Les liens entre services et industrie : l’approche marxiste, Jean-Claude Delaunay*

Le développement des services est intimement lié à celui de l’industrie, bien que cette dernière reste déterminante dans l’économie. Se pose aussi la question de la définition de la production immatérielle tout autant que celle du travail.

*JEAN-CLAUDE DELAUNAY est économiste, professeur honoraire des universités.


J’ai consacré mon existence de chercheur à comprendre, à l’aide du marxisme, ce qu’est le capitalisme. J’ai étudié ses instruments. J’ai cherché à mesurer le taux d’exploitation des travailleurs en France sur près d’un siècle. Au milieu de ma vie professionnelle, j’ai cherché à comprendre ces activités que l’on appelle services et qui étaient alors en pleine expansion. Mon intervention porte sur les services et leur rapport à l’industrie. Quand on traite des services, on entre sur un terrain brûlant pour ce qui a trait au marxisme. Certaines théories considèrent que les services ne modifient pas la théorie de Marx. Ces activités ne seraient que des extensions de la division du travail et seraient remplacées ou modifiées, grâce aux machines, comme le sont les biens. D’ailleurs, parfois des biens sont produits à leur place et ces biens (par exemple les disques, les CD) se substituent à elles. Dans un registre différent, le développement des services serait surtout la manifestation de l’impérialisme et de ses formes financières et bureaucratiques contemporaines. Mais la plupart des théories considèrent que l’apparition massive des services remettrait en cause le bienfondé de la théorie de Marx, car ils relèveraient de la production immatérielle. Or le problème que Marx voulait traiter aurait été celui de la propriété privée des biens matériels. Notre époque, qui serait celle de l’immatérialité, anéantirait, pour cette raison, la problématique révolutionnaire de Marx. Selon d’autres théories, le marxisme reposerait sur l’analyse des relations hommes-machines. L’apparition massive des services indiquerait que l’analyse devrait porter désormais sur des relations de type hommes-hommes. Par conséquent, le marxisme aurait été une analyse de l’économique alors que le monde contemporain serait celui de la politique. Enfin, les services produiraient une sociologie totalement différente de celle imaginée par Marx ; ils témoigneraient de l’émergence de nouvelles classes moyennes, ce qui obligerait à repenser le rôle directeur de la classe ouvrière dans le processus révolutionnaire. Tels sont, à mon avis, les principales théories qui, émises à propos des services, concernent la théorie de Marx. C’est dans cette ambiance que, au début des années 1980, je me suis engagé dans l’étude des services. Je crois pouvoir résumer ma réflexion d’ensemble en disant que l’industrie et les services sont deux pôles contradictoires de l’économie. Ils sont donc, de ce fait, unis et opposés. Toutefois, le dépassement de la contradiction n’implique pas la disparition de l’industrie des pays capitalistes, comme cela se produit avec la mondialisation capitaliste. Il implique simplement sa transformation radicale. De la même façon qu’à une certaine époque l’agriculture a été transformée pour devenir une agriculture industrielle, aujourd’hui la société devient une société de service et l’industrie prend la forme d’une industrie servicielle. Cette évolution n’en est cependant qu’à ses débuts et suppose, pour être menée à terme, le déploiement de grandes luttes sociales.

Première partie : l’industrie demeure dominante au plan mondial

L’IMPORTANCE DE LA PRODUCTION INDUSTRIELLE
Je suis conduit, dans cet exposé, à faire apparaître deux caractéristiques des activités économiques : dominantes et déterminantes. Je prétends qu’aujourd’hui l’industrie est toujours dominante, mais qu’elle est de moins en moins déterminante du fonctionnement des économies. Pourquoi l’industrie est-elle toujours dominante?

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L’industrie est dominante parce qu’elle produit les biens matériels dont les populations ont besoin pour vivre conformément aux conditions de notre époque.

Pourquoi l’industrie est-elle toujours dominante?
L’industrie est dominante parce qu’elle produit les biens matériels dont les populations ont besoin pour vivre conformément aux conditions de notre époque. De plus, l’industrie fournit les équipements permettant de construire et de renouveler les infrastructures de la vie moderne, qu’il s’agisse des voies ferrées pour les trains à grande vitesse ou des serveurs, réseaux, fibres optiques, composants électroniques que nécessite, entre autres, Internet. Enfin, l’industrie est le terrain expérimental à grande échelle sur lequel s’enracine l’activité de recherche. Perdre le savoir-faire industriel réduit la capacité à développer le savoir-faire scientifique. Cela dit, si l’industrie est importante pour satisfaire les besoins du développement, elle est de moins en moins déterminante de ce développement. Caractéristiques de l’industrie et développement des services.

Caractéristiques de l’industrie et développement des services
Pourquoi l’industrie a-t-elle été accompagnée d’un fort développement des services ? L’industrie que nous connaissons n’est plus celle du XIXe siècle. Le degré de complexité des forces productives s’est accru; ensuite, la division du travail a fait apparaître le besoin de services collectifs traités à part ; enfin, les conditions générales de fonctionnement des sociétés ont profondément changé. De nouveaux besoins apparaissent, indépendamment des besoins industriels. La complexité. Les rapports économiques ne sont plus les mêmes aujourd’hui qu’à l’époque de Marx. Leur espace de définition s’est étendu. Ils fonctionnent dans le temps. Ils nécessitent une organisation administrative et législative dense et continue. L’approfondissement de la division du travail. Elle a fait apparaître le besoin, en amont de la production industrielle ou, à ses côtés, d’activités représentatives des conditions générales de la production (éducation, santé, culture, recherche, administration, planification, financement, gestion de l’eau, défense). Marx, prenant l’exemple des abeilles, a clairement observé qu’il n’existe pas de production sans conception préalable de la production. Ces activités doivent, aujourd’hui, être développées systématiquement de manière séparée de la production. Les changements intervenus dans la vie courante. Je désigne ici deux familles de phénomènes qui, sans être directement liés au développement de l’industrie, sont générateurs de services : l’allongement de la vie humaine et l’urbanisation. La liaison entre industrie et services est donc aujourd’hui très forte. Cela dit, il ne paraît pas possible de confondre services et production industrielle. Les services ont acquis leur indépendance. Ce ne sont pas les résultats univoques du développement industriel ni de simples rejetons de l’impérialisme, même si certains services sont hypertrophiés par le capital.

Deuxième partie : production non-matérielle et travail

Il est clair qu’existe une corrélation positive entre production industrielle et services. Mais ces deux sortes d’activités sont distinctes. Il paraît donc raisonnable de se demander en quoi la production industrielle est différente de la production des services.

LA PRODUCTION INDUSTRIELLE
On dit qu’un produit industriel est matériel dans la mesure où il est le résultat de la transformation des matières présentes au début de son procès de production. Pour obtenir un produit matériel, il a notamment fallu l’emploi d’une force de travail et d’équipements. Mais ces deux éléments sont, au plan concret, explicatifs de sa forme, et non de son contenu.

LA PRODUCTION DES SERVICES
Un service, en revanche, est un produit dont le contenu matériel de départ n’a aucune importance pour sa définition. Si des matières premières ont été utilisées, le service est indifférent à ce contenu. Par différence avec les produits industriels, ce sont les forces de travail et les équipements ayant permis de les produire qui les caractérisent. Sans doute viendra-t-il à l’esprit tel ou tel contre-exemple, mais la réalité est rarement « pure ».

Le travail de la production des services
Il est important de savoir ce que sont les produits et comment ils évoluent. Et il l’est plus encore de savoir quelles sont les caractéristiques du travail dans ce contexte. Je vais d’abord indiquer quelles sont, selon moi, les principales caractéristiques du travail de la production des services. J’évoquerai ensuite certains aspects nouveaux du travail de production des services.

Les principales caractéristiques de la production des services
Le travail des services peut être décrit à l’aide de cinq caractéristiques importantes.

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Le travail de service ne possède aucun pouvoir révolutionnaire particulier qui le placerait en dehors du capitalisme industriel dans ce qu’il a de plus classique.

1. Dimension relationnelle. Tout travail (T), dans le cadre d’un paradigme technologique donné et de la division correspondante du travail, est la combinaison d’une composante de transformation des matières (TR) et d’une composante de relation avec les autres agents et usagers du produit (R), soit T = TR x R.
Un produit matériel (un bien) peut alors être défini comme un produit dont la composante relationnelle du travail est égale à 0 ou proche de 0. Leurs producteurs ignorent quels en sont les consommateurs ; leurs consommateurs ignorent celles et ceux qui l’ont produit. Un produit non matériel (un service) est, au contraire, un produit dont la composante de transformation est nulle. En revanche, sa composante relationnelle est égale à 1 ou proche de 1. Le travail qui est à son origine vise à produire explicitement une relation : le producteur d’un service connaît nécessairement le consommateur de ce service ; cette connaissance fait même partie de son travail. Réciproquement, le consommateur d’un service connaît nécessairement le producteur du service qu’il consomme.
2. L’usage. Il découle de ce qui précède que le travail de service est un travail ayant à prendre en compte l’usage du produit de service, ce qui le différencie fondamentalement du travail de production des biens. Dans une société développée capitaliste, le travail relatif aux biens a uniquement pour but la vente, alors que le travail de service a pour but explicite l’usage des services qu’il produit.
3. Profondeur variable du produit de service. Le travail de service est un travail dont la profondeur varie. Le point important, ici, a trait aux services collectifs. Le choix de leur profondeur dépend de choix de nature politique. Le service de santé, par exemple, peut avoir pour finalité seulement de soigner les maladies ou seulement de les prévenir, ou de les soigner et de les prévenir. On peut généraliser cet exemple à l’ensemble des services collectifs.
4. Implication plus grande du travailleur dans le processus de production des services. La nature du travail de service change pour les travailleurs eux-mêmes. Il peut être plus savant, plus « intéressant » que celui dépensé pour la production des biens. En même temps, la charge nerveuse induite par ce travail est plus forte eu égard à la plus grande implication mentale du travailleur dans le procès de son travail.
5. Une productivité dont les lois diffèrent de celles relatives aux biens. La production des services n’obéit pas aux mêmes lois d’évolution de la productivité que la production des biens. Lorsqu’il s’agit de transformer les matières premières, cette évolution est sans mystère. Les capitalistes agissent principalement sur les équipements, dont ils sont les propriétaires, pour accroître, à titre individuel, la production de plus-value (la productivité) et de profit. Ils agissent également sur les procédures, les protocoles. Par l’intermédiaire des équipements et dans le cadre des rapports marchands capitalistes qui encadrent l’activité relationnelle des salariés des services, les capitalistes des services gardent la main et cherchent à atteindre des objectifs de productivité. Ces objectifs sont cependant plus difficiles à atteindre que dans le cas des biens. Quel bilan peut-on tirer à partir de l’observation de ces caractéristiques? Le travail de service est-il en train de révolutionner le processus de travail des sociétés développées au point de remettre en cause les théories de Marx? On peut raisonnablement apporter réponse à ces questions. Le travail de service présente d’évidentes particularités qui n’en font pas une simple extension quantitative du processus de production industriel. En effet, il est générateur de tensions supplémentaires nouvelles entre les travailleurs et les capitalistes ; il introduit des éléments relationnels nouveaux au sein du processus de production ; mais il ne possède aucun pouvoir révolutionnaire particulier qui le placerait en dehors du capitalisme industriel dans ce qu’il a de plus classique. Le rapport social de service ne bouleverse pas le rapport social capitaliste, qui repose toujours sur la propriété du capital. Cependant, le travail de service n’est pas neutre: il met le capital à l’épreuve, il forge les éléments d’une nouvelle conception du travail et il ouvre la perspective qui consistera à mettre réellement et totalement la production matérielle et la production non matérielle au service des consommateurs.

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L’industrie et les services sont deux pôles contradictoires de l’économie. Ils sont, de ce fait, unis et opposés.

UNE NOUVELLE REVOLUTION TECHNIQUE EN COURS : QUELS EFFETS SUR LE TRAVAIL DE SERVICE?
Je souhaite, pour clore ce texte, faire état des révolutions techniques en cours et de leurs effets sur le travail, en particulier sur le travail de service. Je vais être extrêmement bref, renvoyant aux écrits des ingénieurs et des scientifiques sur ce point. Ce que l’on observe est que le travail de service, que l’on croyait imperméable à toute mécanisation, s’est trouvé, dès les années 1960-1970, en première ligne de l’investissement informatique, notamment dans le secteur bancaire. L’informatisation de l’activité de service ne met pas en cause les caractéristiques du travail de service dégagées dans la sous-partie précédente. Au contraire, elle permet de mieux les accomplir en concentrant les besoins de main-d’oeuvre sur les activités essentielles. On observe également que, stimulé par les besoins du capital, le progrès technique suit son chemin. De nouvelles machines apparaissent, de nouveaux paradigmes se mettent en place, rappelant et prolongeant les conceptions de Turing sur les machines universelles et les théories de Wiener sur la cybernétique. Alors que, jusqu’à une époque récente, les résultats recherchés commandaient la puissance de calcul, la relation inverse tend à l’emporter : c’est la puissance de calcul qui commande la puissance mécanique. Cette nouvelle ère technologique, dont l’intelligence artificielle est la manifestation la plus visible, accentue les évolutions précédemment observables et en précise de nouvelles. Elle confirme le rôle directeur et déterminant de la recherche ainsi que des services collectifs. Elle ouvre la perspective que la production soit effectuée comme on rend un service.

CONCLUSIONS
Pour conclure ces brèves remarques relatives à l’industrie et aux services ainsi qu’à la théorisation correspondante, je dirai que le marxisme du XXIe siècle explorera principalement, selon moi, les quatre directions suivantes :
1. La généralisation du développement industriel de type classique dans les pays en voie de développement et le développement des services aux entreprises.
2. L’analyse fine de la mise en place et des effets de la révolution numérique dans la production industrielle et des services.
3. Une meilleure compréhension en profondeur du socialisme aux caractéristiques chinoises, et du socialisme en général, ainsi que de la production des services collectifs.
4. Les modalités et les conséquences du déclin irréversible de l’impérialisme et de son leader américain (modification en profondeur et redéfinition des services financiers, des grands organismes internationaux ainsi que des relations internationales).

2 commentaires

  1. « J’ai consacré mon existence de chercheur à comprendre, à l’aide du marxisme, ce qu’est le capitalisme » dites vous au début de votre article. C’est un peu comme si Galilée s’était dit « Je vais chercher à comprendre le monde tel qu’il est avec l’aide des dogmes de l’église catholique » …

    On est un peu triste pour vous : toute une existence délibérément enfermée dans l’erreur … sans donc beaucoup de fruit.

    Il vous eu suffit d’ouvrir le chapitre 17 des harmonies économiques de F. Bastiat (contemporain de Marx) pour y lire ce qui n’est autre que son propre énoncé de la loi de Say mais qui met bien en avant de façon lumineuse que l’action humaine s’organise fondamentalement autour de l’échange de services .

    Qu’apporte Marx aux intuitions de Bastiat … si ce n’est ce que vous mettez malgré vous en avant dans cet article: une réflexion vaine qui ne fait rien avancer … et qui par son fondement même ne peut rien expliquer.

    Du « ça parle » ! L’éternelle plaie du discours « de gauche ».

    « On aura beau épiloguer et subtiliser, il est impossible de concevoir l’idée de valeur sans y associer celle de liberté »

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    1. A Philippe Gay :
      Comparaison n’est pas raison, surtout lorsque la comparaison est impropre.
      Vous dites : « C’est un peu comme si Galilée s’était dit « Je vais chercher à comprendre le monde tel qu’il est avec l’aide des dogmes de l’église catholique » « .
      Qu’il est lourd et plein de prudence votre « un peu », car c’est « pas du tout » qu’il eût fallu dire. Ou alors dire « C’est un peu comme si Galilée s’était dit « Je vais chercher à comprendre le monde tel qu’il est avec l’aide des théories de Copernic » « . Ce qui aurait été on ne peut plus rationnel, en effet.

      Tous les économistes, y compris libéraux, reconnaissent, à chaque nouvelle crise économique, que Marx avait raison dans ses théories économiques.

      Quand à votre subtile épilogue :
      «On aura beau épiloguer et subtiliser, il est impossible de concevoir l’idée de valeur sans y associer celle de liberté»
      elle est franchement ridicule. Pensez au servage et à l’esclavagisme, qui ont été les principaux moyens de production de valeur par le passé, au profit de la noblesse féodale au moyen-âge et des citoyens en Grèce antique.

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