Le CERN, ce modèle de la « coopétition », Gilles Cohen Tannoudji*

« De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » (Critique du programme de Gotha, Karl Marx), « Sur la vérité physique / J’écris ton nom» (Liberté, Paul Éluard)… Ces deux citations conjuguent les principes qui président au fonctionnement d’un organisme qui, de la reconstruction d’un outil de recherche scientifique au défi que pose à l’humanité le réchauffement climatique, reste exemplaire.

*GILLES COHEN-TANNOUDJI est physicien, chercheur émérite au laboratoire des recherches sur les sciences de la matière (LARSIM).


LA CRÉATION DU CERN

Après la découverte du boson de Higgs, Michel Spiro et moi-même avons écrit un ouvrage intitulé le Boson et le chapeau mexicain, où nous sommes revenus sur l’histoire de la création du CERN, le laboratoire européen de recherche en physique des particules où s’est faite cette découverte.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, fin accélérée par l’utilisation de l’arme nucléaire, l’Europe de la science avait été complètement décimée, pour ne pas dire anéantie. Dès lors, la question s’était posée de la remettre à niveau, en particulier dans le domaine du nucléaire.

Et c’est ainsi que, à l’initiative de quelques scientifiques de très haut niveau et de quelques hommes politiques particulièrement clairvoyants, s’est créé un Centre européen de recherche nucléaire, le CERN, qui s’est donné pour objectif de refonder une science européenne capable de maîtriser les applications de cette nouvelle énergie. Il est assez rapidement apparu qu’il était préférable pour un tel centre de recherche de mettre de côté les applications industrielles ou militaires de l’énergie nucléaire et d’en concentrer les efforts plutôt sur la recherche fondamentale ou recherche académique donnant lieu à des publications ouvertes à tous.

C’est ainsi que s’est mise en place une organisation de coopération scientifique internationale fonctionnant sur un mode totalement original. À partir d’un financement garanti par un traité international, des scientifiques rassemblés dans cette organisation pouvaient développer leurs recherches en coopération, en toute liberté, car il ne devaient effectuer leurs recherches que dans la mesure où leurs résultats seraient intégralement publiés, et comme le financement était garanti, étant entendu qu’ils devaient en permanence respecter le budget qui leur était alloué, ils ont pu anticiper avec une très grande efficacité les développements et les recherches qui étaient nécessaires, et même lancer des programmes qui quelquefois pouvaient s’étaler sur plusieurs années.

Très rapidement ce système s’est révélé d’une extraordinaire efficacité, puisqu’à peine dix ans après sa fondation cet organisme avait atteint un niveau d’efficacité comparable à celui atteint par ceux des autres grandes puissances scientifiques du domaine, à savoir les États- Unis d’Amérique ou l’Union soviétique.

RELEVER LE DÉFI DE LA COOPÉRATION SCIENTIFIQUE INTERNATIONALE

Les défis posés par les expériences dans le domaine de la physique des particules élémentaires sont particulièrement élevés; y répondre nécessite des installations impliquant de très nombreuses technologies qu’il s’agit d’intégrer au sein de systèmes d’une extrême complexité, et qu’un seul pays n’a pas les moyens matériels ou humains de développer. Il faut donc faire appel à la coopération internationale, une coopération qui suppose de faire travailler ensemble des personnes venant de pays de langues et de cultures très différentes, et d’avancements technologiques très différents aussi, et c’est là que la méthodologie et la gouvernance mises en oeuvre au CERN ont permis de relever le défi de la coopération scientifique internationale.

Quand s’instaure une collaboration ouverte à toutes les équipes qui, de par le monde, sont jugées capables de contribuer efficacement à telle ou telle partie de l’installation envisagée, il est demandé à toutes les équipes dont la coopération a été acceptée et reconnue de s’intégrer à la collaboration en respectant un principe de fonctionnement qui n’est pas sans rappeler celui de la Critique du programme de Gotha: « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. » Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire dans le cas d’une coopération scientifique? Une petite équipe venant du fin fond de l’Afrique ou de l’Asie, de quatre ou cinq scientifiques, peut selon ses moyens, apporter quelque chose à la collaboration, mais, dès lors que son apport est reconnu par la communauté scientifique que constitue l’ensemble de la collaboration, cette équipe est admise de plein droit au sein de la collaboration, et elle y a accès, à égalité avec les équipes des grandes université nord-américaines ou européennes, à tout ce dont elle a besoin en termes de supports technique, administratif ou informatique pour tenir à part entière sa place au sein de la collaboration. Et c’est ainsi qu’au fil des ans le CERN s’est hissé au premier rang mondial des laboratoires de physique des particules, et qu’il a remporté le succès que l’on sait avec la découverte, en 2012, du boson de Higgs.

LA « COOPETITION POUR RÉPONDRE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE

Avec Michel Spiro nous avons forgé un néologisme pour caractériser cette méthodologie de la collaboration, la coopétition, un mot-valise qui rassemble les notions de coopération et de compétition. En réalité, dans la coopétition, plutôt que de compétition, il conviendrait de se référer à la notion d’émulation, pour affirmer le rejet de toute idée de concurrence. À l’intérieur de chaque collaboration, il y a bien une certaine compétition entre les différentes équipes en charge de telle ou telle partie de l’installation, mais en leur sein l’idée prévaut de se concentrer sur l’objectif commun, et donc de coopérer. Au sein de l’organisme même et dans le cadre d’un grand programme expérimental, il est possible qu’il y ait deux expériences en compétition, travaillant avec la même installation mais de façon indépendante, le but étant de pouvoir corroborer leurs résultats ; il y a donc une certaine compétition entre elles, mais il y a aussi la coopération comme objectif commun. Et ça marche! Ce type de comportement commun, de méthodologie commune, a été adopté dans d’autres collaborations scientifiques, dans le domaine du spatial ou de la climatologie, par exemple, et là aussi la coopétition se révèle remarquablement efficace.

On peut se demander si cette coopétition ne serait pas la bienvenue, dans l’Union européenne pour répondre aux défis de notre monde. Considérons, par exemple le « Manifeste pour décarboner l’Europe » (1) d’ici à 2050. Ce projet répondrait à l’objectif affiché lors de la COP21 d’aboutir, au moins en Europe, en 2050, à des émissions de gaz à effet de serre aussi proches que possible de zéro. Il comporte « 9 propositions pour que l’Europe change d’ère » : « Fermer toutes centrales à charbon, généraliser la voiture à moins de 2 L/100 km, réussir la révolution du transport en ville, relier les grandes métropoles par des trains à grande vitesse (tripler le réseau), inventer l’industrie lourde postcarbone, rénover les logements anciens, lancer le grand chantier de rénovation des bâtiments publics, développer la séquestration de carbone par les forêts européennes, réussir le passage à l’agriculture durable. » Il s’agirait d’un plan d’investissement financiers de plusieurs centaines de milliards d’euros, et de mobilisation d’une véritable internationale de la science fédérant des centaines de milliers de scientifiques formés à et par la recherche et qui pourrait se doter d’une organisation analogue au CERN.

Pour la mise en oeuvre de la première proposition, les promoteurs du projet ont comparé quatre scénarios conduisant au remplacement de les toutes les centrales à charbon d’Europe :
« – Scénario A (1 300 Md€) l’ensemble des centrales à charbon de l’Union européenne est remplacé par des énergies renouvelables.
– Scénario B (800 Md€) les pays qui y sont favorables remplacent leurs centrales à charbon par des centrales nucléaires, les autres déploient une solution 100 % renouvelables.
– Scénario C (700 Md€) les pays qui y sont favorables remplacent les centrales à charbon par des centrales nucléaires, les autres par un mix de renouvelables et de gaz naturel.
– Scénario D (400 Md€) l’ensemble des centrales à charbon de l’Union européenne est remplacé par des centrales nucléaires. »

Ils notent d’ailleurs que « Les scénarios A, B et C n’intègrent pas le coût de la gestion de l’intermittence de l’éolien et du solaire, ni celui de leur adaptation au réseau. Difficiles à estimer, ces coûts sont importants, et pourraient accroître très significativement les montants d’investissement totaux de ces scénarios ». Cette étude montre de manière incontestable que le recours au nucléaire est incontournable si l’on veut sortir du fossile. Il s’agit là d’une vérité physique, sur laquelle, n’en déplaise à l’Allemagne et à MM. Hamon, Jadot et Mélenchon, on peut écrire le nom de la liberté.

(1) http://decarbonizeurope.org/

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