Livres (N°10)

Science et Culture. Repères pour une culture scientifique commune 

OUVRAGE COLLECTIF COORDONNÉ PAR JACQUES HAÏSSINSKI ET HÉLÈNE LANGEVIN-JOLIOT
Apogée, « Espace des sciences », 

2015, 160 p. 

Voici un livre bienvenu par les temps qui courent, où la spécialisation croissante des sciences tend à les transformer en savoirs réservés aux experts. Or rien n’est plus éloigné de cet ésotérisme de facto que la vraie science, celle d’une compréhension du monde qui nous entoure, intégrée dans une culture vivante et rationnelle, propre à nous situer dans la société, à nous informer en vue de choix qui engagent notre futur et celui de nos descendants. 

Ce livre, fruit d’une réflexion collective au sein de l’Union rationaliste, ne constitue nullement une quelconque encyclopédie ; il est plutôt une collection de clés nous aidant à situer, à jauger, à comprendre les relations entre des connaissances ponctuelles, ou leur histoire. L’ouvrage est abondamment illustré. L’introduction, « Pour une culture générale scientifique », expose constat et objectifs, et présente les trois parties qui suivent. La première porte sur les concepts et les méthodes de la science. La deuxième rassemble des connaissances de base pouvant servir d’ancrage à l’enrichissement ultérieur de la culture scientifique de chacun. Un choix de textes ponctuels constitue la troisième partie, illustrant par des exemples la façon dont la science se construit et s’insère dans la culture.

EVARISTE SANCHEZ PALENCIA 


Déchets nucléaires, où est le problème? 

FRANCIS SORIN 

EDP Sciences, 2015, 160 p. 

Le débat sur la gestion des déchets nucléaires oppose la mouvance antinucléaire, décrivant ces déchets comme un fardeau ingérable dans un discours visant à angoisser, et les scientifiques, acteurs des procédés de traitement de ces déchets, assurant qu’une gestion correcte est mise en œuvre pour maîtriser leur nuisance, visant à rassurer.
Les premiers développent leur campagne dans le registre des émotions : « bombes à retardement », « nucléocrates assoiffés de pouvoir et d’argent », « crime contre les générations futures »… Les seconds défendent leurs travaux dans le registre de la raison : traiter les déchets pour recycler les matières valorisables, les trier, confiner les déchets ultimes au lieu de les diluer dans la biosphère… 

Beaucoup de médias ont trop tendance à servir de caisse de résonance au discours anxiogène des premiers et à mettre sous l’éteignoir l’argumentaire rationnel des seconds.
Francis Sorin, journaliste scientifique et membre du HCTISN (Haut Comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire) en tant que personnalité qualifiée, a participé aux travaux de contrôle et d’évaluation de la gestion des déchets nucléaires par les producteurs de déchets et par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs), de 2008 à 2014. Catégorisation des déchets, modes de gestion adaptés aux différentes catégories, stratégie retenue pour les déchets de haute et moyenne activité à vie longue, évaluation de sûreté du stockage en couche géologique, analyse du point de vue éthique… ce livre engagé, dont l’objet est d’expliquer pourquoi « je n’ai pas peur des déchets nucléaires ! », apportera beaucoup d’informations aux citoyens interloqués par l’âpreté de la controverse.

JEAN MICHEL GAMA 


La Grande Crise. Comment en sortir autrement
JAMES K. GALBRAITH 

James K. Galbraith, Le Seuil, Paris, 2015, 300 p. 

Je ne suis pas économiste, mais citoyen ; en tant que tel, je m’intéresse naturellement à l’économie et à la crise, et j’ai trouvé ce livre d’un intérêt exceptionnel. J’y ai appris des choses, certaines pas vraiment nouvelles, mais j’y ai surtout trouvé un mode de penser cohérent et lucide, et une critique convaincante et sans concession des idées normalement véhiculées par les grands courants de l’économie capitaliste.
Qu’on ne s’y méprenne pas : le sous-titre Comment en sortir autrement est largement publicitaire. On ne trouvera pas dans ce livre de recette magique pour « sortir autrement » (cela laisserait entendre que nous sommes en train d’en sortir d’une certaine façon). Si conclusion globale il y a, c’est que l’ère de l’énergie à bas prix est bel et bien révolue et que le monde d’avant la crise ne reviendra plus. Il s’agit plutôt de donner des pistes pour comprendre et gérer ce monde nouveau, un monde à croissance faible ou inexistante, un monde à mamelles taries où sont inopérantes des recettes qui ont fonctionné dans des situations bien différentes. 

L’auteur, bien connu comme économiste hétérodoxe, est pourtant professeur à l’université du Texas, faisant donc partie du système universitaire états-unien. Le caractère convaincant de son argumentation est ainsi conforté et légitimé : il ne s’agit nullement d’un quelconque ultragauchiste exalté dont les propos pourraient être balayés d’un revers de main, mais de quelqu’un qui connaît parfaitement les idéologies, les théories et les argumentaires en jeu dans l’économie mondialisée. 

Le point fort, à mon avis consiste justement en la critique raisonnée des recettes appliquées avec un insuccès patent pour gérer la crise. Elle est convaincante, contondante, cinglante. Que l’on juge par le titre du chapitre 11 : « La contre-révolution des cinglés », un peu inattendu dans un livre d’économie, mais il s’agit d’une critique de la pensée unique. 

« La Grande Crise » concerne, bien entendu, la crise financière du capitalisme occidental commencée en 2008 (celle de 1929 est la Grande Dépression). On apprend par exemple (page 14) que des crises comparables « sont le pain quotidien des investisseurs et spéculateurs en devises ; [que] depuis le milieu des années 1990, nous avons vu des crises financières en Amérique latine, en Afrique, au Mexique, en Russie, en Islande et dans presque toute l’Asie ». Voici matière à réaliser que notre situation actuelle n’est nullement inédite, et que sa gestion calamiteuse ne saurait être exonérée au titre du caractère inédit du problème. Un esprit un tant soit peu rationnel se sentirait en droit d’exiger un peu d’objectivité et un peu moins de conviction dans les propos des pontes autoproclamés de l’économie. Mais voilà qu’une phrase lapidaire nous saute aux yeux à la page 71 : « Les choses sont ce qu’elles sont parce que les économistes le disent. » Le ton est donné : l’économie (l’économie politique, mais il n’y en a pas d’autre) est bien plus politique qu’économique. Elle relève de convictions et croyances à très forte composante idéologique que l’on cache sous la peau d’âne d’une pseudo-science, mathématique autant que possible, pour la préserver de toute critique objective et citoyenne. Saviez-vous, par exemple, que le prix Nobel d’économie (très souvent invoqué à l’appui de telle ou telle opinion) n’existe pas ? Il s’agit du « prix de la Banque de Suède en mémoire de Nobel », institué en 1969 (alors que les prix Nobel scientifiques, de littérature et de la paix sont issus du testament de Nobel, et décernés depuis 1901 par les académies suédoises et le Parlement norvégien). C’est plus qu’une peau d’âne, c’est une escroquerie intellectuelle ! 

Regarder mes frais de ce mois-ci pour savoir si je peux ou non m’acheter tel produit n’est pas de l’économie, c’est faire mes comptes, et les additions sont mathématiquement inéluctables. L’économie est tout autre chose, elle concerne des crédits et des affaires, cela relève de la confiance ou du pari, elle peut dépendre de la qualité du négociateur ou de l’humeur du moment (d’une personne, d’un groupe de pression, d’un pays…). Si quelqu’un vous dit que ce sont des mathématiques inéluctables, ne le croyez pas ! 

Si le chômage ou la crise en général vous intéressent, lisez ce livre. Vous apprendrez des choses sur l’infinie variété des causalités en jeu, comment surtout une politique qui a produit certains résultats à un certain moment et dans une certaine situation peut en produire d’autres à un autre moment ou dans une autre situation, comment il est impératif de ne pas se laisser faire par des manipulateurs de balivernes. Tout cela au niveau mondial, centré naturellement sur les États Unis, mais le chapitre 13 traite de la crise proprement européenne. On y trouvera un regard extérieur et salutaire, avec un coup de chapeau réconfortant pour les 35 heures en France.

EVARISTE SANCHEZ PALENCIA


Nature à vendre. Les limites des services écosystémiques 

VIRGINIE MARIS 

Éditions Quæ, «Sciences en question», 2014, 94 p. 

Tout se transforme, aujourd’hui, en marchandise, y compris la biodiversité. C’est ce dont traite la chercheuse au CNRS Virginie Maris : enjeux scientifiques, politiques et philosophiques posés par la biodiversité et les « services écosystémiques », limites de « la nature à vendre » et mise en perspective historique la conception de la nature et l’écologie politique.
Ce concept de services écosystémiques, qui date de la fin des années 1970, pose de nombreuses contradictions que l’auteure expose avant de traiter de la quantification de la nature et du concept de valeur, et de dresser le bilan de la marchandisation de la nature. Ainsi le « marché », se rendant compte que la biodiversité peut être une opportunité financière, passe de la logique de consommation de la biodiversité à la gestion marchande des services écosystémiques. 

C’est un appel à « reconsidérer les relations entre les sociétés humaines et la nature » car « la marchandisation de la nature accentue les injustices produites par les logiques d’échanges néolibérales fondées sur la propriété individuelle, les marchés et la financiarisation ». 

Service public, écologie fonctionnelle, « compromis » entre anthropocentrisme et éco-centrisme de la valeur intrinsèque ou instrumentale de la nature… Ce livre permet de penser les choses autrement pour essayer de réfléchir aux causes de la crise et pour découvrir d’autres trajectoires.

LUC FOULQUIER 


Dompter le dragon nucléaire ? 

ALAIN MICHEL 

Peter Lang, «Europe des cultures», vol. 7, 2013, 267 p. 

Dans le débat sur la transition énergétique, voici un éclairage nouveau sur l’utilisation de l’énergie nucléaire. 

Il n’y a pas de transition par arrêt d’utilisation de ressources disponibles mais par un nouveau mix énergétique. On utilise toujours le bois, le vent, le charbon…
L’intérêt du travail d’Alain Michel, qui a vécu de l’intérieur un grande partie de l’ « histoire du nucléaire actuel », réside dans le sous-titre : Réalités, fantasmes et émotions dans la culture populaire. En termes mesurés, en s’appuyant sur une importante bibliographie (152 références !), l’auteur nous montre la puissance des émotions et l’importance de la fiction. C’est la première fois qu’on traite ainsi le rôle des médias, des livres et des films. On peut s’informer sur les années de guerre de l’« époque militaro-industrielle » : du projet Manhattan à Hiroshima et la lutte contre l’armement nucléaire. On peut réfléchir à la crise pétrolière, à la « bataille » contre le surgénérateur de Creys-Malville et aux conséquences de l’accident du réacteur de Fukushima. 

À une époque, le radium était « miraculeux ». Plus tard, des chercheurs aimaient à dire qu’ils « chatouillaient la queue du dragon », eux qui avaient un goût certain pour la mythologie, comme l’atteste le nom d’un réacteur : Phénix. La découverte d’un corps, qui sera nommé plutonium, du nom de la dernière planète connue, stimulera l’imagination des artistes et fera penser à l’enfer. 

Le bilan des peurs, des fausses informations, des « frissons » littéraires ou cinématographiques est impressionnant. Mais James Bond, en 1962, détruit le réacteur du docteur No. Cet inventaire montre à quel point « aujourd’hui, plutôt que de convaincre, il s’agit de séduire », disait Roger Gérard Schwartzenberg. 

Ce livre nous raconte de manière plaisante et simple le chemin de l’énergie nucléaire dans toute sa complexité.
En 2008, dans un spectacle de marionnettes, la Cité des sciences de Paris a essayé de rassurer, puisque le dragon d’une centrale nucléaire est remplacé par une seule éolienne ! Après la sortie du film le Syndrome chinois aux États-Unis (1979), le producteur, Michael Douglas, dira « Ce fut comme un éveil religieux, je sentais que j’étais dans les mains de Dieu. » C’est un point de vue… Je pense cependant qu’il vaut mieux lire cet ouvrage pour nous aider à nous faire une opinion. 

LUC FOULQUIER 


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