Et si on dépassait le jour du dépassement?, par Amar Bellal*

AmarCe lundi 29 juillet 2019 marque symboliquement le jour où, d’après les calculs de l’ONG Global Footprint Network, l’humanité aurait consommé, depuis le début de l’année, toutes les ressources que peut régénérer la Terre en douze mois. Une remise en perspective est nécessaire qui tienne compte des dynamiques à l’œuvre.

*Amar Bellal est rédacteur en chef de Progressistes


Il y a des mots d’ordre, des slogans ou des expressions qui ont au moins le mérite d’attirer l’attention sur un problème. C’est le cas du « jour du dépassement » de la Terre; par de savants calculs on arrive à l’estimation qu’aux alentours du 29 juillet (pour cette année) nous avons consommé plus que ce que notre planète est capable de régénérer en une année. L’image est forte et percutante1 : on vivrait à crédit à partir de cette date. Et elle inquiète aussi, d’autant qu’elle est instrumentalisée. En effet, le choix du vocabulaire, qui fait écho aux crises financières et aux dettes d’État, n’est pas un hasard, il appuie un peu plus sur cette hantise qui contribue à imposer dans toute l’Europe des politiques de régressions sociales terribles, au service en réalité des banques toutes-puissantes et des intérêts de crédit exorbitants qu’elles imposent aux peuples. Mais arrêtons-nous sur le sens de cette « vie à crédit de l’humanité » et occupons-nous vraiment du sens écologique qu’il y a derrière l’expression : c’est le sujet le plus intéressant au-delà des instrumentalisations. Il y a deux dynamiques qui sont à l’œuvre dans le développement qui a lieu un peu partout sur la planète.

Consommation et pression sur les ressources
Première dynamique : une consommation de plus en plus forte, et les pressions sur les ressources naturelles qui s’ensuivent. La cause étant, et nous l’oublions souvent car nous vivons en Europe, la sortie de la pauvreté et l’entrée de centaines de millions de personnes dans les sociétés de type moderne, de plus en plus urbaines, avec construction d’infrastructures et équipements pour permettre à ces nouveaux entrants de se loger, se nourrir, se déplacer, se soigner…
Entendons-nous bien, il y a certes l’accroissement démographique, mais aussi la sortie de la pauvreté de centaines de millions de personnes : la Chine, dans une moindre mesure l’Inde, et l’Asie du Sud-Est en sont des exemples, une bonne partie de l’Afrique aussi, géant démographique de demain. Le rythme actuel de développement est vraiment inédit dans l’histoire de l’humanité : au XXe siècle, l’ordre de grandeur tournait autour de la dizaine de millions d’habitants, aujourd’hui il faut parler en centaines de millions! Voilà qui est vraiment nouveau. À cela s’ajoute incontestablement une part de surconsommation et de gaspillage inhérents au système capitaliste, qui n’attribue pas de façon optimale les moyens et les ressources. Faut-il le rappeler ? le but du capitalisme ce n’est pas la satisfaction des besoins mais les profits, caractérisant le temps court incompatible avec d’autres calendriers plus longs, qui prennent en compte le bien-être de l’humanité et des critères plus globaux de développement (IDH et autres), même si ces profits sont réalisés en s’appuyant sur des besoins réels (agriculture, santé, énergie, etc.), mais plus ou moins superflus sur certains aspects et avec des besoins nouveaux, souvent induits et renouvelés par la formidable propagande de la société de consommation et sa manifestation la plus visible: la publicité.
Donc, pour résumer la première dynamique : accroissement de la consommation de matières premières pour de bonnes raisons (sortie de la pauvreté d’une partie de l’humanité), et aussi pour de mauvaises raisons liées au système actuel (inefficacité du capitalisme gaspilleur de ressources).

Une définition de la limite variant selon l’époque
Seconde dynamique, contraire à la précédente: la recherche et les inventions nouvelles qui rebattent les cartes régulièrement dans l’histoire de l’humanité sur la définition de la « limite » de la Terre. Oui, les ressources de la planète sont limitées, or cette notion de limite dépend de l’époque où on se place et de l’état technologique et scientifique à un moment donné. Il y a trois siècles, la limite c’était le manque de bois ; et pour une planète n’excédant pas 700 millions d’êtres humains à l’époque, on s’inquiétait déjà du fait que la Terre soit trop peuplée et qu’on allait manquer de cette ressource (incontournable pour l’énergie et tout le reste de l’économie : la construction, la plupart des produits manufacturés). Il y a un siècle et demi, c’était le charbon, et on s’alarmait aussi de voir une planète dépasser le milliard d’habitants…
Ces craintes ne sont donc pas nouvelles, et aujourd’hui cela fait sourire. On se dit que les penseurs se sont alarmés inutilement et n’ont pas vu venir les progrès qui allaient remplacer ces ressources par d’autres (ou s’y ajouter), et avec des technologies d’exploitation qui n’ont plus rien à voir, des usages différents, etc. L’agriculture offre un exemple intéressant : la meilleure connaissance des sols, la mécanisation, l’utilisation d’engrais ont permis de multiplier les rendements, avec en prime une sécurité alimentaire qui a fait pratiquement disparaître les famines dans une planète sept fois plus peuplée qu’au XIXe siècle (techniquement, celles qui perdurent sont dues à des guerres ou à un manque de développement). Ce qui n’est pas contradictoire avec une fuite en avant dans l’usage de ces technologies, perverties et utilisées de façon irraisonnée pour produire toujours plus jusqu’à épuiser les sols (on revient à la première dynamique). Mais les techniques sont bien là pour que l’humanité se dote d’une agriculture raisonnée, une agriculture « écologiquement intensive », permettant de nourrir de 7 à 10 milliards d’êtres humains, comme aime à développer l’agronome Michel Griffon2.
Pour résumer cette seconde dynamique : la limite de la Terre en 2018 ne sera pas celle de 2030, ou celle de 2050; elle sera d’une tout autre nature en fonction des progrès techniques réalisés entre-temps, des inventions, des découvertes qui nous feront repousser cette limite.

Quelle dynamique prendra le dessus ?
Je pense qu’en l’état actuel, c’est la première dynamique qui devrait prendre le pas sur l’autre. Dit autrement : on est vraiment face à un mur que le rythme du progrès seul aura du mal à nous faire franchir. Et cela à cause de l’incapacité du capitalisme à intégrer dans un calendrier raisonné de développement un plan, une planification, une gestion des ressources optimale en intégrant une logique d’économie circulaire et des mesures d’efficacité énergétique notamment, qui seraient autre chose que du greenwashing. La cause n’est donc pas l’accroissement de la population et la sortie de la pauvreté, complètement légitime, d’une partie de l’humanité, ce qui est en soi une bonne nouvelle (même s’il reste 1 milliard de personnes souffrant de la faim… mais le chiffre reste stable depuis des années alors que la population mondiale croît).
C’est en dépassant ce système, avec les technologies dont nous disposons déjà, et les travaux de recherche et développement actuels, sans oublier la recherche fondamentale, avec des résultats imprévisibles qui peuvent rebattre complètement les cartes, qu’on pourra résoudre la quadrature du cercle: accroissement démographique, développement des pays du Sud, durabilité dans la consommation des ressources naturelles et respect de l’environnement (notre cadre de vie). Il y a, on le voit, une condition nécessaire qui est de dépasser le capitalisme, c’est-à-dire de détourner sa formidable dynamique de création de richesse (Marx le reconnaissait lui-même), sa capacité à s’appuyer sur la dynamique de progrès scientifique et technique, pour les mettre au service d’une transformation profonde, qui aille dans le sens de l’intérêt général et de l’émancipation, ce qui suppose une intervention citoyenne et des pouvoirs à tous les niveaux, dans les entreprises, les institutions politiques, les lieux de décisions financières, etc.
Donc, quand on parle du « jour du dépassement », il faut bien avoir ces deux dynamiques en tête, et comprendre que c’est une question avant tout politique, un rapport de force à construire incluant les outils des progrès scientifiques et techniques. Autrement on risque de faire du Nicolas Hulot (il s’est précipité sur le sujet en tournant une vidéo) ou, pis, du Pierre Rhabi, à savoir du constat imprécis, culpabilisant, qui stérilise les énergies et aspirations, renvoyant à l’unique champ de l’action individuelle ou d’une métaphysique de l’Homme, un peu déplacée compte tenu des sujets bien concrets et sérieux mettant en jeu les conditions de vie de milliards d’êtres humains. Et ce en omettant complètement la question des pouvoirs, des décisions politiques, et avec un entonnoir visant à faire passer deux idées : « le développement ça ne peut pas concerner toute la planète » et « il faut qu’une partie de la population accepte de rester pauvre »… et par là à induire le sentiment diffus que chaque Français, chaque Européen, serait trop riche et consommerait trop. Les tenants de la baisse des salaires et de l’insécurité sociale ne voient pas cela d’un mauvais œil non plus.

  1. Ce qui permet, au-delà de la prise de conscience écologique, d’asseoir un peu plus la pression sur les peuples. C’est tout cela qui explique qu’elle a autant de succès à gauche, forcément (écologie, etc.), et à droite aussi, évidemment pas pour les mêmes raisons. (Un peu d’ailleurs comme le phénomène Pierre Rhabi, qui a séduit un arc politique large de la gauche à la droite, aujourd’hui enfin discrédité.)
  2. Michel Griffon, « Agriculture d’hier, d’aujourd’hui et de demain » et « L’agriculture au cœur de la question écologique », in Progressistes no 8, avril-mai-juin 2015.

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