François Dagognet : en souvenir, Jean-Michel Galano*

Matérialiste assumé, dialecticien de pratique savante et humaniste, lecteur assidu ces dernières années de Marx et de Spinoza, et ami du genre humain, tel était François Dagognet. C’est un compagnon de route très proche et très précieux que nous venons de perdre.

*Jean-Michel Galano est professeur de philosophie.

n19-Capture d’écran 2015-10-15 à 23.50.13C’est avec une immense tristesse que j’apprends la mort de ce grand penseur et très cher ami. Nos relations n’avaient pourtant pas commencé sous les meilleurs auspices : président du jury d’agrégation, il désarçonnait les candidats admissibles par son attitude espiègle, échangeant avec ses pairs des petits mots manifestement moqueurs à notre endroit. Je lui en avais fait le reproche : «C’est condamnable, mais toléré», m’avait-il répondu. Un éclair de son regard bleu, et mon irritation s’était envolée. Tel était François Dagognet : jamais en retard d’une réplique, toujours « dans le coup » de tout ce qui se discutait, et toujours attentif à l’autre.

Son parcours avait de quoi impressionner : né à Langres – comme Diderot, philosophe avec lequel il a toujours entretenu un lien particulier –, issu d’un milieu très défavorisé, scolarisé avec plusieurs années de retard, il aimait à dire que la philosophie s’était imposée à lui comme la seule discipline où il était parti du même pied que ses camarades. Reçu premier simultanément au CAPES et à l’agrégation, il décide, comme l’avait fait Georges Canguilhem avant lui, de mener conjointement à son activité d’enseignant des études de médecine. Il les conduira jusqu’à leur terme, avec au bout une double spécialisation, en psychiatrie et en médecine légale.

On n’en finirait pas d’énumérer les centres intérêt et les travaux si variés de ce passionné d’histoire des sciences et des techniques. Mais il convient de souligner la grande originalité de son positionnement philosophique.

D’abord, contre toute une tradition spiritualiste, Dagognet souhaitait mettre la philosophie résolument à l’écoute de son «dehors» : les pratiques, le travail, l’expérimentation. Dans un livre comme la Raison et les remèdes (1964), il présentait une véritable épistémologie de la médecine et de la chirurgie, et montrait avec une information très ample que les remèdes comme les thérapies sont des faits de culture, toujours liés à des stratégies, que leur usage ne saurait qu’être dialectique, qu’il faut parfois ruser, amplifier le mal pour l’éradiquer vraiment. Il montrait que la notion de « remède naturel » relève du pur fantasme, voire de la mystification. Il avait donné toute sa portée aux intuitions d’un de ses maîtres, Gaston Bachelard, sur la puissance de l’imagination matérielle, et comment elle valorise à l’excès certaines « substances», naturelles comme artificielles: le sang, le vin, le lait, et tout ce qui nous semble contenir une «essence», un «esprit»…

D’ailleurs, et c’est l’un des grands traits de sa philosophie : « Je n’aime pas beaucoup la nature. » Il a montré dans de nombreux livres, de sa thèse sur l’œuvre de Pasteur à la Peau découverte (1993), en passant par Philosophie de l’image (1984), combien la surabondante naturalité, qui ne s’inquiète nullement de l’homme, se doit d’être en permanence réagencée et corrigée.

Sa confiance sans cesse réaffirmée dans la connaissance scientifique, conçue par lui d’abord comme un savoir et non comme un pouvoir, l’a durablement mis à contre-courant des penseurs plus renommés, tels que Derrida, Foucault ou Deleuze. Il leur reprochait, sans aigreur, leur manque de rigueur, leur esprit étroitement systématique, leur docilité à l’égard de la mode… Lui qui aimait à se définir comme « un athée chrétien » refusait les mises à l’écart unilatérales, la réduction de l’hôpital à une structure asilaire ou de la philosophie à la rhétorique, par exemple…

Il y aurait tant à dire! On ne peut pas ne pas parler de ses choix de citoyen, qui l’ont amené à se prononcer pour le mariage gay et la PMA à une époque où il y avait quelque courage à le faire. Mais j’évoquerai pour finir une ultime anecdote : en 2009, mes camarades de la section de Suresnes du PCF avaient organisé un débat sur la santé, en liaison avec les luttes qui se déroulaient alors pour la sauvegarde de l’hôpital Foch. Il avait accepté d’y intervenir. Ce qu’il fit de brillante façon: « Le conciliabule avec le médecin, c’est indispensable, mais passé un certain point, la médecine ne peut pas ne pas être hospitalière. » Et, le débat étant venu dans un second temps sur les questions des financements, il avait pris la parole de nouveau et avait à notre surprise démontré, en prenant l’exemple alors pas encore très connu de Total, ce qu’était une logique de profit. Tel était François Dagognet.

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