Métaux : du mythe de l’épuisement à la réalité de la pénurie, Marie-Noëlle Bertrand*

L’approvisionnement en métaux et leur raréfaction soulèvent de nombreux problèmes ; cette dernière dévoile une géopolitique particulière, dictée par le hasard des formations géologiques.

 

*Marie-Noëlle Bertrand est journaliste à l’Humanité

Le « pic pétrolier » n’est pas l’unique préoccupation dans les enjeux actuels. Comme le pétrole, les métaux rares, stratégiques ou communs pourraient eux aussi connaître un pic de production au-delà duquel les réserves disponibles diminueront. L’or, dont la production stagne en dépit des investissements, aurait même franchi le sien au début du siècle. Encore très discutée, cette théorie est avancée par plusieurs grandes études : certaines se risquent même à évaluer combien d’années il nous reste à pouvoir piocher dans les mines.

Mine d'or en Australie

Mine d’or en Australie

LES DIFFICULTÉS DES PRÉVISIONS 

Ces perspectives sont très délicates à évaluer, même si le CNRS a publié quelques données dans son bulletin ÉcoInfode mars 2014. Découvertes de nouvelles réserves, secrets entourant des ressources stratégiques, fluctuations de l’activité économique mondiale, émergence de nouvelles technologies d’extraction, cataclysmes, conflits… ou spéculation : la disponibilité des ressources dépend d’une multitude de paramètres très difficiles à préciser. Reste une réalité d’ores et déjà mesurable : les teneurs en métaux dans les minerais sont des plus en plus faibles depuis plusieurs décennies. Le CNRS, sous la plume d’Éric Drezet, cite ainsi plusieurs études, dont une présentant l’évolution des principaux minéraux extraits en Australie, grand pays pourvoyeur de ressources naturelles. Depuis 1840, la tendance générale est clairement à la baisse pour le cuivre, l’or, le plomb, le zinc, l’uranium, le nickel, les diamants et l’argent. « Ce qui est vrai », souligne Alain Geldron, expert en matières premières à l’ADEME, « c’est que le rythme de consommation des métaux augmente très vite », et avec lui le risque d’entrer rapidement dans une période critique pour la disponibilité : « Si la demande augmente plus rapidement que l’accès à de nouveaux gisements, il y aura pénurie. » Celle-ci pourrait arriver d’autant plus vite que l’amoindrissement de la concentration des métaux dans les profondeurs les plus accessibles implique de creuser toujours plus loin, donc de dépenser plus d’énergie.

UN OUVRAGE DE RÉFÉRENCE 

C’est ce que relèvent quant à eux Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon dans Quel futur pour les métaux ?, ouvrage publié en 2010 et souvent cité en référence. 8 % à 10 % de l’énergie primaire sont consacrés à extraire et à raffiner des ressources métalliques, ont calculé les deux anciens élèves de l’École centrale. « Mais comme on passera également par un pic de production d’énergie, les pics métalliques suivront irrémédiablement », conclut Philippe Bihouix. La rareté, enfin, du moins la difficulté d’accès à un métal, n’est pas seulement affaire de réserves mondiales. Elle peut être tout autant régionale, créant des dépendances et, partant, des tensions entre pays. Comptant au rang de ceux qui focalisent le plus l’attention, les métaux critiques, dont les plus fameux sont sans aucun doute les terres rares, illustrent parfaitement la question. En 2011, l’Office parlementaire d’évaluation des choix technologiques et scientifiques leur consacrait un rapport. La Commission européenne, elle-même, s’inquiétait du fait que l’industrie de l’UE puisse, un jour, ne plus y avoir accès. Il faut dire qu’elle en use à loisir : scandium, yttrium, lanthane et lanthanides se retrouvent dans les voitures, les éoliennes, les panneaux photovoltaïques, les écrans plats, les disques durs, les réfrigérateurs, les batteries d’ordinateurs, les téléphones portables, les pots catalytiques, les lasers ; l’industrie nucléaire s’en sert, elle aussi, dans les réacteurs dernière génération. De fait, ce sont principalement les pays développés qui les consomment, même si la situation est appelée à évoluer.

Voir aussi Métaux et terres rares : l’autre problème de la transition énergétique, de Bruno Chaudret, n° 2 de Progressistes

Voir aussi Métaux et terres rares : l’autre
problème de la transition énergétique, de Bruno Chaudret, n° 2 de Progressistes

LES CHANGEMENTS DANS LA DEMANDE 

Entre 2007 et 2012, la demande mondiale a déjà augmenté de 50 %. Alors que la croissance des progrès technologiques ne va pas en déclinant et que de nouveaux pays émergents commencent également à s’en servir en masse, on peut affirmer que cette demande va se poursuivre, en tout cas ne pas diminuer. Si l’on rappelle, enfin, comme le fait le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) dans un dossier qu’il consacre au sujet sur son site, que 97 % de la production mondiale de terres rares vient de Chine, on comprend le problème qui inquiète les économies occidentales. Dans un article qu’il a publié en août 2014 (http://www.milkipress.fr/2014-08-31-geopolitique-des-metauxrares.html), le journaliste Alexandre Depont relève que « De facto, certains pays bénéficient d’une situation hégémonique dans la production de certaines de ces matières premières ». Ce qui est vrai pour le pétrole l’est également pour les métaux et, bien sûr, les terres rares. Cela dit, poursuit le journaliste, « aucun État ne possède en quantité suffisante la totalité de ces substances minérales. Sur l’échiquier international un jeu complexe de dépendances s’est donc établi entre les États producteurs » et les États consommateurs de ces terres rares. Parmi ces derniers, on note, encore une fois, majoritairement des pays occidentaux, tandis que les pourvoyeurs sont le plus souvent des pays émergents. Si la Chine est souvent citée en exemple, elle n’est pas seule à jouer de sa ressource exceptionnelle : 85 % des réserves mondiales connues de lithium se concentrent en terres chiliennes, argentines et boliviennes ; le Brésil détient 90 % du niobium, autre métal stratégique ; l’Afrique du Sud assure quant à elle 75 % de la production mondiale de platine et 40 % de celle du palladium, là encore des métaux précieux.

RÈGLES DU COMMERCE 

Il reste que c’est sans aucun doute la Chine qui a le plus marqué les esprits. On se souvient de l’affaire : en 2012, elle imposait unilatéralement des restrictions à ses exportations de terres rares. Cela avait eu l’art de mettre les États-Unis, l’UE et le Japon en difficulté. Les trois entités avaient immédiatement porté plainte collectivement auprès de l’Organisation mondiale du commerce pour contraindre les Chinois à respecter les règles du négoce international. Deux ans après, en mars 2014, celle-ci statuait en faveur des plaignants. Beaucoup de pays ont compris la leçon et tentent, aujourd’hui, de relancer leur production. Les États- Unis l’on fait en 2012. De la même manière, la France réfléchit à la stratégie qu’elle pourrait mettre en place, que ce soit pour faire face à une raréfaction de métaux stratégiques ou pour limiter sa dépendance à d’autres pays détenteurs de ressources chèrement marchandées.

QUELQUES DÉCISIONS 

« Sur fond de raréfaction des ressources minérales et de demande croissante des matières premières », écrit le BRGM sur son site, « la France et l’Europe mettent en place des plans d’actions. » Trois pistes sont identifiées par le bureau de recherches :

– celle de la sécurisation de l’accès aux ressources, d’abord, quand celui-ci est devenu facteur de tensions internationales. « Pour y faire face, la mise en place d’une gouvernance mondiale des ressources minérales est l’un des axes de réflexion engagés par l’Union européenne » ;

– la diversification des approvisionnements. « La recherche de nouvelles ressources, y compris sur le territoire de l’Union européenne, fait également partie des solutions », poursuit le BRGM ;

– enfin, où l’économie circulaire retombe sur sa vocation, « le recours au recyclage est une autre voie d’approvisionnement pour les économies européennes toujours plus consommatrices, elles aussi, de matières premières minérales. »

Cependant cette dernière option n’est pas encore optimisable dans tous les cas. Si elle peut l’être pour certains métaux courants, tels que le cuivre, que le BRGM classe au rang de critique du fait de sa présence dans de très nombreux produits, elle le sera beaucoup moins sûrement pour d’autres. Utilisées en très petites quantités et dans de très nombreux produits, les terres rares, encore elles, sont très difficilement recyclables, et finissent donc la plupart du temps en déchets. Dans leur cas – mais il peut très bien faire école –, c’est la question de la réduction de leur utilisation à la source qui doit être posée. Et avec cela, ce sont nos besoins réels et collectifs, au regard de ceux induits par une surproduction créée pour les seuls besoins du marché, qui sont remis en question.

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