Livres (N°18)

Le Temps des algorithmes 
SERGE ABITEBOUL et GILLES DOWEK Le Pommier, Paris, 2017, 192 p.

 
Il s’agit là d’un ouvrage nécessaire à la compréhension du monde des algorithmes dans lequel nous sommes plongés. Les algorithmes semblent, monstres froids, gérer tous les aspects non seulement de notre ordinateur ou de notre téléphone mobile, mais également de notre vie publique et privée : nous sommes aujourd’hui en plein bouleversement de nos vies et pratiques. Les algorithmes modifient et transforment le travail scientifique, la façon de produire (machines à commande numérique, centres d’usinage, automatisation), mais aussi la société, les rapports entre les hommes et femmes. 

L’automatisation et la robotisation généralisées posent en termes renouvelés la question du travail et du chômage, et la vie privée est concernée (menacée?). Cet ouvrage permet dans une première partie, sans rien connaître nécessairement à l’informatique ni à la programmation, de comprendre ce qu’est un algorithme. Les auteurs montrent les enjeux qui y sont liés, comment on en est arrivé là, et ce qu’il est possible d’en faire, en bien comme en mal. Les usines modernes sont quasi vides, seuls quelques vérificateurs et régleurs parcourent les ateliers de ces usines automatisées grâce aux algorithmes.

Sur le plan scientifique, les algorithmes permettent de modéliser, mais présentent tout de même une faiblesse pour la scientificité, ce qu’on peut illustrer par une citation de Pablo Picasso : « Les ordinateurs sont ennuyeux, ils ne donnent que des réponses. » Tous les grands domaines de la vie courante étant abordés dans leur relation avec l’informatique et les algorithmes, Abiteboul et Doweck permettent ainsi à ceux qui sont abreuvés à longueur d’antennes ou de Web de comprendre mieux à la fois de ce dont il s’agit, mais aussi de sortir d’une vision manichéenne de cette informatique qui, comme Janus, possède deux visages. On notera cette phrase « La situation des humains et des algorithmes n’est certes pas symétrique : c’est d’abord aux algorithmes qu’il convient de s’adapter aux humains, mais il serait utile aussi que les humains sachent un peu mieux ce que font les algorithmes…»

Cet ouvrage y contribue de magistrale façon. 

IVAN LAVALLÉE  


L’Exercice de la pluralité des mondes 
SYLVIE NONY ET ALAIN SARRIEAU (DIR.), PRÉFACE : MICHEL BLAY  ADAPT/SNES, Paris, 2017, 180 p. 


Comme c’est souvent le cas des ouvrages collectifs, ce livre est très inégal, par les sujets abordés comme par le type d’intérêt qu’on peut y trouver. Le titre pourrait faire penser à une de ces tentatives de donner une sorte de caution scientifique à ce qui n’est essentiellement que de la science-fiction, or ce n’est pas vraiment le cas. Les auteurs, choisis dans un large éventail de disciplines, de l’histoire des philosophies orientales à la rechercher actuelle en astrophysique, sont, dans leurs domaines respectifs, de très bon niveau, ce qui assure une fiabilité à l’ouvrage.

Apprécions les explications de Jonathan Braine sur les certitudes, les incertitudes et l’évolution de connaissances de la cosmogonie actuelle, ainsi que celles de Franck Selsis sur les recherches sur les exoplanètes. Ce sont des fresques sur la diversité des méthodes et approches de la science moderne, où des questions, des réponses (toujours partielles et incomplètes) interagissent avec les méthodes disponibles pour nous donner notre vision actuelle de l’Univers, prompte à s’adapter et à évoluer. Julien Grain et Gauvain Leconte donnent une bonne description sur les recherches concernant le « multivers » issu de la théorie des cordes : il s’agit là de quelque chose de bien plus hasardeux et pratiquement inaccessible à l’observation ou à l’expérimentation, donc largement spéculatif.

Le reste de l’ouvrage concerne principalement des éléments historiques nous permettant de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Cela n’a eu rien de trivial : le fait même de considérer les objets célestes comme physiques, et donc sujets aux mêmes lois que notre environnement proche, a déjà été un grand progrès. En effet, pendant longtemps, « céleste » s’apparentait étroitement au paradis, relevant donc de l’interprétation des textes sacrés, ce qui nous fait à présent sourire. Malheureusement, ces temps ne sont pas tellement reculés : ainsi le 15 septembre 1952, le père Connell mettait en garde dans le très sérieux Time contre l’extraordinaire dangerosité potentielle des pilotes des soucoupes volantes : puisque les hommes sont devenus mortels consécutivement au péché originel, au cas où les soucoupes proviendraient d’un monde dont les habitants n’auraient pas péché, leurs pilotes seraient impossibles à tuer ! 

EVARISTE SANCHEZ-PALENCIA


La Singularité du vivant 
MIGUEL BENASAYAG Le Pommier, Paris, 2017, 180 p. 


Dans un livre précédent (Cerveau augmenté, homme diminué, La Découverte, Paris, 2016), Miguel Benasayag développait une réflexion très pertinente et argumentée sur le cerveau et l’ordinateur, sa thèse fondamentale étant que la fonction principale du cerveau est la compréhension, la capacité de donner un sens à ce qui arrive (« Pour tout organisme biologique, le milieu où il évolue a un sens et lui donne un sens »). Dans la Singularité du vivant, qui peut être considérée comme une suite du précédent, l’auteur développe une réflexion bien plus générale, où la pensée côtoie une sorte de sociologie humaniste à trois modes d’existence : les organismes (qui sont leurs propres fins, ils ne sont jamais au service de quelque chose), les agrégats (artefacts avec une finalité concrète) et les mixtes (tels que le langage ou la macroéconomie).

La pensée de l’auteur peut sembler parfois confuse et difficile à suivre. Il n’en reste pas moins que l’on ne peut qu’applaudir à certaines conclusions, telles que « Le monde structuré par la finance et la consommation teintée d’activités ludiques capturent les segments disloqués des humains, des sociétés et des écosystèmes pour les agencer dans un système qui se présente comme la seule rationalité possible : celle de l’augmentation du profit, créant ainsi des ersatz de rites coupés de tous les rythmes biologiques » ou « La technoscience actuelle reprend à son compte la vieille utopie idéaliste. Elle nous promet de dépasser les limites des corps pour vivre dans le ciel des algorithmes, accomplissant ainsi le rêve (ou plutôt cauchemar) des religions et des idéologies. Elle nous promet une vie au-delà des contraintes matérielles propres à la vie ».

Le livre se termine par un « Prolongement » rédigé par le mathématicien et épistémologue Giuseppe Longo, qui commente et explicite divers passages du texte principal dans un cadre assez différent. Le lecteur est ainsi rassuré, l’argumentaire de Benasayag est partagé par des penseurs plus conventionnels. 

EVARISTE SANCHEZ-PALENCIA


La Corporation des correcteurs et le Livre
PIERRE LAGRUE ET SILVIO MATTEUCI L’Harmattan, Paris, 2017, 255 p. 


Les auteurs se sont rencontrés grâce au métier de correcteur, ont assumé des responsabilités au sein du Syndicat des correcteurs, ont « défilé côte à côté dans toutes les manifestations revendicatives […], mais l’un tenant le drapeau rouge, l’autre le drapeau noir ». Amis et complices, ils nous offrent là un livre atypique, une invitation à ceux qui lisent comme à ceux qui écrivent à entrer dans un monde méconnu.

Dans Un abécédaire inattendu – c’est le sous-titre, qui dit leur choix d’éviter une démarche linéaire, thématique ou chrono logique –, les textes se présentent comme des entrées d’un dictionnaire, ou plutôt comme des articles d’une encyclopédie qui peuvent être abordés les uns après les autres ou encore dans le désordre, dans ce cas quelques répétitions sont les bienvenues. Du « À la… », la chanson des ouvriers du Livre qui jaillissait chaque fois qu’ils fêtaient quelque chose, aux « Veuves et orphelines », en passant par l’« Abolition du salarié » (et non du salariat), les « Trente Glorieuses » ou « Tonton Wiki » et une riche série de termes propres aux métiers de l’écrit, le lecteur accédera à un monde ayant forgé son propre vocabulaire, souvent savoureusement imagé.

Mais ce n’est pas tout, ce monde et son jargon a une histoire, comme les auteurs le montrent à l’aide d’une grande variété de références – qui sait qu’Érasme, Balzac, Vallès furent correcteurs d’imprimerie ? –, histoire, de Gutenberg à l’arrivée de l’informatique, faite de luttes, de solidarités, de progrès sociaux, de menaces aussi qui touchent, depuis le « Conflit du Parisien libéré » (une entrée lui est consacrée) à la tendance à imposer l’auto-entrepreneuriat, ses travailleurs de la presse et de l’édition.

Le sérieux des auteurs est empreint d’humour. Comment faire autrement quand il est question de noms qui évoquent le règne animal (chameau, bourdon, coquilles, caviar, diptères, ours) ou végétal (« Chou pour chou ») ? quand on aborde la réforme de l’orthographe (« Mort du flexe »). Et s’il laisse transparaître une certaine nostalgie, la gravité est aussi au rendez-vous : découvrez la « République du Croissant » (oui, il n’est pas interdit de penser à Jean Jaurès), ce quartier où se concentrait la presse parisienne ; penchez-vous sur les ravages sociaux et économiques que cause la « Saisie délocalisée » ; sachez pourquoi, dans Progressistes, nous écrivons états-unien et non américain (« Géopolitique et orthotypographie »)…

Bref, un livre qu’on lira avec le plaisir de connaître, d’apprendre que les écrits sous nos yeux sont redevables d’un univers qu’on gagne à approcher et qui peut alimenter la réflexion. 

JACQUES LEPRÉ

 

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