II. L’agriculture au coeur de la question écologique, par Michel Griffon*

L’agriculture, dont dépendent l’alimentation humaine et toute une partie de l’activité industrielle, est directement concernée par le réchauffement climatique. Les hommes doivent repenser leurs pratiques agricoles et développer les outils technologiques pour résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés, mais, in fine, c’est la politique qui aura le dernier mot. 

*Michel Griffon est chercheur agronome et économiste, ancien directeur scientifique du CIRAD (Centre de coopération en recherche agronomique pour le développement), directeur de l’Agence nationale de la recherche.

L’ÉQUATION À RÉSOUDRE 

La question à résoudre est celle de la viabilité des sociétés et de la biosphère. La viabilité doit être écologique, économique et sociale. Compte tenu de l’évolution démographique des différentes grandes régions du monde et de la nécessité pour tous d’accéder aux biens et services nécessaires pour mener une vie acceptable, il conviendra de produire : 

– des aliments en quantité suffisante ; – des biomatériaux en substitution des matériaux dérivés du pétrole lorsque celui-ci aura disparu les limites étant atteintes ;

– des biocarburants, pour les mêmes raisons mais dans des quantités limitées, le temps nécessaire pour que des substituts du pétrole soient disponibles. 

Ces trois objectifs étant définis comme ceux de la « bioéconomie » du futur. Et il faut les atteindre :
– en respectant l’environnement, c’est-à-dire en faisant disparaître les pollutions, en réduisant le plus possible les émissions de gaz à effet de serre et en améliorant la bio diversité ;
– en économisant et recyclant les ressources nécessaires à la production (phosphate, potasse, eau, pétrole), qui sont limitées ; 

– en assurant les autres services écologiques nécessaires aux sociétés (filtration des eaux, régulation des circuits hydriques, beauté des paysages…) ; 

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Faute de surfaces agricoles suffisantes pour nourrir une population croissante, des pays comme l’Inde ou la Chine vont devoir importer toujours plus de productions agricoles. Et ils comptent bien faire jouer la concurrence internationale à plein !

– enfin, au coût le plus faible possible ; les agriculteurs concernés sont dans leur très grande majorité des pauvres (de l’ordre de 3 milliards, contre 30 millions d’exploitations modernes à haut degré de capital). Cette situation actuelle est historiquement inédite. Rappelons qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale l’équation était simplement de produire plus de biens alimentaires pour subvenir aux besoins. On mesure le changement de complexité dans les objectifs et les contraintes. 

LES VOIES DE SORTIE TECHNOLOGIQUES

La dernière révolution agricole était fondée sur le « forçage » de la production par le recours intensif à des intrants pour plus de rendement. 

Elle était aussi fondée sur la simplification des processus productifs ainsi que sur la grande taille – grandes parcelles, grandes exploitations… – pour bénéficier des effets d’échelle. Elle n’intégrait pas les limites des ressources et permettait le gaspillage : excès d’engrais et d’irrigation, entre autres. Enfin, elle n’était pas soucieuse des pollutions dues aux nouvelles molécules de protection des cultures. 

La révolution actuelle doit changer complètement ces éléments. Beaucoup d’agriculteurs en sont conscients depuis longtemps, et il y a eu de nombreuses tentatives, dont certaines réussies, pour changer de logique. Citons-les : l’agriculture biologique, l’écoagriculture, la biodynamie, la permaculture, l’agriculture raisonnée, l’agriculture de conservation, la protection intégrée, l’agriculture intégrée, enfin l’agroécologie et l’agriculture écologiquement intensive. Le principe unificateur de ces différentes solutions est de recourir aux propriétés productives de la nature elle-même et à une imitation de ces propriétés comme source d’inspiration technique. On distingue cinq grandes orientations : 

1. Intensifier l’usage des fonctionnalités écologiques naturelles. Par exemple : utiliser plus la photosynthèse (la fonctionnalité qui crée les sucres – amidon des grains et racines – dans les plantes à partir du soleil, de l’eau et des nutriments du sol) en faisant en sorte que les sols soient couverts en permanence de cultures utiles pour maximiser la production de biomasse, ce qui conduit à des associations de cultures. Encore : recycler les résidus de culture dans les sols pour accroître la matière organique, fertiliser et améliorer la structure, ce qui diminue les frais de labour en le rendant plus facile. Il y a de nombreuses fonctionnalités à intensifier « écologiquement ». On utilise ici le mot « intensification » à son sens propre, c’est-à-dire augmentation de ce qui entre dans le circuit biologique pour augmenter ce qui en sort naturellement. 

2. Assurer l’équilibre entre les fonctionnalités pour ne pas entraîner de désordres productifs, et obtenir des synergies. Il s’agit de jouer sur la diversité et la complexité des systèmes productifs pour améliorer leur résilience et faire fonctionner la nature à plein rendement écologique et biologique

3. Limiter les quantités de ressources qui deviennent rares et les recycler systématiquement : réduire le recours à des carburants, donc le labour, recycler le phosphore… 

4. Jouer sur la précision écologique et biologique. Chaque parcelle est hétérogène. Un traitement homogène débouche systématiquement sur des excès et des déficits. La révolution numérique, dans les agricultures modernes, permettra d’améliorer cette précision. Faute de technique numérique, l’œil de l’agriculteur et de l’éleveur peut dans beaucoup de cas être efficace. 

5. Enfin, la bio-inspiration, qui consiste à imiter la nature et qui devrait permettre de créer de nouvelles molécules moins dangereuses, dans la mesure où elles y existent déjà et peuvent y être contrôlées par des mécanismes naturels. Par exemple, utiliser des molécules imitant celles qui fonctionnent comme signaux d’alerte des plantes lorsque certaines d’entre elles sont attaquées par des ravageurs. 

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Le progrès, y compris numérique, est un allié de poids dans le développement d’une agriculture plus écologique. Ici, trois vues satellites d’un même champ détaillent précisément les particularités des terrains.

L’inspiration fournie par la nature et qui nous est accessible par l’écologie scientifique et la biologie devient ainsi la base de la nouvelle révolution agricole. 

LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE N’EST ASSURÉE NULLE PART

À l’échelle mondiale, l’économie de l’agriculture se caractérise par l’extension de l’espace du marché et la baisse des barrières douanières. Les accords de Marrakech limitent la concurrence afin de protéger les pays ayant une agriculture peu compétitive, mais les politiques réelles 2000 sont allées plus loin en matière de déprotection sous l’influence de la Banque mondiale et du FMI des années 1990. La crise de 2008, alors que les prix mondiaux des céréales flambaient comme conséquence d’une soudaine insuffisance de l’offre, a mis un coup d’arrêt aux politiques de libéralisation commerciale. Cette crise a été la première crise agricole mondiale. Les pays importateurs ont pris conscience de la nécessité d’avoir des politiques allant vers une sécurité alimentaire assise sur la production nationale plutôt que fondée sur le marché international. 

À long terme, plusieurs grands pays comme la Chine et l’Inde ou des ensembles régionaux comme l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient ou l’Amérique centrale sont vraisemblablement condamnés à importer une partie importante de leur alimentation faute de disposer d’espace productif suffisant : leur intérêt est de faire jouer la concurrence. Mais la pression sur les prix condamne beaucoup des petites agricultures pauvres à de faibles revenus, et donc à une stagnation productive. 

Par ailleurs, la concurrence sur les exportations entre le Brésil, l’Argentine, l’Australie, les États-Unis et l’Europe est vive. Aussi les agricultures modernes souffrent-elles également. Cette situation est d’autant moins satisfaisante qu’elle n’assure pas à long terme les sociétés d’une parfaite sécurité alimentaire. L’accroissement de la consommation de viande issue de productions animales utilisant du grain risque d’accélérer la course à la terre arable, et donc la déforestation. Ce mécanisme constitue donc une menace potentielle pour la biosphère, tout en maintenant une bonne partie des paysans pauvres et des paysans sans terre, donc de la population mondiale, dans la pauvreté. C’est la tendance principale actuelle. 

UNE NOUVELLE ÉCONOMIE POLITIQUE DE L’AGRICULTURE

Il est donc nécessaire de changer de politique afin de constituer un mécanisme permettant à la fois d’assurer une sécurité alimentaire à long terme pour tous les pays ou ensembles géographiques ayant des politiques communes, d’augmenter les revenus agricoles afin de permettre les investissements de productivité nécessaires, mais aussi de maîtriser les prix alimentaires pour les populations urbaines pauvres. 

Cela implique de limiter la concurrence sur les marchés des pays qui sont dépendants pour leur alimentation afin qu’ils bénéficient d’un niveau de protection permettant le développement de leur agriculture. Cela implique aussi de nouvelles règles pour que la concurrence n’entraîne pas du dumping économique (subventions favorisant les exportations), social (main-d’œuvre très sous-payée) et environnemental (déforestation et désertification découlant de l’utilisation de techniques destructrices du capital naturel). Les instances internationales devraient en permanence entretenir une réflexion prospective de manière à anticiper les risques de pénurie et à en avertir les gouvernements. Ceux-ci devraient se doter par ailleurs de politiques limitant la consommation de viande issue de grains (qui met en concurrence les animaux et les humains) et les gaspillages alimentaires. 

Ces orientations sont d’autant plus nécessaires que le changement climatique pourrait évoluer vers des situations très aléatoires : réduction du potentiel de l’Amérique latine, aridification plus prononcée en Afrique subsaharienne, incertitude en Chine et en Inde. 

Enfin, en plus d’une politique agricole et alimentaire, c’est une politique de conservation de la biosphère qui est nécessaire. Sa base technique étant l’écologie scientifique, elle devra avant tout trouver les moyens de financer les investissements nécessaires à stopper la dégradation puis à en améliorer le fonctionnement pour les générations futures. 

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