Pour un développement industriel renouvelé, Alain Obadia*

Les menaces qui pèsent sur le groupe Alstom comme la nouvelle vague de suppressions d’emplois à PSA ou à Airbus illustrent le déclin de notre appareil industriel. Pourtant, nous avons besoin des produits élaborés par les industries. Seules la transition écologique et de nouveaux critères de gestion et de décision permettront d’allier la sûreté industrielle avec une production et des emplois industriels durables.

*Alain Obadia est Président de la Fondation Gabriel Péri.


RÉGRESSION INDUSTRIELLE : NON-SATISFACTION DE NOS BESOINS
La courbe de la production industrielle française reste toujours à un niveau bas et inquiétant. Elle se situait, selon l’INSEE, à un indice 120 en 2001, à 117 en 2008 ; elle n’était plus qu’à 104 au début de 2016. C’est le reflet d’une perte de substance grave et structurelle de notre appareil productif. Selon une étude récente du cabinet Trendeo, 887 sites industriels ont fermé leurs portes en France entre l’été 2012 et le printemps 2016, contre 609 inaugurés durant la même période, soit une perte nette de 278. Il est donc important de rappeler qu’il faut se battre pour que la France dispose d’un secteur industriel fort, rénové et en phase avec les objectifs de la transition écologique devenue une priorité majeure. L’industrie constitue une part incontestablement significative de la réponse aux besoins. Nos objets du quotidien, notre énergie, nos grands équipements comme les matériels indispensables au bon fonctionnement des services publics sont, dans une large mesure, le produit de l’activité industrielle. Si nous sommes capables d’assurer une part suffisante de notre marché intérieur, nous pouvons prétendre à une situation économique et sociale plus favorable. Si tel n’est pas le cas – et nous sommes de plus en plus dans cette configuration –, le pays s’appauvrit, et sa population avec lui. En effet, consacrer une proportion grandissante de la richesse nationale à acquérir, par des importations, ce que nous ne sommes plus capables de fabriquer par nous-mêmes constitue une ponction extrêmement lourde pour le pays. À titre d’illustration, en 2015, sur un déficit global des échanges extérieurs de 45,7 milliards d’euros, le déficit des seuls produits manufacturés pesait à hauteur de 36,9 milliards, soit plus de 80 %. Il n’est pas question ici de prétendre que nous devrions viser l’autosubsistance et promouvoir la fermeture des frontières. Les échanges commerciaux sont indispensables. Ils permettent d’avoir accès à des productions que nous ne réalisons pas. Ils contribuent ainsi à élargir nos choix en tant que consommateurs. Ils contribuent également à ce que les produits made in France puissent être vendus à l’étranger. Plus largement, ils constituent un domaine de coopération précieux entre les humains et entre les nations. Nous ne devons donc pas avoir sur cette question une approche étroite.

DU DÉCROCHAGE INDUSTRIEL À LA SOUMISSION
En revanche, une situation comme celle que nous vivons, dans laquelle les échanges restent structurellement déséquilibrés entre les différents pays ou groupes de pays, n’est ni souhaitable ni durable. Elle conduit à des phénomènes de domination et de soumission dangereux pour l’avenir, aussi bien sur le plan économique que sur les plans social et politique. C’est ce à quoi nous assistons, avec le rôle de l’Allemagne en Europe par exemple. Les règles édictées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), prolongées aujourd’hui par les tentatives d’imposer des traités de libre-échange avec le Canada (CETA) et les États-Unis (TAFTA), aggravent cette situation. En tout état de cause, pour pouvoir atteindre une configuration satisfaisante du commerce entre pays et entre zones, il faut être capable d’apporter une contribution effective aux échanges. Or, dans de nombreux domaines, nous avons « décroché ». C’est le cas dans le textile, les matériels électroniques (à l’ère de la révolution numérique, quel gâchis !), l’ameublement, les produits métallurgiques et métalliques. Nous avons en revanche des atouts dans l’aéronautique – mais des informations préoccupantes ne cessent de nous parvenir concernant la stratégie d’Airbus –, dans l’agroalimentaire, dans les parfums et cosmétiques, les industries du luxe ou encore la pharmacie (même si, là aussi, les stratégies financières des grands groupes laissent mal augurer de l’avenir). Veillons à ne pas laisser mettre en cause ces atouts et agissons pour que le potentiel de créativité du pays en matière de recherche et de développement d’activités nouvelles puisse être mis en valeur sur la palette la plus large. Cette réflexion pose toutes les questions de la définition et de la mise en oeuvre d’une politique industrielle adaptée à notre époque, indispensable pour relever les défis de l’emploi, et plus encore de l’emploi qualifié. Cette nouvelle politique industrielle doit évidemment accorder une place toute particulière à la révolution numérique en cours. Cette dernière ne concerne pas les seuls domaines de l’électronique, de l’informatique ou encore de la robotique. Elle concerne, en fait, tous les secteurs d’activité. La révolution numérique est transversale. Elle agit avec la même intensité sur l’industrie, les services ou l’agriculture. Elle marque tout autant les secteurs « de pointe » que les secteurs « traditionnels ». Elle est de nature à révolutionner des secteurs vieillissants.

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POUR LA TRANSITION ÉCOLOGIQUE DANS L’INDUSTRIE
Aborder la transition écologique comme un impératif est une composante essentielle de notre démarche. Partant, le nouveau développement industriel dont nous parlons n’est pas la simple relance d’une industrie conçue dans les mêmes termes que celle des années 1970 ou 1980. Nous nous inscrivons dans la logique d’un nouveau paradigme industriel. Les raisons de cette approche renouvelée sont multiples. La production utile n’est pas le productivisme d’hier. Dans une optique de durabilité, la réponse aux besoins ne doit plus passer par l’exacerbation du consumérisme mais par de nouveaux modes de consommation. La production et les services ne doivent pas être considérés comme des univers s’opposant. Bien au contraire, ils sont de plus en plus imbriqués et, dans certains cas, inséparables. De surcroît, la croissance des activités productives peut ne pas être synonyme de rejets de CO2 ou de substances polluantes, d’épuisement des ressources naturelles et des écosystèmes. Les approches en termes d’écoconception, de réparabilité, de modularité et de recyclage visent à répondre à ces impératifs. C’est évidemment un sujet majeur. En effet, de Bhopal à Fukushima, en passant par AZF, les catastrophes écologiques et humaines engendrées par une conception irresponsable de l’activité industrielle ont marqué les esprits. Dans la seconde moitié du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle, cette irresponsabilité a relevé de la boulimie de profits des grands groupes industrialo-financiers conjuguée à un état des connaissances contribuant à occulter ou, au minimum, à sous-estimer les dégâts engendrés par une certaine manière de conduire l’activité industrielle.

DE NOUVEAUX POUVOIRS D’INTERVENTION
Aujourd’hui, même si nos connaissances scientifiques ne sont pas sans limites, nous savons que l’activité humaine peut provoquer des dégâts. L’urgence est donc de l’organiser différemment. Dans cette perspective, les questions de la démocratie et des critères de gestion et de décision sont déterminantes. Car dans nombre de domaines les technologies comme les procédures existent pour réduire les risques à leur niveau minimal, tant les risques pour l’environnement que les risques pour les salariés. Ce qui, en revanche, continue à bloquer c’est que beaucoup de ces précautions – pourtant indispensables – restent considérées par les entreprises comme des obstacles à leur compétitivité. Souvenons-nous : il a fallu douze ans de bataille acharnée contre les géants de la chimie pour que la directive REACH puisse voir le jour ! La pression des actionnaires et des marchés pour les ratios de rentabilité constitue toujours un obstacle majeur à la sécurité industrielle. Promouvoir des critères de gestion donnant un contenu véritable à la fameuse RSE (responsabilité sociétale des entreprises) doit être ainsi considéré comme une bataille de premier plan. Il en va de même s’agissant de la création de nouveaux pouvoirs d’intervention des salariés et du développement de véritables procédures de dialogue, de concertation, voire de consultation des citoyens impactés par un projet. Il est désormais vital d’interrompre la spirale du déclin industriel. Il est indispensable, pour ce faire, d’offrir des perspectives d’emploi et d’avenir à des millions de jeunes ; c’est d’autant plus nécessaire que désormais industrie, respect de la planète et respect des humains peuvent aller de pair. Mais c’est l’enjeu d’un affrontement politique de haut niveau.

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