Derrière l’écologie, rentabilité et risques, Rencontre avec Fabien Cros*

*Fabien Cros: Un salarié travaillant à l’usine de raffinage et pétrochimie Total de La Mède (1), syndicaliste, élu au Comité Central d’Entreprise du groupe, parle des risques industriels, de sécurité revendiquée, des luttes pour le maintien de l’emploi.

Propos recueillis par JEAN-CLAUDE CHEINET.


Les industriels font évoluer leurs usines (outils, machines… et salariés), et ils savent utiliser l’argument écologique (réduction de l’activité, et donc du danger) pour gagner les populations à leurs projets et isoler une éventuelle résistance de leurs salariés. Ce faisant, ils créent une image – et certains « décroissants » y adhèrent – assimilant l’écologie à un recul des dangers par un recul de la production, donc des emplois, et au déclin. Image dont ne veulent ni la population ni les salariés, pour lesquels l’industrie doit répondre à des besoins, et la sûreté des installations maîtrisable. Mais la division n’est-elle pas une arme dans la lutte des classes ?

Progressistes: L’usine de La Mède, encore très importante pour l’économie régionale et nationale, a une longue histoire marquée par une réduction considérable des emplois, mais aussi des accidents, dont celui de 1992 et celui de 2009…

F. Cros: Pour les employés entrés dans le groupe ces quinze dernières années, l’accident de 1992 (six morts) est moins présent dans les mémoires. En effet, pour que son quotidien soit supportable, l’humain a tendance à oublier ou, à l’image d’un conducteur de voiture, à minimiser le risque. C’est pour ces raisons que nous, militants, nous devons faire en sorte de conserver cette mémoire pour empêcher Total de retomber dans ses travers. En revanche, l’histoire ayant tendance à se répéter, l’accident de 2009 (un mort) reste très présent dans les esprits, d’autant que Total vient d’être condamné pour sa responsabilité dans la mort de deux jeunes opérateurs sur le site de Carling- Saint-Avold (2). D’un côté, la direction de Total rappelle souvent dans sa communication les grands principes de sécurité ; mais, sur le terrain, c’est l’obligation de résultats et les pressions de la hiérarchie en ce sens qui l’emportent. Or la sûreté des unités et la réduction des dangers sont possibles, mais cela passe par la maintenance de l’installation et des moyens pour y parvenir. Les outils existent pour moderniser, accroître encore la sûreté et réduire en même temps les impacts sur l’environnement. Mais ces investissements-là ne sont mis en oeuvre que sous la contrainte des services de l’État, jamais de manière naturelle. Bien que cette usine contribue à l’indépendance énergétique de la France et ait toute sa place dans le paysage industriel français, Total préfère transformer le site sous des prétextes fallacieux et courts-termistes de rentabilité, laissant le doute s’installer dans l’esprit des riverains sur sa dangerosité, arguant que cela coûterait trop cher de le remettre à niveau et créant, donc, une opposition virtuelle entre salariés voulant défendre leurs emplois et population environnante.

Progressistes : Certes, Total a annoncé des suppressions d’emplois, mais aussi sa volonté de reconvertir cette usine en une unité de production écologique…

F. Cros: Cette transformation de l’usine s’accompagne d’une suppression de 250 des 500 postes de salariés organiques Total ; à cette perte de substance il faut ajouter, près de 1500 sous-traitants qui seront touchés et le quartier de La Mède qui verra ses activités commerciales très probablement menacées: fermetures des commerces de proximité suivies, comme cela s’est fait ailleurs, de réductions des services publics. Car au-delà de ce qui est façade séduisante et médiatisée par la direction, il y aura bien une baisse de 80 % des activités traditionnelles (raffinage et pétrochimie) du site, et cela avec un process presque identique pour ce qui subsiste; en parallèle seront développées des activités de stockage et de négoce de produits pétroliers finis importés (comme à DPF [Fos-sur- Mer], au dépôt des Flandres ou à CIM au Havre) et un centre de formation… Mais cela ne demande que peu d’emplois stables. La part du process restante consistera à fabriquer des produits abusivement appelés « biocarburants ». En effet, il s’agira d’importer en France du gazole fabriqué dans une raffinerie gigantesque du Moyen-Orient, avec les risques liés au transport que cela représente (pour mémoire: Erika, Exxon Valdes…) et d’y injecter 7 % d’huile de palme directement en provenance de Malaisie. Dans une deuxième phase, dont la date reste à ce jour incertaine, il est prévu de traiter aussi les huiles usagées et récupérées (de cuisine, etc.) pour une quantité totale de 100000 t. Les questions sur ce projet viennent vite, d’autant qu’il n’y a pas en France de filière structurée et solide de récupération de ces huiles usagées, dont la production se limite à l’heure actuelle à 30000 t. À remarquer que les cercles de dangers définis dans le PPRT seront certes réduits pour les riverains mais que, d’un autre côté, la demande en huile de palme n’est pas écologiquement neutre : elle peut être « agro-carburant » ici, mais déforestation en Indonésie et dans les pays tropicaux humides ! Où est globalement le gain ? Cette transformation a pour but avant tout de « verdir » l’image d’un groupe à la réputation de pollueur et à vendre des certifications « bio » pour les sous-produits qui découleront de cette fabrication (biogaz, donc bioplastiques, bio-kérosène…), comme le permet et l’encourage l’Union européenne. L’usine devient donc plus une vitrine et une plate-forme d’importation qu’un outil de production répondant aux besoins de la population.

Progressistes : Quelle est votre action dans cette période cruciale ?

F. Cros : Outre la défense de l’emploi, notre action vise à dégager des perspectives d’avenir. Nous mettons en avant l’intérêt d’une usine de raffinage et de pétrochimie pour l’indépendance énergétique de la France et pour répondre aux besoins en carburants différenciés. Mais aussi le fait qu’une usine modernisée avec de nouveaux process moins polluants et plus sûrs pourrait se développer à côté de l’ancienne, en fin de vie. Ces propositions de transition vers de nouvelles activités permettraient de sauvegarder l’emploi et le potentiel industriel. Notre usine a de l’avenir si nous imposons les investissements nécessaires à son évolution dans l’intérêt général, et non dans celui exclusif des actionnaires.

(1) Image à la une de l’article: Mobilisation des salariés autour de la défense du site de La Mède, usine du groupe Total.

(2) L’accident s’est produit le 15 juillet 2009. Le 13 juin 2016, le tribunal correctionnel de Sarreguemines condamna la société à une amende (200000 €). Total renonça finalement à faire appel.

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