Enjeux scientifiques ou publicité et démagogie?, Luc Foulquier*

Que d’articles de presse ou d’émissions à la radio et à la télévision dans lesquels les journalistes avancent des chiffres et des unités comme s’ils étaient des scientifiques ! Cela correspond-il à un progrès sensible des connaissances du grand public ou est-ce de la poudre aux yeux ?

*Luc FOULQUIER est ingénieur chercheur en éco-toxicologie, membre de la commission nationale Écologie et Énergie » du PCF.


Les publicités s’appuient sur l’écologie. Celle de la région PACA pour 2018 clame « Ensemble engageons nous pour les accords sur le climat » alors même que son président veut privatiser les transports régionaux ferroviaires! L’Occitanie vise les 100 % d’énergie renouvelable? Soit, mais nul n’explique comment solaire, éolien et économies, ensemble, permettront de répondre aux besoins ! Une autre, plus réaliste, indique « Gaz naturel et électricité verte 10 % moins cher », et là c’est un service 100 % Total! C’est du lobbying alors que les prix de l’électricité augmentent.

On utilise des craintes réelles ou induites pour faire l’apologie du profit et du régionalisme. C’est plus subtil qu’une bataille frontale contre le progrès, la science ou les techniques. La démarche revient à instaurer une « science officielle ». En matière énergétique, il est de bon ton de reprendre le scénario Négawatt, alors que de sérieuses études montrent qu’il est totalement irréaliste pour les prochaines décennies. On ajoute un peu de catastrophisme pour jouer sur les peurs. C’est une campagne électorale permanente. L’article de Gérard Le Puill (1) sur le glyphosate montre qu’il ne suffit pas de dire « on arrête » pour que tout soit réglé.

L’EXEMPLE DE LA POLLUTION ATMOSPHÉRIQUE
On serait devant une catastrophe sanitaire de grande ampleur et on culpabilise nos comportements (la voiture, le chauffage…).

On parle peu des travaux scientifiques. Gaëlle Guillossou, spécialiste de la question, montre ce que sont les réalités et la prudence à avoir dans les interprétations (2). Il ne faut pas confondre toutes les sources polluantes: particules, ozone, dioxyde d’azote et de soufre, monoxyde de carbone et métaux lourds, etc. On dispose de connaissances épidémiologiques, mais, du fait des mélanges en situation quotidienne, il est difficile d’établir la nocivité propre de chaque polluant atmosphérique. On doit distinguer les effets à long terme (cancer du poumon) et à court terme (fonction respiratoire ou cardio-vasculaire).

Dans le cas du tabac, mieux étudié, il y a une relation simple et avérée entre la consommation et les décès qui en résultent : environ 70 000 personnes/an en France.

La méthode est plus complexe dans le cas de la pollution atmosphérique. Tout le monde reprend le chiffre de 48 000 décès annuels en France, publié dans une étude de juin 2016 de l’Agence de santé publique, bien que des progrès aient été effectués et que les émissions aient été réduites depuis. Ce chiffre est une estimation de l’augmentation du risque de décès (et non un dénombrement) qui repose sur des hypothèses utilisant certains indicateurs (ici les particules de diamètre inférieur à 2,5 μm). Gaëlle Gillossou montre que cette estimation implique que « si toute la population française respirait l’air pur des 5 % des communes rurales les moins polluées (5 μg/m3), alors 48 000 décès par an seraient évités ». C’est un calcul qui suppose l’arrêt de toute activité industrielle ou agricole. Il faut voir ce que ce scénario signifie en termes d’habitat, de transport, d’emploi, etc.

Le même organisme a testé d’autres hypothèses dont on ne parle pas et qui concluent à 30 000 décès ou moins. Cela n’enlève rien à la nécessité de prendre de bonnes mesures pour réduire les pollutions atmosphériques. Par exemple le développement des transports en commun alimentés par l’électricité décarbonée que la « transition » énergétique officielle ignore. Dans les grandes villes, de Mexico au Caire, en passant par Pékin, la situation sanitaire est plus que sérieuse, ce qui est à mettre en relation avec un mode de production et de consommation. En France, on fait la promotion des transports par camions et bus, on mange des fraises en hiver, on élève du bétail pour le méthane, etc.

LES DANGERS DE LA POLLUTION ATMOSPHÉRIQUE
La pollution atmosphérique est cancérogène, c’est avéré. Cependant les classifications du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) sont qualitatives, et sont à rapprocher de la notion de danger (effet et mécanisme d’action de la substance) en usage chez les évaluateurs plutôt que la notion de risque, qui est celle de l’exposition au danger.

Pourquoi certains confondent-ils sciemment ces deux notions? Pourquoi parle-t-on si peu de la qualité de l’air intérieur et des impacts socio-économiques de la pollution de l’air ? Pourquoi les collectivités territoriales, qui peuvent pratiquer des politiques de justice environnementale, sont-elles privées de leurs moyens? (3) Les dispositions réglementaires françaises sont bonnes. Il faut les appliquer, et il y a des marges de progrès.

LES RISQUES ET LES INÉGALITÉS DEVANT LES RISQUES
Nous ne sommes pas à Paris dans la situation de Londres pendant l’hiver 1952, où le brouillard, le chauffage résidentiel et les rejets des usines ont provoqué le smog (de smoke, « fumée », et fog, « brouillard ») qui a induit des milliers de morts en quelques jours.

Engels avait étudié la situation de Manchester en 1842-1844 (4). « […] deux millions et demi de poumons et 250 000 foyers entassés sur une surface de trois ou quatre mille mètres carrés consomment une quantité considérable d’oxygène, qui ne se renouvelle que très difficilement […]. Quel effet nocif doit avoir cette atmosphère anormale dans les districts ouvriers où est réuni tout ce qui peut empoisonner l’atmosphère. » Il décrivait la ségrégation par quartier en fonction des pollutions, en montrant qu’à l’est et au nord de Manchester la bourgeoisie ne s’est pas installée « car les vents dominants apportent de ce côté-là les fumées des usines. »

Cette ségrégation a-t-elle disparu? Les milieux populaires et les salariés dans les entreprises ne sont-ils pas les premières victimes d’un mauvais cadre de vie ? Que dire de la situation au Bangladesh, où les ouvrières travaillent pour les capitalistes dans les conditions de l’Angleterre à l’époque d’Engels? Aujourd’hui, les mégapoles d’Afrique ou d’Asie sont aussi polluées que Londres en 1952. L’OMS a estimé qu’en Asie-Pacifique 2,6 millions de décès seraient liés aux pollutions. Il est bien de regarder le local, mais il faut aussi considérer l’enjeu au niveau mondial.

En vingt ans, il y a eu une décroissance importante du CO2 dans les villes, mais la pollution atmosphérique pèse encore sur l’espérance de vie, apprend-on dans Toxique ? Santé et environnement (5). Si on prend en compte les progrès réalisés dans la détection des polluants, on comprend mieux les mécanismes de leur impact sur la santé humaine (expologie). Il y a d’autres questions à résoudre comme celle des nanoparticules. Les auteurs poussent la réflexion plus loin: « […] le risque de se trouver en présence de sources de pollution et de nuisances est bien souvent corrélé à tel ou tel indicateur de défaveur sociale. »

Nous disposons des connaissances scientifiques pour éviter ces pollutions, ou du moins pour les réduire. Il reste à prendre les décisions politiques qui s’attaquent vraiment au cœur de ce système d’exploitation.

RÉDUIRE LES RISQUES: UN CHOIX POLITIQUE ET DE SOCIÉTÉ
L’écologie scientifique progresse, y compris dans sa composante sanitaire. Mais l’écologie dite politique – comme si on parlait de la climatologie ou de la physique politique! – ne clarifie pas les choses ! Certains simplifient à outrance des résultats scientifiques, voire les travestissent, afin d’utiliser des arguments dans le cadre d’une croyance (exemple du créationnisme) ou d’une idéologie (exemple des adeptes de l’écologie « profonde »). Aussi est-il indispensable de développer la recherche en toxicologie afin de saisir le rôle de tel ou tel polluant, mais aussi le contexte social dans lequel il est produit et agit. La suppression des CHSCT dans les entreprises est une grave atteinte à notre sécurité sanitaire et environnementale.

Dans un ouvrage de 2012, Lucien Sève aborde la cause écologique et la cause anthropologique (6). « La planète Homme, façon de dire genre humain, va mal […] la planète Terre, façon de dire notre habitat naturel, va mal […] Écolo tout le monde croit savoir ce que c’est, mais anthropo, c’est quoi ? » Il faut sauvegarder l’humanité et mettre en cause cette mauvaise abstraction qu’est l’homme. De quel homme parle-t-on? De l’exploiteur ou de l’exploité ? Parlons aussi du mode inhumain de produire et de la tyrannie du taux de profit. La pensée « verte » devient œcuménique alors qu’il y a besoin de changer les rapports de production et de ne pas s’engouffrer dans les affres du capitalisme « vert ». « Une écologie qui ne s’en prend pas résolument au système du profit n’a pas d’avenir. Avec du commun on peut repousser le pire en luttant pour la sauvegarde du genre humain. »

Et voilà ce qui fait peur au système des riches et à Macron, qui le symbolise. Ils font tout pour que la perte de la biodiversité, l’agriculture productiviste, les pollutions ne soient pas mises sur le compte de leur système d’exploitation générale. Ils brouillent les pistes et les repères. La science est confondue avec le scientisme, le progrès avec le développement humain durable, la production avec le productivisme, la modernisation avec les dangers. Selon leur credo, il faut à tout prix trouver une voie entre le capitalisme et le marxisme. Des idéologues nous expliquent qu’il faut s’unir contre le réchauffement climatique, qu’il faut en finir avec les partis politiques où l’individu abdiquerait toute conscience, alors que, sous une forme ou une autre, se fabrique une conception de parti ultracentralisé !

Nicolas Hulot est la caution « morale » pour, avec d’autres qui servent de caution « politique » ou « scientifique », transcender les querelles partisanes et dédouaner de sa responsabilité la classe exploiteuse. Dès 2006 il écrivait (7): « Que l’émulation s’empare des esprits pour faire jaillir une nouvelle société, tant mieux. De ce point de vue, d’ailleurs, on verra sans doute bouger les lignes. Et si quelque chose émerge ce ne sera ni à droite, ni à gauche, ni au centre, mais au-dessus. » Du macronisme avant l’heure !

Pour nous, il s’agit, face aux dégâts environnementaux et humains du système en place, de lier le social et l’écologique dans un même combat. Il n’y a pas d’arguments sérieux pour les faire sortir des enjeux de classe. 

(1) Gérard Le Puill, « Glysophate, molécule de la discorde … », in Progressistes, no 18, octobre-novembre-décembre 2017.
(2) Gaëlle Guillossou, « Pollution atmosphérique en France », in Science et pseudo-sciences, no 320, avril-juin 2017.
(3) Environnement, Risques, Santé (ERS), 7e congrès national santé environnement sur le thème « Qualité de l’air et santé », vol. 16, no 4, juillet-août 2017.
(4) Friedrich Engels, la Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Éditions sociales, Paris, 1960.
(5) Francelyne Marano, Robert Barouki, Denis Zmirou, Toxique ? Santé et environnement : de l’alerte à la décision, Bucher Chastel, 2015.
(6) Lucien Sève, Aliénation et émancipation, La Dispute, 2012.
(7) Nicolas Hulot, Pour un pacte écologique, Calmann-Lévy, 2006.

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