PORTUGAL La reconquête des 35 Heures, par Miguel Viegas*

Le temps de travail est un élément central de la lutte des classes. Après de durs combats, les travailleurs ont réussi à arracher au patronat une baisse du temps de travail…

*Miguel Viegas est député européen du Parti Communiste Portugais, membre du Parti Gauche Unitaire Européenne – Gauche Verte Nordique.



PRÉAMBULE « La journée de travail n’est pas une grandeur constante, mais une grandeur variable. Une de ses parties est bien déterminée par le temps de travail qu’exige la reproduction continue de l’ouvrier lui-même, mais sa grandeur varie suivant la longueur ou la durée de surtravail. Le capitaliste soutient son droit comme acheteur quand il cherche à prolonger cette journée aussi longtemps que possible […], d’autre part, le travailleur soutient son droit comme vendeur quand il veut restreindre la journée de travail […] il y a donc ici une antinomie, droit contre droit […], entre deux droits égaux qui décide? La force. Voilà pourquoi la réglementation de la journée de travail se présente dans l’histoire de la production comme une lutte séculaire pour les limites de la journée de travail. » Karl Marx, le Capital, livre I, vol. I.
Aujourd’hui, la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) et les principaux partis politiques des pays membres de l’UE tentent revenir sur ces acquis. Et si la crise économique leur a donné des moyens supplémentaires pour parvenir à leur fin, la bataille engagée est loin d’être perdue pour les travailleurs, comme le montre la mobilisation du peuple portugais.

UN COMBAT CENTRAL DEPUIS L’AVÈNEMENT DU CAPITALISME
Depuis la révolution industrielle, la durée de la journée de travail est au coeur de la lutte des classes. Avec des avancées et des reculs en raison des rapports des forces existant, elle a été l’objet de la lutte organisée des travailleurs tout au long du XIXe et du XXe siècle. Cette lutte a permis la réduction de la journée de travail sans perte de salaire. Les années 1980 et 1990 ont marqué un point culminant de celle-ci avec la fixation dans de nombreux pays et de nombreux secteurs de la semaine de 35 heures. En France la réduction à 35 heures par semaine, entamée en 1982 et finalisée en 1997, a conduit à la création d’environ 350 000 emplois1. Le grand capital, comme on pouvait s’y attendre, ne s’est jamais résigné à cette défaite et n’a pas tardé à utiliser tous les outils à sa disposition pour revenir à la journée de travail à d’une durée plus avantageuse pour lui. Pour y parvenir, les grandes organisations patronales européennes, à travers leurs ramifications nationales, sont à l’oeuvre depuis des dizaines d’années sur plusieurs fronts. Premièrement, il s’agit d’accroître la durée de la journée normale de travail, comme c’est le cas de façon exponentielle en Allemagne (où, si la semaine de 40 heures est censée être la norme, elle peut aller jusqu’à 60 heures du fait de la multiplication des dérogations), avec le soutien habituel des socio-démocrates.
Deuxièmement, le patronat cherche à élargir et à approfondir les mécanismes de flexibilité des horaires de travail (travail de nuit, travail posté…).
Troisièmement, tout est fait pour mettre à l’écart les syndicats de la gestion du temps de travail, en déplaçant des centres de décisions et de négociations à l’intérieur des entreprises, de manière que le travaillleur individuel se trouve face au patron. Dans le cadre d’une concurrence internationale accrue et féroce, la pression sur la journée de travail augmente énormément, car cet « effort » est présenté comme la seule façon de préserver l’emploi et la compétitivité des entreprises. La création d’une énorme armée de réserve et la menace du chômage renforcent les arguments patronaux, contribuant ainsi à accélérer la phase de régression sociale dans laquelle nous nous trouvons tous.
Les travailleurs portugais et leurs organisations représentatives ont toujours eu la réduction du temps de travail comme référentiel prioritaire au niveau de leur intervention sociale: une réduction du temps de travail progressive, sans réduction de salaire ni perte d’autres droits gagnés, établie par la loi ou par la négociation collective.

UN « PACTE D’AGRESSION » ENTRE LA TROÏKA ET LES PRINCIPAUX PARTIS POLITIQUES PORTUGAIS
Il est évident que les gouvernements au pouvoir au Portugal au cours de ces dernières décennies ont promu la déréglementation de l’organisation du temps de travail, en essayant d’imposer l’augmentation du temps de travail pour un salaire plus bas. Et cette évidence ne peut être ignorée ni cachée par le chantage politique habituel, sur la base d’arguments fallacieux portant sur le niveau de compétitivité de l’économie et des gains de productivité. La politique menée par les gouvernements successifs a toujours été au service d’une exploitation plus poussée des travailleurs et de l’accumulation des profits. Cela s’est traduit par l’augmentation de la durée hebdomadaire du travail, le vol des salaires et des pensions, les attaques contre les droits des travailleurs et leurs organisations syndicales de classe. Toutes ces attaques sont réunies sous l’égide du programme d’assistance financière de la Troïka, signé par les principaux partis politiques du système (Parti socialiste [PS], Parti social-démocrate [PSD] et Centre démocrate social [CDS]). Ce que le PCP désigne comme « pacte d’agression » s’est traduit par une régression sociale massive et sans précédent. C’est dans ce cadre que le gouvernement précédent, PSD-CDS, a imposé l’augmentation du temps de travail à 40 heures pour les salariés de l’administration publique.
Cette augmentation du temps de travail, qui à elle seule est de nature à dérégler la vie personnelle et familiale des travailleurs, s’accompagne d’une énorme dévaluation des salaires, d’une réduction directe de la rémunération horaire payée aux travailleurs de l’administration publique : au final, le gouvernement a réduit de 28,4 % le salaire moyen réel des fonctionnaires (en augmentant la durée de travail de 20 heures non rémunérées par mois). Il s’agit là d’une violation du droit de concilier vie familiale et vie professionnelle, du droit à un travail rémunéré et aussi à la négociation collective. Les progrès dans les domaines techniques et scientifiques permettent aujourd’hui de produire plus et de meilleure qualité, de façon plus efficace et en moins de temps. Ils doivent être mis au service des travailleurs et de l’amélioration de leurs conditions de vie. Mais au lieu d’étendre les 35 heures à tous les travailleurs, le gouvernement PSD-CDS a choisi d’augmenter les horaires de travail. Ainsi, tout le progrès scientifique est mis au service de l’aggravation de l’exploitation des travailleurs et de l’accumulation des profits des grandes entreprises. Il est bon de rappeler que les progrès techniques et scientifiques ne sont pas une conquête du capital. Bien au contraire, ce sont les travailleurs – et l’humanité dans son ensemble – les véritables artisans du progrès scientifique. Il est donc normal et juste que les avantages que ces progrès apportent à la société reviennent aux travailleurs et ne se retournent pas contre leur propre intérêt.

N32_Discussion aux portes d'une entreprise de sid+®rurgie lors des l+®gislatives 2015 (1)

POUR LA RECONQUÊTE DES 35 HEURES
La reconquête des 35 heures de travail dans l’administration publique a constitué immédiatement un gigantesque élément de mobilisation et de lutte : des milliers de travailleurs sont descendus dans la rue et ont fait des grèves à travers tout le pays, dont la dernière date du 28 janvier 2016, c’est-à-dire après la formation du nouveau gouvernement socialiste. Ces luttes ont conduit à la mise en place de dizaines de conventions collectives signées par plusieurs municipalités, notamment celles dirigées par le PCP. Ces conventions collectives – connues sous le sigle ACEEP (accord collectif d’entité employeur public) –, négociées entre les autorités municipales et les syndicats, prévoient la réduction à 35heures de la durée hebdomadaires du travail pour les salariés de ces municipalités. Cependant, et de manière illégitime, le gouvernement a tenté de bloquer ces conventions en freinant leur publication au Journal officiel. Bien que le Tribunal constitutionnel ait jugé légale la possibilité de mettre en oeuvre les 35 heures, au moyen d’instruments de régulation collective, le gouvernement précédent a continué d’empêcher la publication de ces conventions.
Il faut souligner que, dans le contexte du processus de négociation des ACEEP au niveau de l’administration locale, dont l’autonomie a été violée par le gouvernement central, l’arrêt du Tribunal constitutionnel représente une énorme victoire de la lutte des travailleurs, de leurs syndicats et des élus locaux.

LE RÔLE DU PCP
Pour honorer son engagement envers les fonctionnaires, et également pour répondre à leurs justes revendications pendant plus de deux ans de lutte pour la reconquête des 35 heures, le PCP a récemment présenté au Parlement un projet de loi pour permettre la remise en place des 35 heures dans l’administration publique, et ce avec effet immédiat. Avec la présentation de ce projet de loi du PCP qui prévoit l’application des 35heures de travail pour tous les travailleurs de l’administration publique (quelle que soit la nature de leur statut ou contrat de travail), la voie est désormais ouverte pour la reconquête d’un droit gagné par la lutte des travailleurs : le droit à un horaire de travail décent sans réduction du niveau de rémunération ni modification des conditions de travail, et compatible avec le niveau technologique actuel, qui doit être mis au service des travailleurs et du peuple, et non pas de l’exploitation.
Ferme dans sa conviction que rien ne justifie le maintien de la spoliation que subissent les travailleurs, le PCP estime qu’il y a une seule façon de rétablir le droit et la justice sociale : rétablir les 35 heures. Les négociations sont en cours avec le gouvernement PS, et il est possible que les 35 heures soient mises en oeuvre à partir de l’été 2016. Parallèlement, le PCP présentera très bientôt une initiative visant à réduire progressivement la durée du temps de travail dans le secteur privé : les 35 heures sans perte de salaire ni d’autres droits, en accord avec les engagements contenus dans son programme électoral. Il n’y a pas de véritable démocratie sans le respect des droits des travailleurs et sans justice sociale. Une démocratie réelle va de pair avec une administration publique au service du peuple et du pays, bénéficiant des ressources nécessaires pour assumer correctement les responsabilités sociales qui lui sont confiées par la Constitution au niveau de l’éducation, la santé, la protection sociale, la justice, la sécurité et la défense. Dans une époque où la politique de droite mène un véritable règlement de comptes avec les réalisations sociales et économiques de la révolution du 25 avril, rabaisse et attaque les droits et les intérêts des travailleurs, impose la dégradation des droits sociaux, économiques et culturels conquis par la lutte de générations de travailleurs, la valorisation du travail et des travailleurs représente un axe essentiel du programme politique alternatif patriotique de gauche que le PCP défend et propose aux travailleurs, au peuple et au pays. 

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