Environnement-Risques et Industrie: l’approche d’un industriel, Gérard Ferréol*

Environnement-risques majeurs et industrie, nombreux sont ceux qui pensent que ce duo est incompatible. Ils ont probablement tort.

*GÉRARD FERRÉOL est président d’Environnement Industrie et ancien directeur d’Arkema Lavéra.


Une entreprise industrielle a pour vocation de fournir des produits à ses clients, des produits qui doivent répondre à leurs besoins, notamment en termes de qualité et de coût. Ces derniers critères s’apprécient surtout par rapport à l’offre des concurrents. Pour survivre, elle doit dégager une marge lui permettant de rémunérer correctement ses salariés et ses actionnaires, mais aussi d’investir afin de suivre l’évolution du marché et, si possible, de se développer. Comment l’entreprise gère-t-elle sa cohabitation avec son environnement et les risques majeurs ?

LES ACTEURS ET LEURS MOTIVATIONS
Quels sont les acteurs qui influent sur elle dans ce domaine et quelles sont leurs motivations ? Les dirigeants de l’entreprise, comme tout citoyen, veulent léguer à leurs enfants une planète en bon état et ne veulent pas être responsables d’une catastrophe industrielle. La survenance d’un tel événement est un échec pour l’ensemble des acteurs. Les administrations (européenne et française) produisent une abondante réglementation qui fixe les objectifs à atteindre pour limiter l’impact de l’entreprise sur son environnement au sens large. Les clients, lorsqu’ils prennent leur décision d’achat, sont sensibles au comportement de l’entreprise visà- vis de l’environnement. Les ventes de Volkswagen ont fortement chuté lorsque la fraude sur les émissions des moteurs Diesel a été révélée ; les ventes de carburant d’un pétrolier ont chuté lorsqu’il a été accusé de mal se comporter dans la démolition d’une plate-forme offshore. Les voisins des sites industriels demandent la transparence sur les résultats environnementaux de l’usine et sa politique de prévention des risques. La défiance des voisins peut conduire à une non-acceptation qui bloquera les investissements futurs de l’usine lors des consultations de la population. Lors d’un sondage réalisé quelques mois après la catastrophe d’AZF, les voisins des sites industriels répondaient que le danger était important dans les usines, mais que le danger était maîtrisé dans l’usine voisine qu’ils connaissaient depuis longtemps. Les salariés qui refusent d’avoir honte d’une usine ayant de mauvais résultats environnementaux et qui ont des moyens légaux pour en bloquer le fonctionnement lorsque la sécurité interne et/ou externe est en jeu. A contrario, lorsqu’ils peuvent être fiers de leur usine, ils seront plus motivés à bien la faire fonctionner. Les actionnaires, surtout les actionnaires individuels, refusent d’avoir honte de leurs placements et se détournent des entreprises ayant de mauvais résultats environnementaux. Quelques années après la catastrophe de Bhopal, l’action d’Union Carbide avait tellement chuté que la société a été rachetée très facilement par Dow Chemical. Tous ces acteurs vont peser en faveur de la protection de l’environnement et de la maîtrise des risques lors des choix de l’entreprise.

LES CRITÈRES QUALITÉ ET COÛT
Les facteurs influant sur une limitation des actions en faveur de l’environnement et de la gestion des risques sont issus des critères qualité et coût. Lorsque l’on remplace des colorants identifiés comme toxiques par des colorants plus vertueux en termes de protection de l’environnement mais moins stables dans le temps, les clients se détournent des produits dont la couleur se « fane ». La pérennité de l’entreprise peut être en jeu si le phénomène dure trop longtemps. Aussi faudra-t-il améliorer la protection des salariés jusqu’à ce qu’un produit stable soit mis au point. Lorsque deux usines identiques dans deux bassins hydrographiques différents ont des redevances sur l’eau différentes de plus de 1 million d’euros par an, la plus taxée se retrouve devant le choix suivant : fermer et délocaliser sa production ou investir 30 millions d’euros pour réduire ses rejets beaucoup plus que ses concurrents et avoir 30 millions d’euros de moins pour investir dans son développement. Lorsqu’une usine du sud de la France exporte des produits classés dangereux vers la région de Milan et voit interdire les autoroutes de la Côte d’Azur aux camions qui les transportent, bien qu’ils soient équipés des dernières technologies en matière de prévention des risques, elle est remplacée par une entreprise allemande qui livrera en traversant la Suisse. Le risque sur les routes d’Europe n’a pas diminué, il a seulement été déplacé. Certaines décisions réglementaires peuvent avoir des effets pervers. Il est courant dans les milieux industriels de dire, lors des transpositions des réglementations européennes en droit national, qu’en France on aime bien laver plus blanc que blanc. Une PME de la Côte d’Azur spécialisée dans la mise au point et la production d’additifs pour le moulage des minéraux de spécialités a consacré pendant plusieurs années tous ses résultats à des investissements permettant tout juste de suivre les évolutions de la réglementation environnementale et d’exposition des salariés. Ses concurrents italiens et espagnols n’avaient pas les mêmes demandes de leurs administrations. Finalement, l’entreprise a décidé de garder en France la mise au point (recherche et développement) et a conclu avec ses confrères italiens et espagnols des accords de processing, transférant la production dans ces pays. Au niveau européen, la production et les émissions dans le milieu naturel n’ont pas changé… mais des emplois ont été transférés en Espagne et en Italie. Les salariés français ne sont plus exposés, ce sont les salariés italiens et espagnols qui le sont.

EXISTE-T-IL UN CAS OÙ TOUS LES CRITÈRES, Y COMPRIS LE FINANCIER, SONT COMPATIBLES ?
Oui. Lorsque l’on construit une unité neuve, les meilleures technologies disponibles sont presque toujours les meilleures en termes d’impact sur l’environnement, de qualité des produits fabriqués, de maîtrise des risques, de performance économique de la production et de coût de l’investissement. En conclusion, pour les unités neuves, il faut travailler sur l’information et la transparence afin que la construction de l’usine soit acceptée, car tout individu a tendance à refuser ce qui est nouveau et qu’il ne connaît pas. Pour les unités anciennes, souvent l’acceptabilité est bonne mais les performances sécurité et environnementale peuvent être plus faibles et la mise au niveau des meilleures technologies disponibles peut être un effort insupportable techniquement et financièrement pour l’entreprise. N’oublions pas que chaque entreprise arbitre en permanence entre tous les projets d’investissement remontés par ses équipes. Pour survivre, elle doit maintenir le total de ses investissements dans une enveloppe qui est fonction de sa performance économique. Toute décision étant un choix de compromis, il faut donc que tous les acteurs s’entendent avec chacun leurs critères, parfois opposés entre eux.

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