La recherche en informatique, l’internet et nous, Gérard Huet*

Au coeur de la révolution numérique, il y a l’informatique et l’ordinateur, son avatar technologique, qui ont transformé en cinquante ans notre perception du monde et nos façons de vivre. Les décennies à venir verront des transformations encore plus spectaculaires.

Par Gérard Huet*

LE MONDE NUMÉRIQUE

Il y a cinquante ans, la technologie informatique des calculateurs électroniques apparaissait destinée soit à la modélisation et à la simulation mathématique des phénomènes physiques – notamment pour les besoins de la défense nationale –, soit à la gestion mécanisée des documents administratifs et commerciaux. Ce fut aussi le point de départ d’une industrie du logiciel pour fournir les outils de haut niveau (langages de programmation, moniteurs) propres au pilotage de ces machines. En parallèle, le matériel fut miniaturisé dans des circuits électroniques, eux-mêmes calculés par des logiciels spécialisés. Les années 1970 virent l’apparition de réseaux électroniques, interconnectés au niveau mondial, d’abord avec Arpanet, projet de l’US Department of Defense (DOD), élargi aux scientifiques des universités américaines. Vers 1980, l’interconnexion institutionnelle des réseaux fut étendue à de nombreux acteurs disposant d’une simple ligne téléphonique, grâce à UNIX/UUCP. Les chercheurs et universitaires du monde entier purent ainsi communiquer au sein d’une communauté beaucoup plus large, communication possiblement confidentielle par l’utilisation du chiffrage. La miniaturisation des circuits permit alors l’apparition du PC (personal computer) et le développement d’un large public friand de technologie, de jeux électroniques, mais aussi de pornographie. La communauté a alors échappé au milieu professionnel des informaticiens, et un nouveau monde de communications mondiales plus ou moins non régulées s’établit. On avait découvert un peu tard que la boîte de Pandore était ouverte et qu’on ne pouvait plus la refermer. Internet était né, et il contenait virtuellement toutes les bonnes et toutes les mauvaises choses que la technologie pouvait nous apporter.

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Pandora, 1896, John William Waterhouse.

En 1995, le Web arriva. Il offrait un mode simplifié de communication client-serveur, avec une interface multimédia permettant d’interagir avec des services pour échanger des informations avec les bases de données des fournisseurs. La cryptographie permit d’assurer une sécurité suffisante pour autoriser les échanges bancaires, gouvernementaux, médicaux, etc. Elle permit aussi le développement de toute une palette d’activités illégales, et donc le développement dual de toutes les recherches en matière de sécurité. Le Web, secondé par des moteurs de recherche redoutables d’efficacité, permit un déploiement inégalé d’accès à la connaissance et aux œuvres artistiques du monde entier, notamment avec le projet collaboratif Wikipédia, fondé sur le bénévolat. Les PC étant devenus abordables pour les classes moyennes des pays développés, les réseaux sociaux se développèrent à l’échelle planétaire. Les ordinateurs, rétrécis en portables, puis en tablettes, puis en smartphones, permirent à tout un chacun d’avoir Internet dans sa poche et de pouvoir faire profiter le monde entier de son vécu en «temps réel». Le choc technologique sur le tissu social est colossal, inégalé dans l’histoire. La croissance du phénomène est exponentielle (loi de Moore(1)) et nous n’en voyons pas encore la sortie (néanmoins inéluctable à terme). Il faut donc s’attendre à d’encore plus grands bouleversements. Nul n’en peut prédire avec certitude l’évolution. Il est néanmoins du devoir des professionnels de l’informatique d’aider à l’éducation des citoyens vis-à-vis des bons et mauvais usages du monde numérique. Il faut notamment apprendre aux jeunes que la gratuité apparente des services cache la mainmise des marchands sur leurs goûts de consommateurs par l’intermédiaire de la publicité, et les mettre en garde contre l’emprise des prédateurs de tout poil sur ce qu’ils laissent voir de leur vie privée. Big Data est, hélas, la version moderne de Big Brother. La consommation impulsive se développe, l’objet convoité étant au bout d’un clic de souris. En conséquence, l’orientation du désir est devenue une industrie.

LE MONDE IMMATÉRIEL

L’impact de ces technologies sur l’industrie et le commerce a été mal estimé, et beaucoup d’acteurs économiques ont réalisé un peu tard que leur business model et leur stratégie de marketing étaient obsolètes. Même le secteur de la vente par correspondance, où la France avait des acteurs majeurs, s’est délité au profit de géants américains comme Amazon. Le numérique, c’est d’abord le virtuel. Les programmes et les données sont des objets immatériels. Ils ne coûtent pratiquement rien à être dupliqués, et à être transportés directement chez l’usager. Plus besoin de stocks, les objets sont fabriqués à la demande. Cela vaut aussi pour les objets physiques vendus par Internet: on gère la demande à flux tendu. Plus besoin de boutiques, les objets sont montrés virtuellement et les paiements sont électroniques. En fait d’industrie, c’est le secteur des services qui est maintenant l’acteur économique principal, et de loin. Le bon côté des choses, c’est la simplification administrative avec les formulaires sur son écran, le troc entre particuliers avec un minimum d’intermédiaires, la livraison à domicile sans nécessiter de moyens de transport individuels, la réservation instantanée de billets de transport, de spectacles, le renseignement des documents fiscaux, etc. Mais c’est aussi la ruine des intermédiaires traditionnels: les petits commerces ont largement fermé, les grandes surfaces doivent se reconfigurer, la plupart des centres commerciaux disparaîtront. Les agences bancaires, immobilières, d’assurance sont vouées à la disparition ou à un «dégraissage» conséquent. Le tissu social est en grand danger. Les échanges quotidiens de voisinage vont se raréfier, au profit d’échanges virtuels avec des « amis » plus ou moins éloignés. Les bibliothèques sont en train de fermer : À quoi bon se déplacer pour remuer du papier, alors que les ressources culturelles du monde entier sont sur mon écran? Le monde traditionnel des universités va-t-il savoir s’adapter aux MOOC (massive open online courses) ?

Paradoxalement, on peut douter que le niveau éducatif et culturel augmente, car sous ce bombardement d’informations on ne fixe plus son

attention. Ces bouleversements de grande ampleur sont progressifs, et donc trompeurs. Tout un chacun ne quitte pas instantanément son agence bancaire pour une banque en ligne, car c’est affaire de génération. Raison de plus d’anticiper sur la démographie et d’adapter son modèle économique aux changements à venir. Cela suppose que les acteurs économiques raisonnent à moyen terme, donc les grands groupes survivront, mais beaucoup de PME fermeront quand leurs créateurs se retireront, s’ils ne sont pas conseillés utilement. La cybercriminalité devient un secteur de choix pour les escrocs, les espions, les terroristes, les malades mentaux. Internet n’est pas un monde de Bisounours ; c’est plutôt la haute mer, sans régulations ou presque, délivrée dans votre appartement. Vous lisez sur votre écran les bonnes paroles distillées par votre interlocuteur virtuel : «Ce site est sécurisé », et vous reconnaissez le logo familier. Mais qui empêche un faussaire de vous envoyer ces mêmes paroles et ce même logo capturé sur un écran auparavant ? Qui vous garantit qu’un intrus malveillant ne va pas introduire dans votre appareil des contenus illégaux, dont on pourrait vous reprocher le recel ? Comment pouvons-nous protéger les populations fragiles pour éviter qu’elles ne se fassent manipuler à distance ?

LE MONDE CRÉATIF

J’ai développé à dessein l’aspect négatif de ces nouvelles technologies. Toute nouveauté apporte des bouleversements, mais ne refusons pas le progrès. Ces changements sont inéluctables, raison de plus pour bien s’y préparer. Le bon côté des choses, c’est le développement d’activités créatrices à forte valeur ajoutée, reposant sur un capital humain de matière grise. La programmation en premier lieu, avec un besoin en informatique en très forte croissance. L’activité de programmation est de nature mathématique, un programme informatique est similaire à la démonstration mathématique d’un énoncé constructif.

La France a une tradition mathématique importante, et elle a le potentiel pour être un acteur important du développement de ces technologies, si les disciplines pertinentes sont enseignées et si une pédagogie adaptée se développe pour engager nos jeunes dans ces filières en plein essor. Nous avons déjà un potentiel important dans les secteurs des mathématiques appliquées à la physique, à la chimie et, plus généralement, à l’ingénierie. Il faut maintenant prendre le relais avec les applications à la biologie, qui sont la clé de la médecine de demain. Les applications sociétales à l’économie, à l’enseignement et à la culture vont nécessiter un réinvestissement en sciences humaines.

Au-delà des tâches répétitives de l’informatique de gestion, les nouvelles technologies offrent un champ extraordinaire à la créativité.

Le premier domaine de recherches en informatique est aujourd’hui la sécurité, et il ne s’agit pas simplement de cryptologie, au demeurant discipline bien développée dans notre pays. Il s’agit surtout d’assurer la correction de toutes sortes de programmes et de protocoles de communication afin de garantir qu’ils assurent correctement leurs fonctions d’authentification, de confidentialité, de fiabilité, de sécurité des biens et des personnes, etc. Ce domaine d’application repose directement sur des disciplines de nature mathématique telles que la logique et la théorie des types. La France est bien placée pour relever le défi de maîtriser le développement de logiciels certifiés, et de retrouver la confiance des citoyens dans un monde numérique certes déconcertant, mais encadré. Ce domaine est par essence toujours en croissance. Il nous faut développer notre industrie de l’immatériel aussi bien que nous avons su développer une industrie du matériel dans la première révolution industrielle. L’innovation en ce domaine est un champ de recherches passionnant. En parallèle, il faut éduquer les citoyens à maîtriser leur destin face à une technologie qui avance à un rythme incompatible avec les rythmes biologiques naturels.

*Gérard Huet* est directeur de recherche à l’INRIA, chercheur en informatique, il est membre de l’académie des sciences.

(1) Gordon Moore, physicien, informaticien et chef d’entreprise, affirma dès 1965, empiriquement, que la puissance des ordinateurs allait doubler tous les 18 mois.

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