Biodiversité, Brigitte Berland*

Nous publions, de larges extraits de la synthèse d’un écrit de Brigitte Berland, océanographe (CNRS). Nous remercions l’auteur et invitons nos lecteurs à prendre connaissance de l’intégralité du texte, disponible sur le site de Progressistes (www.progressistes.pcf.fr).

L’humanité fait face à une crise de la biodiversité qui peut lui être fatale si une action soutenue n’est pas engagée d’urgence. Pour cela, il convient de bien comprendre ce que recouvre le terme de « biodiversité » et aussi les causes de cette crise.

LA BIODIVERSITÉ, QU’EST-CE QUE C’EST?

Le concept de biodiversité a été défini par la Convention sur la diversité biologique (1992) comme « la variabilité des êtres vivants de toute origine, y compris, entre autres, les écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie: cela comprend la diversité au sein des espèces, ainsi que celle des écosystèmes ».

Les scientifiques y distinguent donc trois niveaux d’organisation: la diversité écologique (écosystèmes), la diversité spécifique (espèces), la diversité génétique (gènes).

La biodiversité marine est exceptionnelle. On estime que 95 % des espèces se trouvent dans les mers et océans, berceau de la vie sur notre planète, où de nouvelles espèces sont régulièrement découvertes.

LA BIODIVERSITÉ … en France métropolitaine

La biodiversité y est remarquable: la France hexagonale, par sa grande superficie, ses variations de latitude, d’altitude, de distance à la mer, sa géologie très variée, sans oublier les influences humaines diverses, héberge des écosystèmes très variés.

La France est concernée par quatre grandes zones biogéographiques: atlantique, continentale, méditerranéenne, alpine, ce qui en fait le pays le plus diversifié de l’Europe. Elle abrite, de ce fait, plus de 75 % des types d’habitats naturels. La directive « Habitats » a établi la classification Natura 2000, composée d’habitats rares, menacés ou représentatifs qui doivent être préservés.

… en France d’outre-mer

La France d’outre-mer présente elle aussi une très grande diversité. Malgré une superficie réduite, elle abrite 3450 plantes et

380 vertébrés endémiques (espèces vivantes propres à un territoire bien délimité).

Pour le MEDDE (ministère de l’Écologie, du Développement Durable et de l’Énergie) « un point chaud ou hot spot de biodiversité est une zone géographique contenant au moins 1 500 espèces végétales endémiques mais qui a déjà perdu au moins 70 % des espèces présentes dans leur état originel. La surface totale des points chauds ne représente que 2,3 % de la surface de la Terre ».

La Nouvelle-Calédonie et la Guyane font partie des hot spots de la biodiversité du monde. La France possède un littoral sur trois océans, sans compter le littoral méditerranéen, et présente une exceptionnelle richesse du domaine marin. Elle possède 55 000 km2 de récifs coralliens et de lagons, ce qui représente presque 10 % des récifs coralliens et 20 % des atolls de la planète.

L’île de Mayotte possède, quant à elle, l’un des rares lagons à double barrière, qui abrite 17 espèces de mammifères marins. La France détient 6 % des monts sous-marins, dont l’importance pour la biodiversité marine a récemment été découverte.

Les 34 points chauds (hot spots) de biodiversité.

Les 34 points chauds (hot spots) de biodiversité.

LA CRISE DE LA BIODIVERSITÉ EN FRANCE ET EN OUTRE-MER

Selon la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), la France figure parmi les dix pays hébergeant le plus d’espèces menacées: au total, 1041 espèces menacées au niveau mondial. La France est au 4e rang mondial pour les espèces animales menacées, au 9epour les plantes, et parmi elles des organismes les plus anciens et les plus grands de la planète: les conifères.

En ce qui concerne les organismes marins dans le monde, 17 % des espèces de requins, 12 % des espèces de mérous, 27 % des coraux, 25 % de mammifères marins, 6 espèces de tortues marines sont menacées par les activités humaines.

Or aujourd’hui, bien qu’un quart du territoire métropolitain soit considéré comme écologiquement important, seul 1,2 % de sa superficie est protégée par des parcs nationaux ou des réserves naturelles.

Malgré une prise de conscience croissante (un grand nombre de conventions, Natura 2000, Grenelles de l’environnement, nouveaux parcs, etc.), en trente ans notre pays a perdu 50 % de ses zones humides, ainsi que des espèces animales aussi emblématiques que le bouquetin des Pyrénées ou le phoque moine de Méditerranée, qui, très sensible au dérangement humain, a, avec le tourisme de masse, totalement disparu de la Côte d’Azur depuis les années 1950 et de la Corse depuis les années 1970.

LES RAISONS DE LA CRISE DE LA BIODIVERSITÉ

Cette crise est due au développement des activités humaines, d’une part, et à la fragmentation des habitats, d’autre part. Le taux de disparition des espèces est aujourd’hui environ 1 000 fois supérieur au taux de disparition naturelle. La France n’est pas épargnée par ce phénomène, provoqué par quatre causes principales.

1. Les dégradations des écosystèmes

L’agriculture y contribue avec l’intensification des pratiques productivistes.

Le pédologue Alain Ruellan pense qu’« au même titre que l’air et l’eau, le sol est une ressource naturelle essentielle à la vie ». Or, dit Ruellan, « les sols sont de plus en plus fortement, de plus en plus violemment, sollicités ». Il résulte des « conflits en conséquence de l’utilisation inadaptée des sols conduisant à leur dégradation […] et, plus grave encore, ces modifications des sols affectent aussi les autres milieux qui sont en relation avec les sols : l’eau, l’air, les animaux, les végétaux, les sociétés humaines ».

Comme grand producteur agricole, la France doit promouvoir l’agriculture durable sur l’ensemble de son territoire, en renforçant les mesures agri-environnementales.

L’exploitation du bois dans les forêts tropicales a contribué à réduire gravement leur superficie et leur qualité biologique. Les agrocarburants utilisés en Europe accélèrent bel et bien la déforestation des forêts tropicales. Or malgré les engagements de Grenelle le commerce illégal de bois tropicaux continue.

En Europe, une surface de la taille de la Pologne et de la Suède pourrait être nécessaire pour fournir les plantes et le bois dont les énergies à base de biomasse auront besoin en 2030, si le bois devait provenir entièrement de l’Union européenne. Ainsi, la question de l’approvisionnement de la centrale à bois de Provence, à Gardanne, inquiète. La France occupe une place importante en matière d’exploitation, d’importation et de transformation de bois, notamment tropicaux. Elle doit appuyer les démarches des acteurs en faveur de la gestion durable des forêts et du commerce responsable et légal du bois.

Le développement des zones urbaines : près de la moitié de la population mondiale y vit déjà, et cette proportion devrait augmenter de 2 % par an selon les Nations unies. Cette expansion a un impact considérable sur l’environnement. Durant les années 1980, l’urbanisme a détruit 800 km2 d’espaces naturels sur le territoire français. La situation du littoral est alarmante avec 60 % des côtes françaises touchées, contre 39 % en 1960. La pêche : 80 % des stocks de poissons, selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), sont déclarés pleinement exploités ou surexploités et nécessitent une gestion prudente et efficace. Durant les cinquante dernières années, 90 % des grands poissons (le thon, cabillaud…) ont disparu des océans. La France se doit d’assurer une gestion durable des espèces, compatible avec leurs capacités de renouvellement.

Le commerce international légal d animaux et de végétaux sauvages porte chaque année sur plusieurs milliards de dollars et plus de 350 millions de spécimens. Ce commerce concerne, entre autres, des espèces menacées et il est réglementé par la convention de Washington (CITES : Convention on International Trade of Endangered Species).

Mais, encore une fois, les effectifs de contrôle sont notoirement insuffisants (manque de moyens et d’argent), ce qui conforte le commerce illégal !

2. Les espèces envahissantes

L’introduction d’espèces envahissantes est devenue une des causes de disparition de la biodiversité, et a souvent un impact important sur les activités économiques et la sécurité alimentaire.

En Europe, le nombre d’espèces introduites a été évalué à 11000; le nombre d’introductions a augmenté de 76 % ces trente-cinq dernières années. Ce phénomène accompagne depuis longtemps toute migration humaine, mais l’intensification du commerce mondial en multiplie les risques, avec le commerce du bois ou des semences, le tourisme, ou même l’eau des ballasts des navires, l’encrassement des coques, l’aquariophilie et les naissains de mollusques.

Toutefois, il faut relativiser l’impact de ces introductions. Car la grande majorité des espèces introduites n’est pas et ne sera vraisemblablement pas une menace pour les écosystèmes et les espèces locales. La tomate, la pomme de terre et le blé par exemple, trois espèces introduites et largement cultivées en Europe, ne sont pas des espèces invasives. « Les plantes invasives, en l’occurrence, peuvent certes modifier la physionomie d’espaces naturels, mais elles n’ont jamais entraîné d’extinction avérée […]. Qui aurait cru par exemple, il y a seulement dix ans, que la fameuse caulerpe, cette “algue tueuse” qui menaçait tant la Méditerranée, aurait aujourd’hui disparu de 80 % des sites où on l’avait inventoriée? » dit Jacques Tassin (CIRAD).

3. Les pollutions

La pollution peut dégrader les habitats naturels et contaminer les chaînes alimentaires. Beaucoup d’espèces se sont raréfiées dans les campagnes et les cultures, comme les papillons et les abeilles, pourtant indispensables au fonctionnement des écosystèmes.

Tout le milieu marin est touché par des pollutions multiples, mais les eaux littorales le sont particulièrement (les pollutions sont à 85 % d’origine terrestre). Or nous connaissons peu de chose sur l’impact des polluants agissant en synergie, et encore moins sur les polluants émergents tels les endocriniens, les produits pharmaceutiques solubles ou les nanomatériaux, plastiques en particulier.

La réduction de l’usage des polluants est un défi majeur particulièrement en France, 3e utilisateur mondial de pesticides. À cela s’ajoute pour les océans une nouvelle menace, aussi insidieuse qu’invisible: la pollution sonore. En inondant leur monde de sons intenses (bruits de moteurs de la flotte commerciale prospection sismique de l’industrie pétrolière, travaux lors de l’implantation d’un parc éolien, etc.), nous perturbons ces écosystèmes.

4. Le changement climatique

D’ici à 2050, l’augmentation moyenne de la température, de 1,8 à 2 °C, entraînerait dans certaines régions du monde, dont l’Europe, la disparition de 15 à 37 % des espèces vivantes et de profonds bouleversements des écosystèmes : dans certaines régions, de nouveaux écosystèmes se développeront, transformant les écosystèmes terrestres et aquatiques existants ; de nombreuses espèces s’ajusteront ou s’adapteront à la modification de leurs conditions de vie, d’autres ne le pourront pas.

D’autre part, le changement climatique pourrait jouer un rôle important dans les phénomènes d’érosion côtière et d’inondation par submersion marine. Il peut aussi rendre plus difficile la satisfaction en eau pendant la période de tourisme balnéaire. La France doit donc continuer à appuyer les efforts internationaux pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre, accélérer la recherche technologique. Il y a urgence d’agir car l’érosion de la biodiversité constitue un des aspects majeurs de la crise écologique mondiale.n

*BRIGITTE BERLAND est océanographe (CNRS).

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