Jaurès, les machines et le progrès technique , par Marion Fontaine*

Les controverses autour du progrès technique sont aujourd’hui très vives : comment équilibrer les avantages et dangers dont il peut être porteur ? Comment gérer les destructions d’emplois qu’il génère, dans Jaurès par Nadar (1904). l’industrie et les services, avec la robotisation et la numérisation ?  

 

*Marion Fontaine est maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université d’Avignon.



Un regard rapide et un peu figé sur le présent pourrait laisser penser que la gauche de notre temps est la première à aborder ces questionnements, avec cette force et cette gravité. Ce serait oublier qu’ils sont présents depuis les prémices de l’industrialisation, c’est-à-dire depuis la fin du XVIIIe siècle. En effet, à partir de cette période, la mécanisation du travail, permise d’abord par la diffusion de la machine à vapeur, entraîne une augmentation et un bouleversement des forces productives qui est sans précédent depuis l’invention de l’agriculture. L’importance de ce bouleversement est pressentie par les hommes du XIXe siècle et fait naître chez eux des interrogations qui ne sont pas si différentes des nôtres. On s’attardera ici sur la manière dont s’en saisit alors le mouvement ouvrier et socialiste1, à commencer par Jean Jaurès.

UN SIÈCLE SCIENTISTE ET PROGRESSISTE
Les acteurs du XIXe siècle nourrissent, pour la plupart d’entre eux, une fascination pour la science et le progrès technique. Les romans de Jules Verne, et dans un autre genre ceux d’Émile Zola, écrivain convaincu que la méthode scientifique et la modernité industrielle doivent pleinement faire partie de la matière littéraire, en témoignent. Si ces acteurs croient au progrès, c’est d’abord parce qu’il permet d’augmenter la production, et par voie de conséquence le bien-être. C’est aussi, de manière plus philosophique, parce qu’ils pensent que le progrès scientifique et technique permettra de faire advenir une société meilleure. Cette prédilection pour le progrès n’est pas seulement visible chez les théoriciens, les artistes ou les politiques. Elle parcourt l’opinion publique et explique le succès massif des grandes expositions universelles (en 1867, 1878, 1889 et 1900), ces foires où sont présentées les dernières innovations scientifiques et industrielles, dont le symbole est, en 1889, la fameuse tour de Gustave Eiffel.
Cela n’empêche pas de percevoir les inconvénients des progrès techniques, notamment par le monde social qui naît peu à peu de l’industrialisation : le monde ouvrier. L’une des formes les plus spectaculaires que prend cette perception est, dans la première moitié du XIXe siècle, le bris de machines par des ouvriers en colère. Ces protestations contre la mécanisation peuvent parfois prendre la forme de véritables mouvements sociaux, les premiers du genre : c’est le cas, par exemple, du luddisme en Angleterre dans les années 18102. Des historiens ont démontré récemment que s’en prendre aux machines n’était pas fondamentalement dû à une peur de la technologie ou à une violence irrationnelle, mais que c’était une forme ultime de défense face à des méthodes de travail qui non seulement sont génératrices de chômage, mais qui entraînent aussi déstructuration la des équilibres et de l’organisation interne des communautés concernées. Loin de l’image de la foule de barbares effrayée par la civilisation, les émeutiers s’avèrent en réalité très intégrés, et soucieux de défendre ce qu’ils considèrent comme leur « bon droit ». D’autres chercheurs ont prouvé que la préoccupation écologique était également présente dès cette période. Si les habitants des premières villes industrielles n’utilisent évidemment pas ce terme, ils se mobilisent et se préoccupent de ce qu’ils qualifient alors de « nuisances » ou d’« incommodités »3 : pollution des eaux qui gêne les activités ménagères ou agricoles, fumées, odeurs…
Si la croyance dans le progrès et la technique dominent, le XIXe siècle est également conscient de l’émergence de nouvelles problématiques.

JAURÈS, LE SOCIALISME, LA PRODUCTION ET LE PROGRÈS TECHNIQUE
Autant les positions de Jaurès ont pu être discutées et débattues sur bien des thèmes, autant celles qu’il adopte dans ce domaine, il les partage avec la quasi-totalité du mouvement socialiste français et européen, Marx compris. Si les socialistes contestent le mode de gestion capitaliste de l’industrialisation, ils sont pour la croissance de la production industrielle, pour la sortie du monde rural traditionnel, pour le progrès scientifique et technique, en pensant que les solutions qu’ils proposent permettront de gérer ces dynamiques plus justement, mais aussi plus efficacement que ne le fait le capitalisme. À l’inverse des clivages qui se révèlent aujourd’hui à gauche sur ces questions (croissance/ décroissance, par exemple), cette position est adoptée de manière quasi unanime par les socialistes.
Jaurès est parfaitement représentatif à la fois de son temps et des attentes du mouvement socialiste. Il célèbre à plusieurs reprises dans les colonnes de l’Humanité les progrès pour la civilisation humaine que constituent l’aviation, l’accélération de la navigation transatlantique ou encore les expéditions polaires4. Plus largement, il voit dans le socialisme non un obstacle à la croissance et à l’industrialisation mais un projet politique qui aidera à faire mieux avancer le processus de production et de modernisation des sociétés. C’est ainsi qu’il présente le socialisme à Buenos Aires, en 1911, dans sa conférence « Civilisation et socialisme ».
Citons-le : « Il ne peut y avoir de grande civilisation sans richesse, sans accroissement de production. Et je le répète et continuerai de le répéter […] plus que tout autre doctrine, plus que tout autre force humaine, le socialisme a intérêt au développement de la puissance de production. […]. L’esprit de progrès social s’annihile dans les peuples dont la force de production languit. Dans une société paralysée, l’idéal social serait comme une fleur empoisonnée et stérile. […]. Le socialisme est donc favorable à tout développement de la production; et, par les buts qu’il poursuit et par son essence, il travaille et travaillera en faveur de son accroissement. »5. Pour Jaurès, le socialisme est lié à l’industrialisation, au développement des sciences et des techniques.

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QUELLE APPROPRIATION OUVRIÈRE DE LA TECHNIQUE ET DU PROGRÈS?
Jaurès est conscient de la difficulté que les hommes éprouvent parfois à maîtriser leurs propres créations, des risques qui pourraient apparaître. Il l’explique en évoquant les accidents mortels qui accompagnent les premiers pas de l’aviation. « Dans tous les éléments où l’homme déploie son action, sur tous les chemins d’aventure et d’audace que son génie s’est frayés, il se heurte à de subites et formidables épreuves. […] Par la science, il dépasse la nature ; mais il est dépassé lui-même par ses propres inventions… Elles exigent de lui, pour le maniement des mécanismes compliqués, des vitesses accrues, des équilibres incertains, une sûreté impeccable de main et de pensée, une présence d’esprit continue, une infaillibilité de toute minute, où la race humaine si sublime à la fois et si faible ne peut atteindre. »6. Ici, c’est en philosophe que réfléchit Jaurès, constatant que le progrès scientifique et les nouvelles possibilités qu’il offre aux hommes créent aussi de nouvelles formes d’imprévisibilité.
Jaurès est aussi penseur et acteur politique. Il cherche les voies par lesquelles la technique puisse être non un instrument de domination et d’aliénation des ouvriers mais l’un des vecteurs de leur émancipation. Il condamne les bris de machines, qui lui semblent, comme à peu près à tous les socialistes de son temps, une attitude archaïque et incompatible avec le socialisme scientifique. Il plaide bien davantage pour une réappropriation des sciences et des techniques par les ouvriers eux-mêmes.
Dans « Civilisation et socialisme », il s’attache par exemple à démontrer que la technique n’est pas seulement le fait des théoriciens et des ingénieurs, mais qu’elle relève aussi de la capacité d’invention des travailleurs : « C’est la masse obscure des prolétaires qui a créé et préparé, dans l’anonymat de son travail quotidien, la plus grande partie des inventions qui sont appliquées actuellement. Ce sont les combinaisons nées dans les têtes ouvrières des tisserands qui ont suggéré l’idée des premiers métiers mécaniques. Monge, le grand géomètre français, déclarait et reconnaissait que, dans les figures et les dispositions des pierres, pratiquées spontanément par les maçons, il avait rencontré les éléments d’une géométrie appliquée. Toutes les inventions ont leur part dans le travail, dans l’expérience du travail. Et c’est de cette oeuvre quotidienne d’applications et d’expériences, que surgissent les nouvelles idées de progrès technique. »
Dans d’autres discours militants qu’il prononce devant les ouvriers du textile, victimes de la crise et de la baisse des salaires, il développe une autre piste. Le problème, dit-il en substance, n’est pas les machines, mais la concurrence déréglée à laquelle se livre le patronat qui, au lieu de miser sur une innovation des procédés, entraînant l’augmentation des compétences des ouvriers, n’use de la machine que pour faire baisser les salaires. Ce n’est pas la machine qui est mauvaise, mais le capitalisme. « Il faut, dit-il, qu’elle libère les bras, il ne faut pas qu’elle les brise. »7.
Et cette libération n’est possible, à ses yeux, que si les ouvriers s’organisent collectivement pour maîtriser et les innovations scientifiques et techniques, et la production en général. Sans doute Jaurès pense-t-il en homme du XIXe siècle, et nos contemporains du XXIe siècle ont-ils un rapport moins simple et moins évident au progrès industriel et à la science. On ne peut pourtant s’empêcher de remarquer que tout, dans son discours, n’a guère perdu de son actualité, à commencer par la nécessité d’une compréhension et d’une maîtrise collective du progrès scientifique (diffusion du savoir, organisation économique et sociale de la production). 

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