphones, ordinateurs et autres équipements électroniques grand public, elle reste forte dans l’automobile, les réseaux énergétiques, les systèmes aérospatiaux, industriels et de défense ou les technologies médicales, et tous les autres domaines où l’IA est attendue. Et son industrie des capteurs, qui produisent les données numériques dont se nourrissent les IA, reste la première du monde. Il y a donc un vrai enjeu de souveraineté technologique à maîtriser ces technologies, et les acteurs européens, en particulier ceux de l’automobile, sont nombreux à s’y positionner.

Les acteurs publics tentent également d’être à la hauteur des enjeux. L’Union européenne soutient des plans de recherche importants sur le calcul haute performance, l’électronique avancée et l’IA; parmi ceux-ci, l’European Processor Initiative, visant à recréer la capacité de production en Europe de puces à forte efficacité énergétique pour les supercalculateurs, les data centers et le véhicule autonome. L’UE a surtout activé, pour la première fois en 2018, le dispositif IPCEI, lequel, prévu dans les traités d’exception à ses règles de concurrence, permet à l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni de s’affranchir des limites aux aides d’État à l’industrie en vue de maintenir de la production de composants nanoélectroniques en Europe. Le volet français, Nano 2022 mobilisera ainsi 800 millions d’euros, dont 350 millions d’argent public.

Après la Finlande, fin 2017, le Danemark, l’Italie, la France, le Royaume-Uni, la Suède et l’Allemagne ont dévoilé en 2018 des plans IA, et la Commission européenne a présenté en novembre 2018 sa stratégie de coordination des plans IA nationaux, qui prévoit en Europe des investissements publics et privés de 20 milliards d’euros par an à partir de 2020.
Et le Règlement Général sur la Protection des Données, entrée en vigueur en 2018, s’est voulu aussi un moyen de défendre les acteurs du numérique européens face aux géants étrangers.

Évidemment, ces initiatives sont menées dans le cadre du fonctionnement ordinaire de l’UE, avec un poids prépondérant des lobbies dans les prises de décision, le souci de l’équilibre géographique menant à un saupoudrage des investissements déjà globalement plus faibles que ceux des États-Unis et de la Chine, et des mécanismes et procédures toujours opaques et technocratiques. Surtout, si l’on assiste à une entente entre les grands États membres pour agir sur ces sujets critiques pour la souveraineté européenne, on voit les petits États, plus enclins à accepter la vassalisation vis à vis des États-Unis, défendre plutôt des logiques d’investissement dans les écosystèmes de start-up internet que la coûteuse prise de risque technologique, moins adaptée à la concurrence libre du marché mondial et au grand jeu du dumping fiscal et social.

Ainsi, même s’il y a un effet de mode, qui sans doute passera vite, derrière l’omniprésence médiatique actuelle de l’IA, nous sommes à un moment charnière de développements technologiques qui auront des échos durables sur nos horizons industriels et économiques.
L’Europe est l’échelon minimum pour parvenir à se hisser à la hauteur des enjeux. À condition de réussir sur ces sujets cruciaux à dépasser au moins partiellement les égoïsmes, intérêts et instrumentalisations qui caractérisent habituellement les fonctionnements européens. Les rapports de force au Parlement européen tel qu’il aura été élu en mai 2019 ne feront pas tout, mais ils pourront aider. 

 

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